Entretien avec Stéphane Foucart

Stéphane Foucart (Twitter / @sfoucart ‏; arrière-plan Flickr / Global Justice Now)

Le glyphosate, la substance chimique qui compose le Roundup, l’un des désherbants les plus utilisés au monde, est-il moins dangereux que « la charcuterie ou la viande rouge » comme l’affirmait récemment le sénateur Pierre Médevielle, co-rapporteur d’un rapport parlementaire sur l’évaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences ? Tandis que Bayer, la firme qui a racheté la société Monsanto, vient d’être condamné à verser plus de 2 milliards de dollars à un couple d’Américains atteints de cancer et que France 2 et Le Monde ont révélé l’existence d’un fichage par Monsanto d’une centaine de personnalités et de journalistes en fonction de leurs positions sur les pesticides et les OGM, le glyphosate n’en finit plus de défrayer la chronique. Journaliste et chroniqueur chargé des questions d’environnement au Monde, et auteur de Des marchés et des dieux (Grasset, 2018), Stéphane Foucart nous aide à y voir plus clair…

Conspiracy Watch : Le 7 janvier dernier, France 2 diffusait un dossier d’Envoyé spécial consacré entièrement aux dangers supposés du glyphosate et qui a suscité une intense foire d’empoigne numérique. Beaucoup – telle la journaliste Emmanuelle Ducros dans nos colonnes – ont reproché au magazine présenté par Elise Lucet de jouer sur les peurs et d’attiser le complotisme. Qu’en pensez-vous ?

Stéphane Foucart : Tout travail journalistique procède d’un certain nombre de choix qui peuvent être critiqués ou interrogés. Mais l’extraordinaire dénigrement dont ce numéro d’Envoyé spécial a été victime, notamment sur les réseaux sociaux, est à mon sens complètement injustifié. Un documentaire ou un article de presse n’est jamais, et n’a pas vocation à être, une revue systématique de la littérature savante. On peut bien sûr être en désaccord avec la place laissée à tel ou tel scientifique, au ton général du dossier, à certains de ses points aveugles, mais cela n’ôte rien aux révélations de cette série de reportages, ni à l’intérêt des sujets traités.

CW : Vous faites allusion à la partie du reportage consacrée au biologiste Gilles-Eric Séralini ?

S.F. : Cette partie d’Envoyé Spécial avait pour principale ambition de raconter comment Monsanto a œuvré en coulisses pour obtenir le retrait de cette étude de la revue Food and Chemical Toxicology. Or ces manœuvres sont indéniables. Elles peuvent être constatées par quiconque prend le temps de lire les Monsanto Papers. Avec ma collègue Stéphane Horel, nous avons donné notre propre lecture de cette histoire dans un article publié en octobre 2017. Mon confrère du Parisien Gaël Lombart a lui aussi publié des articles en ce sens et parvient aux mêmes conclusions. Ce n’est ni du complotisme, ni une manière de réhabiliter le travail de M. Séralini, dont la majeure part des scientifiques compétents sur le sujet considèrent qu’il n’est pas conclusif, pour une variété de raisons. J’ai été, à ma connaissance, parmi les premiers à avoir publiquement fait état de doutes sur la solidité de cette étude, le jour même de sa publication (Le Monde a publié un éditorial très clair sur le sujet deux jours plus tard). Pourtant, je n’ai aucun doute sur la réalité des manœuvres de Monsanto pour obtenir le retrait de cette étude — et ce, alors qu’aucune fraude n’a formellement été démontrée.

Ce qui me semble en revanche une totale nouveauté, c’est que c’est à mon sens la première fois qu’un magazine comme Envoyé spécial est critiqué dans son honnêteté et son intégrité au moyen d’une telle avalanche de contrevérités factuelles. Que n’a-t-on lu ! Le magazine aurait occulté le fait que le Sri Lanka a partiellement réautorisé le glyphosate, après l’avoir interdit en 2015 : c’est faux. Dans le procès du jardinier Dewayne Johnson contre Monsanto, le jury ne se serait pas exprimé sur la responsabilité de l’herbicide à base de glyphosate dans le lymphome du plaignant, mais seulement sur un défaut d’étiquetage du produit : c’est faux. Le plaignant se serait « baigné » dans le Roundup : c’est faux. Il n’existerait aucune étude épidémiologique suggérant des risques accrus de certains cancers pour les utilisateurs d’herbicides à base de glyphosate : c’est faux. Monsanto n’aurait pas été assignée dans l’affaire des malformations congénitales du petit Théo Grataloup : c’est faux. Et ainsi de suite. Personnellement, je n’ai jamais vu une situation dans laquelle les choix éditoriaux d’un magazine sont dénoncés avec autant de force, à l’aide de contrevérités factuelles aussi grossières.

