Un prix Nobel n’est ni la permission de dire n’importe quoi, ni un brevet immunisant son détenteur contre l’erreur pour le reste de sa vie.

Le Pr Luc Montagnier (capture d’écran CNews, 17/04/2020).

Quelques mois avant sa mort, Umberto Eco déclara que les réseaux sociaux avaient donné « à des légions d’imbéciles […] le même droit de parole qu’un prix Nobel » – une citation passée depuis à la postérité. Ce que n’avait toutefois pas prévu l’auteur du Nom de la rose, c’est qu’un prix Nobel puisse prendre la tête des légionnaires.

Par ses propos tonitruants, jeudi, sur le site Pourquoi docteur ?, puis vendredi sur le plateau de « L’heure des pros », sur CNews, le controversé Pr Luc Montagnier, co-récipiendaire du prix Nobel de médecine en 2008 pour avoir découvert le VIH, laisse penser que c’est le genre de projet qu’il caresse désormais.

Réactivant la thèse, pourtant catégoriquement écartée par la communauté scientifique, selon laquelle le coronavirus responsable de la pandémie actuelle aurait été fabriqué en laboratoire, le Pr Montagnier a déclaré qu’il était « arrivé à la conclusion qu’effectivement il y avait eu une manipulation au sujet de ce virus [le SARS-CoV-2 – ndlr] ». Et d’ajouter : « Ce n’est pas naturel. C’est un travail de professionnels, de biologistes moléculaires ». Sur Pourquoi docteur ?, il avait parlé de « travail d’apprentis-sorciers ».

Source : Twitter/Julien Odoul, 17 avril 2020.

Des propos qui ont été immédiatement relayés sur les réseaux sociaux par l’ex-eurodéputé d’extrême droite Jean-Yves Le Gallou, les élus du Rassemblement national Julien Odoul et Gilbert Collard, ou encore le sociologue Edgar Morin… et qui font les choux gras de la complosphère depuis deux jours.

Rappelons que l’origine naturelle du Covid-19 fait partie des constats qui ne font pas aujourd’hui débat dans la communauté scientifique.

Mais selon le Pr Montagnier, le génome du nouveau coronavirus a « des séquences d’un autre virus, qui est le VIH, le virus du sida ».

Comme Conspiracy Watch fut le premier média, vendredi, à le souligner, le prix Nobel de médecine fonde ses allégations sur un article publié le 23 mars dernier par le « chercheur indépendant » Jean-Claude Perez, dans International Journal of Research – GRANTHAALAYAH, une revue à comité de lecture pour le moins très confidentielle. Selon son propre site web, cette revue « publie dans les domaines de l’ingénierie, de la gestion, du social, des arts, du commerce, de la technologie et des sciences ».

Interrogé par Le Point sur le sérieux de cette revue, Éric Leroy, spécialiste de la virologie tropicale à l’Institut français de recherche pour le développement (IRD), est formel : « Le journal en question n’est pas référencé dans la base internationale des revues scientifiques. La publication de ce Perez n’a donc pas été lue et jugée par ses pairs. » Il précise également que l’article de Perez n’a pas du tout été écrit « dans le format classique et habituel ». Aujourd’hui, Jean-Claude Perez, 72 ans, annonce qu’il a l’intention de publier dans un avenir proche un autre article, signé avec le Pr Montagnier et qui devrait confirmer ses premières observations.

Codex Biogenesis. Les 13 codes de l’ADN, de Jean-Claude Perez (éd. Marco Pietteur, coll. “Résurgence”, 2009).

Jean-Claude Perez est présenté comme un « chercheur pluridisciplinaire » en mathématiques et informatique. Dans les années 1980, cet ingénieur du CNAM a publié un livre sur l’intelligence artificielle puis, en 1990, La Révolution des ordinateurs neuronaux. Il est aussi l’auteur d’un livre sur les OGM, Planète transgénique (1997) ou encore de L’ADN décrypté (1999) et de Codex Biogenesis. Les 13 codes de l’ADN (2009), ouvrage dans lequel il prouverait, selon la quatrième de couverture, que « l’ADN codant pour les gènes obéit, tel l’ananas, le cactus ou le nautile, aux proportions de Fibonacci ». Jean-Claude Perez aurait donc dévoilé, seul, depuis plus de vingt ans, un véritable « langage caché » du génome humain. Des découvertes dont il faut bien se borner à constater qu’elles n’ont jamais fait l’objet d’une validation scientifique.

Prépublication

Montagnier fait aussi référence à un préprint d’une équipe de chercheurs indiens qui montrerait que quatre séquences d’acides aminés présentes dans certaines protéines du SARS-CoV-2 ressemblent à des bouts de protéines du VIH. Selon lui, on aurait forcé ce groupe de chercheurs à se rétracter, preuve qu’il y aurait « une volonté d’étouffement »

Qu’en est-il en réalité ?

Comme le rappellent Les Décodeurs du Monde dans un article d’il y a plus d’un mois, l’article en question a été mis en ligne « sur le site de prépublication BioRxiv » puis retiré par ses auteurs du fait de ses approximations. En d’autres termes, il n’a pas passé avec succès le test de l’évaluation par les pairs.

Ainsi, Jason Weir, biologiste expert en ornithologie de l’Université de Toronto, explique à La Tribune que pour chacune des quatre séquences prétendument « insérées » artificiellement dans le virus du Covid-19, il a « trouvé beaucoup d’espèces de virus, de bactéries et d’autres organismes qui ont exactement les mêmes [ce qui] n’est pas étonnant puisque les séquences d’acides aminés dont il est question ici sont très courtes ». Selon lui, elles sont dues au hasard « et il n’y a aucune raison de suspecter que ce coronavirus-là a incorporé des bouts de VIH ».

