Arafatuous*

* Jeu de mots formé en anglais à partir de “Arafat” et de “fatuous” (stupide, futile).

Par Hussein Ibish

La récente enquête d’Al-Jazeera sur la mort – pas si mystérieuse – de Yasser Arafat n’est guère plus que spéculation sans fondement.

En novembre 2004, nous avons pu assister à une scène aussi triste que familière : un homme malade âgé de 75 ans, qui vivait dans des conditions misérables depuis plusieurs années après une vie extrêmement difficile – qui a même survécu au crash de son avion dans le désert libyen – est finalement passé de vie à trépas. Les médecins de l’hôpital Percy en France ont conclu à la mort naturelle : une attaque cérébrale causée par une infection non identifiée. Comme souvent en pareil cas, la vie humaine ne se termine pas dans un fracas, mais dans un gémissement.

Mais, bien sûr, ce n’était pas n’importe quel homme malade et fragile de 75 ans. Il s’agissait de Yasser Arafat, chef de l’Organisation de Libération de la Palestine, président de l’Autorité palestinienne, et symbole national de la cause palestinienne. C’était l’homme qui avait incarné la renaissance de l’identité politique et nationale palestinienne, et qui faisait figure d’icône, même pour ceux de ses compatriotes qui le critiquaient le plus sévèrement.

Dès le début, il y a eu un refus de croire qu’un « grand homme » tel que lui ait pu connaître une fin aussi banale et aussi sordide. Pour beaucoup, sa mort devait être héroïque et romantique. Il fallait qu’il y eut assassinat. Autre chose qu’un assassinat ne rendrait pas justice à son statut mythologique, hors du commun. Dès novembre 2004, le journaliste palestinien Maher Ibrahim écrivait dans Al-Bayan, un journal de Dubaï, qu’Arafat était mort empoisonné après avoir été irradié par les Israéliens. Un épicier palestinien, Terry Atta, traduit le sentiment général qui s’est répandu depuis la mort d’Arafat lorsqu’il confie récemment au journal d’Abu-Dhabi, The National : « Nous savions tous que c’était un empoisonnement ».

Comme avec les théories sans fin sur « qui a tué JFK ? », les théories du complot sur la mort d’Arafat reflètent une tendance humaine naturelle à protéger le mythique et l’emblématique du prosaïque : comment un géant comme John Fitzgerald Kennedy a-t-il pu être abattu par un loser pathétique comme Lee Harvey Oswald ? En dépit des apparences, les histoires de grands complots sont rassurantes, tandis que les coups du sort, imprévisibles, peuvent être profondément déstabilisants : la réalité est-elle vraiment si effroyablement arbitraire ?

Dans le même temps, certains Israéliens, comme Lenny Ben-David, ancien chef de mission adjoint de l’ambassade d’Israël à Washington, se sont saisi de l’occasion pour suggérer que leur ennemi de toujours était un « déviant sexuel » et qu’il avait succombé au SIDA. Les théories du complot, dans toutes les directions, ne se sont jamais calmées à compter du moment où Arafat est mort, et les instances dirigeantes palestiniennes ont mis en place plus d’une commission d’enquête pour découvrir « qui a tué Arafat ? »

Arrive Al-Jazeera. Cette semaine, à grand renfort de tambours et de trompettes, la chaîne satellitaire émettant depuis le Qatar a diffusé une émission spéciale et une série d’articles rapportant qu’un laboratoire suisse a trouvé des traces élevées de polonium 210 – un élément chimique plus de 250 000 fois plus toxique que le cyanure d’hydrogène – sur certains des effets personnels d’Arafat, dont son légendaire keffieh, fourni à la chaîne par sa veuve, Souha. Comme la chaîne devait s’en douter, et s’y attendait probablement, cette « révélation » a déclenché un véritable tsunami de spéculations, presque toutes totalement dépourvues de fondement.

A la manière de l’animateur télé conspirationniste américain Glenn Beck, la chaîne insiste sur le fait qu’elle se borne «seulement à poser des questions». Mais seuls les plus naïfs peuvent imaginer que la plupart des gestionnaires de la chaîne n’étaient pas parfaitement conscients que leur histoire allait déboucher sur un déluge de spéculations conspirationnistes.

Des millions de personnes semblent maintenant convaincues que Yasser Arafat est mort d’empoisonnement au polonium, à l’instar de l’ancien agent du KGB et dissident russe Alexandre Litvinenko. Beaucoup d’Arabes accusent Israël. D’autres, suivant en cela des allusions pas particulièrement subtiles transparaissant à travers le reportage d’Al-Jazeera, suspectent un coup de l’intérieur fomenté par des rivaux d’Arafat au sein même du Fatah. Et de nombreux Israéliens, y compris certains anciens haut-fonctionnaires, ont fait une fois de plus allusion à une « maladie secrète », comme cela a été rapporté sur Twitter par le correspondant de Reuters, Dan Williams, revenant à nouveau à la vieille théorie complètement éculée du SIDA.