Au final, sur les réseaux sociaux, les effets de meute et d’épouvantail ont très bien fonctionné, y compris chez quelques scientifiques qui trouvent très grave qu’un magazine télévisé laisse cinq minutes de parole à un chercheur controversé, mais qui ne s’indignent guère qu’une entreprise puisse cacher un rapport interne sur la génotoxicité d’un produit auquel 100% de la population est exposée, qu’elle recourt à des pratiques de ghostwriting, qu’elle rémunère secrètement l’éditeur d’une grande revue savante, etc.

CW : Mais en l’état actuel des connaissances scientifiques, peut-on affirmer que le glyphosate – dont on retrouve des traces dans de très nombreux aliments de consommation courante – est dangereux pour la santé ?

S.F. : Le glyphosate a été classé « cancérogène probable » en mars 2015 par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l’agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) chargée d’inventorier les agents cancérogènes. Les agences de sécurité sanitaire comme l’agence américaine de protection de l’environnement (EPA), son homologue européenne (EFSA) ou encore l’Agence européenne des produits chimiques (EChA), sont en désaccord avec cette classification.

Cette controverse est désamorcée par un élément de langage très efficacement propagé par les relais de l’industrie : ce désaccord n’en serait pas vraiment un, puisque les agences sanitaires évaluent le risque (la probabilité de contracter un cancer, en situation réelle), tandis que le CIRC évalue le danger (la capacité intrinsèque de la substance à déclencher un cancer). Cela est faux et pour une raison simple : les agences comme l’EPA ou l’EFSA doivent bien évidemment identifier le danger (hazard) afin d’évaluer le risque (risk) ! Or elles considèrent que le glyphosate ne présente pas de danger cancérogène. Leur évaluation du risque repose donc sur la non-cancérogénicité du glyphosate.

Dans le résumé de son évaluation, l’EFSA précise ainsi : « le glyphosate est peu susceptible de présenter un danger cancérogène pour l’homme et les données disponibles ne justifient pas une classification en ce qui concerne son potentiel cancérogène (…) ». Quant à l’EChA, elle diverge également du CIRC sur l’identification du danger du glyphosate et précise : « La classification est uniquement fondée sur le danger présenté par les propriétés de la substance et (…) ne traite donc pas des risques d’exposition. »

Il est donc faux de considérer que la controverse se résume à une opposition risque/danger. Et pour cause : dans la réglementation européenne, un pesticide classé cancérogène avéré ou probable (niveaux 1A et 1B, dans la nomenclature de l’EChA) n’est pas autorisé à être mis sur le marché, à l’exception de situations très particulières (systèmes fermés, pas de contact avec les hommes, etc.). Le règlement européen en vigueur (point 3.6.3 de l’annexe II, p. 42) est très clair sur le sujet. En gros : si les agences suivaient le CIRC dans sa classification, le glyphosate ne pourrait tout simplement pas être réautorisé.

CW : Que signifie « cancérogène probable » au sens du CIRC ?

S.F. : Cela signifie que, selon le CIRC, on dispose d’éléments de preuve forts que cette substance peut initier des cancers sur les animaux de laboratoire et qu’un mode d’action susceptible d’expliquer cela a été identifié avec un haut niveau de confiance. Le mode d’action en question est la génotoxicité, c’est à dire la faculté à endommager l’ADN — ce qui peut induire la cancérogénèse.

