Arrêté il y a quelques jours en Malaisie où il avait trouvé refuge ces dernières années, Rémy Daillet-Wiedemann pourrait être extradé vers la France. Contestant la procédure ouverte contre lui par Kuala Lumpur, il est représenté par deux avocats, dont le Français Philippe Fortabat Labatut.

À gauche, Me Philippe Fortabat Labatut ; à droite, Me Fabrizio Nucera Giampaolo (captures d’écran YouTube).

Le complotiste français Rémy Daillet-Wiedemann a été interpellé fin mai par la police de l’immigration de la Malaisie, pays où il s’était réfugié depuis plusieurs années. L’homme s’est fait connaître du grand public pour son implication, revendiquée, dans l’enlèvement de la petite Mia puisque, selon les mis en cause, il était une référence idéologique qui les aurait encouragés à soustraire l’enfant à sa grand-mère maternelle pour la « rendre » à sa mère. Un mandat d’arrêt international avait été émis à son encontre, le 20 avril dernier, par le parquet de Nancy.

Pour autant, les autorités malaisiennes ont invoqué l’expiration de son visa et donc sa situation irrégulière sur leur territoire pour justifier son arrestation ce week-end, ainsi que celle de sa compagne et des enfants de cette dernière car le droit malaisien rend extrêmement difficile l’extradition pour des raisons politiques. Un motif que mettent pourtant en avant les avocats de Rémy Daillet-Wiedemann dans un courrier particulièrement pompeux et profondément complotiste qu’ils disent avoir adressé au roi de Malaisie et qu’ils ont rendu public.

On y apprend que les deux conseils de Rémy Daillet Wiedemann sont l’avocat turinois Fabrizio Nucera Giampaolo et le français Philippe Fortabat Labatut. Des hommes idéologiquement proches qui vont donc défendre un conspirationniste (un « dissident », selon la terminologie utilisée par Me Fortabat Labatut) qui prétend renverser le gouvernement français et ne cache pas sa sympathie pour des thèses d’extrême droite, voire une fascination pour le IIIe Reich.

Monarchiste et catholique convaincu, Fabrizio Nucera Giampaolo partage sa vie entre l’Espagne et l’Italie. De l’autre côté des Alpes, il est à la tête du « bureau international » de l’association Croce Reale – Rinnovamento nella Tradizione qui promeut une « Europe des peuples et des Nations », thématique chère à l’extrême droite, en exaltant le « patrimoine romano-chrétien » et la royauté. En octobre dernier, il participait aux manifestations contestant les restrictions sanitaires organisées dans plusieurs villes italiennes.

Dictature franquiste

En septembre, il s’insurgeait contre un projet de loi du gouvernement de Pedro Sanchez dit de « mémoire démocratique » pour reconnaître les victimes du franquisme, devant permettre l’interdiction d’organisations qui font l’apologie du régime franquiste, telles la Fondation Franco, ainsi que la création d’un parquet pour enquêter sur les violations des droits de l’Homme commises pendant la guerre civile et sous la dictature. Sur son compte Facebook, Nucera Giampaolo dénonçait « un gouvernement totalitaire espagnol d’extrême gauche » imposant « une nouvelle mémoire historique par la propagation d’une doctrine politique nostalgique de la IIe république espagnole ».

Toujours sur son compte Facebook, l’avocat turinois a relayé la vidéo de Florian Philippot décrochant le drapeau européen du centre des finances publiques de Forbach en 2019, ou celle de la première intervention du professeur Luc Montagnier en avril 2020 sur CNews, ce dernier affirmait que le Covid-19 était « sorti d’un laboratoire chinois avec de l’ADN de VIH ». Nucera Giampaolo fait aussi sienne la théorie voulant qu’une séquence du virus du sida aurait été introduite dans le génome du coronavirus pour tenter de faire un vaccin, ce que la communauté scientifique a réfuté. Proche de la complosphère, l’avocat italien s’affichait déjà aux côtés de maître Fortabat Labatut dans une vidéo datée de janvier 2020 et publiée sur la chaîne YouTube « Esclave Horror Story », qui mixe théories du complot, ésotérisme et conseils juridiques farfelus.