Si l’article de l’équipe indienne a été mis hors ligne, c’est, enfin, pour des raisons explicitées par les auteurs eux-mêmes :

« Ceci est une étude préliminaire. Compte tenu de la gravité de la situation actuelle, elle a été publiée sur BioRxiv aussi vite que possible afin d’avoir des discussions constructives sur l’évolution rapide des coronavirus de type SRAS. Il n’était pas dans nos intentions d’alimenter des théories conspirationnistes et aucune affirmation de la sorte n’est faite ici. […] Afin d’éviter de créer plus de confusion et d’autres interprétations erronées, nous avons décidé de retirer la version actuelle de la prépublication. »

Le Monde rappelle que le site BioRxiv prévient désormais « par un bandeau que toutes les études qu’il héberge n’ont pas été soumises à une validation par des pairs » et que ce sont souvent « des rapports préliminaires [qui] ne devraient pas être considérés comme des conclusions ».

Revenons à Jean-Claude Perez. Dans son article, le chercheur se satisfait d’avoir « [démontré] que ce génome du Covid-19 contient une insertion [sic] de six régions stratégiques du VIH, concentrées dans un mini-espace représentant moins de 1% de la longueur du génome. »

Problème : il s’agit, là encore, d’une conclusion que ne partagent pas les scientifiques invités ces derniers jours à se prononcer sur la question de la comparaison entre le VIH et le SARS-CoV-2. Comme l’explique à l’AFP le virologue Etienne Simon-Lorière, de l’Institut Pasteur :

« Ce sont des morceaux du génome qui ressemblent en fait à plein de séquences dans le matériel génétique de bactéries, de virus et de plantes. […] Si on prend un mot dans un livre et que ce mot ressemble à celui d’un autre livre, peut-on dire que l’un a copié sur l’autre ? C’est aberrant ».

Éric Leroy, de l’IRD, est du même avis :

« Trouver de minuscules fragments génomiques identiques à des séquences d’autres virus est très classique. Un génome, c’est extrêmement grand. La comparaison de séquences génomiques pour identifier un virus est habituelle et systématique. On utilise pour cela des algorithmes qui comparent les séquences d’un génome donné, ici, le Sars-CoV-2, à toutes les séquences des génomes du monde vivant connus. Plus on s’intéresse à des séquences courtes, plus on trouvera des séquences analogues à celles d’espèces virales de plus en plus éloignées. On pourrait même trouver des analogies avec de très courtes séquences génomiques de mammifères et de plantes. »

Voilà pour le rapprochement entre le VIH et le SARS-CoV-2. Mais Montagnier va encore plus loin. Il défend la thèse – loufoque – selon laquelle la 5G a « pu contribuer au pouvoir pathogène du virus »…. Or, comme le souligne Numerama.com, « l’épidémie existe aussi dans des régions du monde où il n’y a pas le début d’un bout de réseau 5G. C’est le cas des territoires ultramarins de la France, où aucune expérimentation sur la 5G n’est recensée (alors que des cas de personnes infectées par le coronavirus ont été répertoriés) ; mais c’est aussi le cas de nombreux pays du monde, quel que soit le continent ».

On sait enfin que le Pr Montagnier est extrêmement controversé depuis plusieurs années pour ses prises de position anti-vaccination et pour sa défense de la croyance dans la « mémoire de l’eau » (sic).

Toutes choses qui devraient inciter à la plus extrême prudence – pour ne pas dire davantage – quant aux déclarations du Pr Montagnier sur le nouveau coronavirus… et nous conduire à considérer qu’un prix Nobel n’est ni la permission de dire n’importe quoi, ni un brevet immunisant son détenteur contre l’erreur pour le reste de sa vie.

L’hypothèse d’une contamination accidentelle

Le 14 avril dernier, le très sérieux Washington Post a rapporté que deux ans avant la pandémie, des diplomates américains avaient signalé à deux reprises à Washington des problèmes de sécurité à l’Institut de virologie de Wuhan. Le journal a affirmé que des télégrammes diplomatiques envoyés en 2018 mettaient en garde contre la faiblesse de la sécurité de ce laboratoire P4 et pointé le manque de techniciens et d’enquêteurs dûment formés pour faire fonctionner ce site en toute sécurité. Pour Vincent Racaniello, professeur de microbiologie et d’immunologie à l’université Columbia de New York, l’hypothèse d’une fuite accidentelle du virus depuis un laboratoire chinois reflète cependant « un manque de compréhension de la composition génétique du nouveau coronavirus ». Car, explique le chercheur interrogé par le South China Morning Post, le virus de la chauve-souris « aurait dû circuler, et évoluer, pendant un certain nombre d’années avant de muter suffisamment pour être capable d’infecter les gens ».

Le scénario d’un virus d’origine naturelle qui aurait accidentellement contaminé un employé d’un laboratoire chinois travaillant sur un coronavirus ne peut pas être définitivement écarté à ce stade. Ainsi que le conjecture Frédéric Tangy, chercheur à l’Institut Pasteur : « Il suffit qu’un chercheur renverse un flacon. Malgré la hotte aspirante, un aérosol se forme et il est infecté sans s’en rendre compte. A la fin de la journée, il quitte le laboratoire, et contamine toute sa famille et ceux qu’il croise ». Pour le moment, une telle hypothèse n’est étayée que par la coïncidence géographique entre l’existence de laboratoires de recherches à Wuhan – épicentre de l’épidémie – travaillant sur des coronavirus et les soupçons portant sur la sécurité du laboratoire P4 de l’Institut de virologie de la ville.

 

Voir aussi :

Un Français sur quatre estime (à tort) que le coronavirus a été conçu en laboratoire

Enquête complotisme 2019 : le conspirationnisme et l’extrême droite