Si le glyphosate n’est que cancérogène « probable » selon le CIRC, c’est que les éléments de preuve épidémiologiques sont « limités ». Cependant, tous les épidémiologistes savent qu’obtenir des preuves épidémiologiques fortes sur la cancérogénicité d’un pesticide est extrêmement complexe, non pour des raisons d’innocuité de ces substances, mais simplement pour des raisons expérimentales : suivi des cohortes très long ; les agriculteurs sont exposés à des dizaines de molécules phytosanitaires ; on ne peut pas prendre des populations urbaines comme « témoins » peu exposés à ces produits parce que les populations urbaines/rurales sont trop différentes ; etc. En clair, il n’existe à ma connaissance aujourd’hui qu’un seul pesticide classé « cancérogène avéré » par le CIRC, le lindane. Ce n’est pas nécessairement parce que les autres ne sont pas cancérogènes, mais parce qu’il est très difficile de le mettre en évidence de manière expérimentale.

CW : Comment expliquer que les agences sanitaires comme l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) ou l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) ne s’alignent pas sur les conclusions du CIRC ?

S.F. : Pour les agences réglementaires européennes, américaines, etc., le glyphosate n’est pas cancérogène. Chose bien plus étonnante : il n’est même pas génotoxique. Nous sommes donc en quelque sorte en régime de controverse. Un élément d’explication majeur à ce dissensus provient en partie des sources scientifiques utilisées par le CIRC d’une part et par les agences réglementaires de l’autre. Le CIRC fonde son avis uniquement sur les données publiées (généralement publiées dans la littérature scientifique après révision par les pairs, ou rendues publiques par des agences de sécurité sanitaire) alors que les agences fondent l’essentiel de leurs avis sur des études réglementaires, c’est à dire des études confidentielles, conduites par des laboratoires privés payés par les industriels eux-mêmes. Or il a été montré qu’il existe une corrélation directe entre la source de financement d’une étude et son résultat. Cela  s’appelle le « funding effect » (biais de financement). Ainsi, les études sponsorisées ont  plus de chances de déboucher sur des conclusions favorables au financeur par rapport à celles réalisées grâce à des fonds provenant de sources non commerciales. Ce fait est documenté par un grand nombre de travaux publiés dans la littérature savante.

Une étude récente a fait le point sur cette divergence : le résultat saillant est qu’environ 70% de la littérature scientifique sur le sujet indique que le glyphosate est génotoxique, et qu’environ 99% des tests réglementaires des industriels indiquent qu’il ne l’est pas. A noter que ce travail a été réalisé par un chercheur en conflit d’intérêts (il est expert-témoin pour les plaignants dans l’un des procès contre Bayer/Monsanto outre-Atlantique), mais la revue qui l’a publié en a tenu compte et a mis en place une procédure d’expertise inédite préalable à la publication : dix experts (reviewers) anonymes ont été mandatés par les éditeurs de la revue, au lieu des trois habituels, pour s’assurer de la rigueur de l’article.

Or, l’identification de la génotoxicité de la molécule est cardinale : elle peut conduire les experts à interpréter de manière différente les résultats des études menées sur l’animal. De telles différences de résultats sont intenables. La question simple à se poser est ici à mon sens : « Que préférez-vous croire ? Des études publiées après revue par les pairs dans la littérature scientifique et généralement conduite par des chercheurs du monde académique ? Ou des études réglementaires confidentielles, réalisées et/ou financées par les industriels, qu’aucun scientifique indépendant n’a eu le loisir de contrôler ? »

CW : Mais les études réglementaires sont encadrées. Doit-on partir du principe que, parce qu’elles sont financées par les industriels, elles sont par définition truquées et que les agences sanitaires sont par conséquent les complices de ce système ? N’est-ce pas cette suspicion qui flatte une forme de complotisme ?