Également royaliste convaincu, Philippe Fortabat Labatut est pour sa part présenté comme « délégué de l’Action française » dans une publication de 2009 du journal monarchiste désormais disparu L’Action française 2000. En 2006, la même publication indique que c’est auprès de lui qu’il faut s’inscrire pour « tirer les rois » à Biarritz cette année-là. Sur Facebook, outre Marion Sigaut, Christian Cotten ou Olivier Pichon, l’homme est également « ami » avec Elie Hatem, dirigeant de l’association Amitié et Action française, branche minoritaire suite à la scission des royalistes survenue en 2018, et proche des milieux antisémites français les plus radicaux.

Sur son site, Fortabat Labatut met en avant de nombreuses références en expliquant avoir été le conseil de l’ancien ministre et maire de Nice, Jacques Médecin, des familles des dictateurs africains Jean-Bedel Bokassa et Joseph Mobutu, ou d’un « ancien chef d’État français » dont l’identité n’est pas dévoilée… Apparaît aussi la défense du député Jean Lassalle qui militait alors, c’était en 2013, contre le redécoupage de la carte électorale des cantons.

Ce dont maître Fortabat Labatut ne fait pas publicité en revanche, c’est qu’il a été l’avocat du bloggeur antisémite et antimaçonnique Johan Livernette, proche du journal non moins antisémite Rivarol, des nationaux-catholiques de Civitas ou encore d’Égalité & Réconciliation, l’association d’Alain Soral. Livernette a été condamné en février dernier, à Toulon, à deux ans de prison, dont dix-huit mois ferme, pour violences conjugales. Nulle mention, non plus, du rôle qu’il a joué dans l’affaire Thierry Kabile, que chroniquait l’auteur complotiste Laurent Glauzy sur son site en évoquant un « trafic des organes où des enfants sont kidnappés, massacrés pour être délestés de leurs organes ».

Toujours au registre des clients dont il ne fait pas la promotion, Philippe Fortabat Labatut a également défendu en 2016 le négationniste Michel Piermée devant le tribunal de Pau. France Bleu titrait alors sur cette affaire « Le révisionniste et son drôle d’avocat », soulignant que, dans sa plaidoirie « tout aussi tonitruante que confuse », l’avocat avançait que « le système judiciaire français est anticonstitutionnel » et que par conséquent il ne reconnaissait pas la légitimité du tribunal.

Le « régime de Paris »

Ce type de défense est plutôt courant pour cet avocat des complotistes et de l’extrême droite. Dans sa lettre au roi de Malaisie Abdullah Shah où il plaide la cause de Rémy Daillet-Wiedemman, Fortabat Labatut argue ainsi que la demande d’extradition serait nulle, rien de moins. En effet, selon lui, « l’article 1er du Code civil français dit explicitement que les lois doivent être promulguées par le Roi et ce n’est pas une petite réformette de 2004 non promulguée validement 2004 (sic) qui change quoi que ce soit : pas de Roi, pas de loi ». En résumé: le gouvernement de la « république dite française » serait ainsi « illégal », justifiant les multiples appels de son client à le renverser.

Cette théorie est le thème central de Philippe Fortabat Labatut, qui s’insurge depuis des années contre le « régime de Paris », qu’il oppose à « la véritable France, le Pays réel ». Très actif, il avait même réussi à faire poser une question officielle en séance à l’Assemblée nationale sur « l’illégalité de la République », le 21 octobre 2002, par un certain… Thierry Mariani, alors député UMP.

Philippe Fortabat Labatut a également un tropisme particulier pour la Russie, comme en témoigne sa participation au « Campus international Moscou 2015, congrès franco-russe d’avocats organisé dans la capitale russe par le barreau de Paris et son bâtonnier Pierre Olivier Sur » : c’était ce qu’expliquait alors Alexandre de La Cerda de La Semaine du Pays Basque (qui apparaîtra aux côtés de Fortabat Labatut et de Nucera Giampaolo dans la vidéo de la chaîne en ligne complotiste « Esclave Horror Story », en janvier 2020) dans un article plus que dithyrambique sur la Russie de Vladimir Poutine. Très critique de la diplomatie française, Fortabat Labatut s’y insurgeait contre « l’hypocrisie, la stupidité et la soumission des autorités françaises » ainsi que « les mensonges qu’on balance en Europe occidentale sur la Russie ». Et louait « le retour du peuple russe tout entier vers la foi chrétienne ».