Il ya au moins trois trous béants dans l’histoire d’Al-Jazeera qui font qu’elle n’est, dans le fond, rien de plus qu’une spéculation sans fondement, et même une spéculation irresponsable.

Le plus important tout d’abord : les symptômes d’Arafat sont bien documentés et tout à fait incompatibles avec un empoisonnement au polonium. Contrairement à Litvinenko, Arafat n’a pas perdu ses cheveux et sa moelle osseuse a été jugée en bon état. Il a également connu une période de rémission de courte durée, ce qui n’aurait pas été possible dans le cas d’un empoisonnement au polonium. Il faut ajouter que ses symptômes étaient aussi totalement incompatibles avec le SIDA.

Deuxièmement, le rapport du laboratoire suisse sur lequel s’appuie le récit d’Al-Jazeera énonce clairement que ses analyses ne sont pas concluantes et qu’elles ne fournissent aucune base pour conclure à un empoisonnement au polonium, surtout dans la mesure où ses symptômes étaient incompatibles avec cela. Le rapport indique également qu’il se pourrait que d’autres tests révèlent que les niveaux de polonium détectés soient naturels, quoique exceptionnellement élevés.

Troisièmement, la provenance des échantillons en question n’est pas clairement établie, et donc la relation entre les niveaux de polonium découverts sur eux et l’état de santé d’Arafat est plus que douteuse. Même une exhumation du corps, que l’Autorité palestinienne est en train d’envisager, pourrait ne pas être concluante, dans la mesure où le polonium 210 a une durée de vie très
courte avec une demi-vie de 137 jours.

Enfin, le moment auquel apparaissent les révélations d’Al-Jazeera est extrêmement suspect. La direction de l’Autorité palestinienne est actuellement empêtrée dans une série d’affaires où il est question de brutalité policière contre des manifestants, d’élimination de toute voix dissidente, de procès pour corruption potentiellement motivés politiquement, et de la montée d’une crise financière qui rend extrêmement difficile le paiement des salaires des employés du secteur public.

Les mésaventures de l’Autorité palestinienne ont paralysé sa diplomatie. Une réunion récemment programmée entre des responsables palestiniens et le vice-Premier ministre israélien, Shaul Mofaz, a été ajournée, au moins en partie sous la pression du public. Une prochaine rencontre entre le président palestinien Mahmoud Abbas, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton, et le président français François Hollande, apparemment destinée à persuader les Palestiniens de cesser leurs efforts pour obtenir une reconnaissance plus complète auprès des Nations Unies, se heurte également à une opposition considérable de l’opinion publique palestinienne.

Ce n’est pas la première fois qu’Al-Jazeera essaye de discréditer la direction palestinienne à Ramallah. On se souvient de la publication en janvier 2011 de documents d’archives souvent non datés et non signés issus de l’Unité de Soutien aux Négociations [une ONG mettant des conseillers à disposition de l’OLP – ndt]. Le présent reportage, qui ne parvient pas à présenter des arguments convaincants de l’empoisonnement d’Arafat au polonium, apparaît comme la dernière tentative en date de ce genre.

Le reportage d’Al-Jazeera ne constitue pas une faute journalistique, mais le sensationnalisme avec lequel tout cela a été présenté est clairement destiné à relancer le moulin à rumeurs sur la mort prétendument mystérieuse d’Arafat. La charge de la preuve incombe plus que jamais à ceux qui prétendent que la mort d’un homme malade de 75 ans, qui a fini ses jours dans des conditions matérielles misérables, après avoir eu une vie exceptionnellement difficile, était due à autre chose qu’à des causes naturelles – comme cela a été établi par les médecins qui le suivaient à l’époque. Jusqu’ici, rien, pas même le nouveau reportage d’Al-Jazeera, n’est de nature à inverser cette charge de la preuve.

Source :
* Hussein Ibish, “ Arafatuous ”, Foreign Policy, July 5, 2012. Traduction française : RR et BM pour Conspiracy Watch. Hussein Ibish travaille comme chercheur à l’American Task Force on Palestine. Il est l’ancien directeur de la communication de l’American-Arab Anti-Discrimination Committee (1998-2004).

Voir aussi, sur Conspiracy Watch :
* La théorie du complot sur la mort de Yasser Arafat
* Mort d’Arafat : quand la propagande sort de la bouche des enfants
* Palestine : le Fatah accuse Dahlan d’avoir empoisonné Arafat