S.F. : A mon sens, il ne faut pas considérer qu’une étude doive nécessairement être « truquée » pour ne pas trouver d’effets délétères. Il y a bien d’autres façons de ne pas trouver d’effets. Les études réglementaires obéissent à un cadre défini (dimensionnement, voie d’exposition, produit réellement testé, etc.) qui n’appartient pas nécessairement au domaine de la science, mais est parfois négocié. Par exemple : c’est le glyphosate pur qui est testé par les industriels pour ses propriétés cancérogènes et non les produits formulés qui contiennent  aussi des co-formulants chargés de permettre au glyphosate de pénétrer dans les tissus. La réglementation n’exige donc de tester que le principe actif qui, seul, n’est jamais utilisé par les gens… et pas les produits, plus efficaces, auxquels ils sont réellement exposés. Ce n’est assurément pas un choix « scientifique » ! Des historiens et sociologues des sciences comme Nathalie Jas (INRA), David Demortain (INRA) ou encore Henri Boullier (Cermes3) ont très bien mis en évidence toutes les failles de l’évaluation réglementaire des toxiques.

De fait, les exemples sont innombrables dans lesquels des études académiques trouvent des effets tandis que les études réglementaires n’en voient aucun. Cela a été montré récemment dans le cas du chlorpyriphos (un pesticide organophosphoré), des insecticides néonicotinoïdes, ou du bisphénol A (BPA). Dans ce cas précis, on voit que parmi les études disponibles à la fin 2004, aucun test réglementaire industriel ne trouvait aucun effet, tandis que 90% des études académiques publiées parvenaient à en mettre en évidence. Et ce sont elles qui avaient vu juste : en 2017, après vingt ans de controverses, le BPA a fini par être classé par l’EChA « substance extrêmement préoccupante » en raison de ses propriétés de perturbateur endocrinien…

Historiquement, toutes les grandes familles de pesticides ont été autorisées grâce à des tests réglementaires, puis invariablement retirées du marché grâce à des études académiques. Ce qui se produit ces derniers temps avec le glyphosate est donc, en réalité, une norme !

CW : Pourtant, le CIRC semble isolé sur le sujet du glyphosate…

S.F. : Cet isolement apparent provient simplement du fait qu’une machine de propagande extrêmement puissante s’est mise en branle. Lorsqu’on regarde la littérature scientifique, il y a au contraire bien des chercheurs du monde académique qui prennent fait et cause pour le CIRC, et manifestent une certaine méfiance vis-à-vis des agences. Une centaine de toxicologues, de biologistes et d’épidémiologistes (dont plusieurs grands noms de leurs disciplines) ont résumé dans un papier publié dans la littérature scientifique ce qu’ils estiment être une série de manquements et de mauvaises pratiques de l’EFSA sur la question ; une demi-douzaine d’épidémiologistes et spécialistes de santé publique (dont Neil Pearce, professeur à la London School of Hygiene & Tropical Medicine, l’un des épidémiologistes parmi les plus cités de sa génération) demandent carrément le retrait de l’avis de l’EPA néo-zélandaise sur le glyphosate et son remplacement par l’avis du CIRC ; treize chercheurs essentiellement américains ont aussi exprimé, toujours dans la littérature savante, leur inquiétude sur l’usage grandissant du glyphosate dans un Consensus Statement publié en 2016… On sait en outre que des chercheurs académiques conviés par l’EPA à assister l’agence dans son évaluation du glyphosate, ont claqué la porte suite à ce qu’ils ont considéré comme des entorses de l’agence à ses propres pratiques standards. Le Monde a aussi révélé en 2017 des dissensions internes à l’EPA, dont l’un des départements (l’Office of Research and Development, ORD) a publié une note interne donnant une opinion sur le glyphosate analogue à celle du CIRC.

Au reste, depuis la publication de l’avis du CIRC en 2015, toutes les méta-analyses ou études poolées (fruit des données de plusieurs cohortes d’agriculteurs) cherchant une association entre glyphosate et lymphomes non-hodgkiniens ont mis en évidence des liens. La première, pourtant financée par Monsanto, suggère un risque accru de 30% pour les lymphomes non hodgkiniens (LNH) et de 40% pour le myélome multiple (deux types de cancer du sang), chez les utilisateurs, par rapport aux non-utilisateurs. La deuxième indique un risque accru de 41% des LNH chez les professionnels les plus fortement exposés, par rapport aux non-utilisateurs. La troisième analyse le suivi de plus de 310 000 agriculteurs norvégiens, français et américains, suggère une augmentation de 36% du risque de contracter le LNH le plus courant (le lymphome diffus à grandes cellules B) pour les utilisateurs de glyphosate, par rapport à ceux qui s’en passent. Ce type d’étude, rassemblant les données de plusieurs cohortes, forment le plus haut niveau de preuve en épidémiologie puisqu’il évite les biais propres à chacune d’elle — prises une à une, certaines trouvent en effet des risques, d’autres non.

Les augmentations de risque mises en évidence sont certes modestes, qui plus est sur des cancers relativement rares. Mais le seul fait de parvenir à détecter un signal épidémiologique est en soi significatif, surtout pour un produit qui est énormément utilisé et auquel toute la population est exposée. Comme le dit l’épidémiologiste américain David Ozonoff : « Une bonne définition pratique de la catastrophe pourrait être : un phénomène d’une ampleur si considérable que même une étude épidémiologique pourrait le détecter. »

En outre, les enquêtes que nous avons menées avec ma consœur Stéphane Horel (notamment à partir des Monsanto Papers) montrent que le processus suivi par les agences est critiquable à de nombreux égards : grande proximité entre Monsanto et le responsable de l’évaluation des pesticides de l’agence américaine, ré-analyse de données toxicologiques par des scientifiques stipendiés par Monsanto dans le seul but de défendre le produit, plagiats du dossier d’homologation dans le rapport d’expertise préliminaire européen, etc. Rien de ce que nous avons écrit n’a été contesté ; nos enquêtes ont conduit à la création d’une commission d’enquête parlementaire européenne (Commission « PEST ») sur les méthodes d’homologation des pesticides en Europe.

CW : La présence de résidus de glyphosate dans des produits de consommation courante pose-t-elle aujourd’hui un problème sanitaire ?

S.F. : Je n’ai pas de réponse à cette question. L’approche consensuelle et conventionnelle veut qu’un cancérogène dont le mode d’action est la génotoxicité — ce dont le glyphosate est suspecté par le CIRC — est réputé agir « sans seuil ». Si le CIRC a raison, on s’attend donc à ce que l’exposition d’une grande population à de petites doses de glyphosate induise un certain nombre de cancers. Combien ? Sans doute peu, mais nul ne peut le dire avec certitude. Pour les agriculteurs et les riverains d’exploitation, c’est une autre histoire…

Aucune étude épidémiologique prospective ou rétrospective n’a jamais été conduite pour tenter de répondre à ce genre de question. Quant à l’argument « nous avons 40 ans de recul sur le glyphosate et un problème important aurait été remarqué depuis ce temps », il est à mon sens trompeur pour deux raisons. La première est que, sans étude disponible susceptible de trouver des effets, ces effets peuvent demeurer sous le radar épidémiologique pendant très longtemps (un bon exemple est celui du plomb, qui s’est révélé l’an dernier être responsable de 18% de la mortalité américaine, dès lors où des chercheurs ont cherché ses effets à faible dose sur une grande cohorte). La seconde raison est que nous n’avons pas de recul sur l’utilisation actuelle du glyphosate. En quarante ans, son utilisation dans le monde a été multipliée par 40 environ et l’exposition humaine a vraisemblablement été fortement augmentée depuis moins d’une décennie ou deux. Je dis vraisemblablement car il n’existe étrangement que peu de données sur l’exposition interne réelle des populations à ce produit et son évolution au cours du temps.

CW : La question est aussi de savoir par quoi on remplacerait le glyphosate si on venait à en interdire l’utilisation. Est-ce que le risque n’est pas, ensuite, d’avoir recours à des herbicides plus toxiques encore ?

S.F. : Ce risque existe certainement. Et, autant qu’on le sache aujourd’hui, le glyphosate est sans doute plus sûr que les autres herbicides actuellement disponibles — je dis cela avec grande précaution car d’autres effets, notamment rénaux, sont aussi suspectés. L’enjeu n’est cependant pas technique mais politique : il s’agit de savoir quelle agriculture on veut.

CW : Si la France interdit l’usage du glyphosate d’ici 2021, les agriculteurs français pourront-ils s’y retrouver économiquement ?

S.F. : Je l’ignore. Beaucoup de paramètres entrent en ligne de compte et je ne suis pas sûr qu’il existe une réponse simple et univoque à cette question.