Pour le chercheur Matthias J. Becker, les décideurs et la société en général ont trop longtemps été aveugles au danger de la radicalisation du langage et de l’expression sans limite des paroles de haine sur Internet, malgré l’impact considérable du Web, notamment chez les jeunes.

Sélection de publications à caractère antisémite (Twitter, octobre 2019).

Le linguiste Matthias J. Becker* a mené plusieurs projets de recherche sur l’utilisation du registre antijuif dans les campagnes politiques et médiatiques. Il étudie aujourd’hui le phénomène dans l’opinion publique britannique. Dans un article publié récemment par le média en ligne Fathom, il plaide pour enrichir notre connaissance de la haine des Juifs d’une approche nouvelle, plus qualitative, afin de comprendre ce qu’il définit comme un territoire jusqu’à présent largement inconnu : celui de l’antisémitisme en ligne, dans lequel le complotisme occupe une place de choix.

Du discours de haine au crime

Le 27 octobre 2018, il y a un an presque jour pour jour, survenait la fusillade de la synagogue Tree of Life de Pittsburgh (États-Unis), causant la mort de onze personnes et faisant plusieurs blessés. On notait alors que le suspect, Robert Bowers, fulminait contre les juifs et les musulmans sur le site Gab, très prisé de l’Alt-Right. Plus récemment, à Halle, en Allemagne, Stephan Balliet expliquait sur la plateforme Twitch que les Juifs cherchaient à détruire la culture allemande, avant de partir à l’assaut d’une synagogue où 80 personnes célébraient Yom Kippour. En ce qui concerne l’attentat antimusulman de Christchurch (Nouvelle-Zélande), celui de la synagogue de Poway, près de San Diego, et récemment l’attaque xénophobe perpétrée au Walmart d’El Paso, les assaillants étaient des utilisateurs de la plateforme extrémiste 8chan.

Depuis plusieurs années, antisémitisme, racisme et misogynie s’épanouissent sur les plateformes suprématistes de droite mais également sur les canaux des principaux médias sociaux, tels que Reddit, Twitter, Facebook ou YouTube. Il ne faut pas s’étonner du fait qu’il puisse exister une continuité entre le discours de haine et le passage à l’acte. Les crimes nazis n’auraient pas été possibles si la société allemande n’avait pas été soumise en continu à la propagande antijuive. Bien entendu, le passage à l’acte est fortement dépendant de prédispositions individuelles mais on ne peut manquer de constater que tous les auteurs impliqués dans les tueries racistes des derniers mois appartiennent au même spectre idéologique et sont adeptes des mêmes réseaux.

Ces derniers mois, les médias, les politiciens et l’opinion ont commencé à accorder une plus grande attention à l’expression en ligne de l’antisémitisme et d’autres idéologies haineuses. Pendant très longtemps, ces tendances ont été ignorées. Sur le plan politique, les décideurs n’ont pas saisi le danger de cette radicalisation du langage, malgré l’impact considérable du Web, en particulier sur les jeunes générations, très connectées.

Comprendre l’antisémitisme en ligne

Les questions relatives à la nature, aux conséquences et aux défis lancés par le numérique s’inscrivent très lentement sur l’agenda des chercheurs. Il existe peu d’études d’importance sur les formes virtuelles d’antisémitisme. En linguistique appliquée, en rhétorique et en sciences de la communication, le Web a été perçu, à tort, comme un média s’inscrivant dans la lignée des médias traditionnels. En conséquence, les méthodes et les outils d’analyse n’ont pas été adaptés aux nouveaux défis du monde virtuel.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : « Une année d’antisémitisme sur Twitter : une étude inédite de l’ADL »

Le Web 2.0 suit ses propres règles. Il permet une dissémination rapide et décentralisée de la haine dont les dynamiques et les conséquences sont presque totalement inconnues à ce jour. Les études linguistiques qui tentent d’appréhender les tendances actuelles s’appuient généralement sur des ensembles de données sélectionnées au hasard, et donc peu représentatives. En outre, les méthodes appliquées ne tiennent pas compte de la tridimensionnalité de la sphère virtuelle : les contenus en ligne intègrent des liens vers d’autres sites, et donc des formes d’intertextualité. Ils induisent de multiples codes sémiotiques et une symbolique du langage (abréviations, jeux de mots, allusions, etc.) dont les internautes usent abondamment dans les discours de haine. Tous ces aspects ne peuvent être abordés avec des méthodes de recherche classiques.

Les chercheurs ont tendance à s’emparer de la question en cherchant à évaluer la quantité de discours de ce type. Cette perspective quantitative ne permet qu’une compréhension limitée d’un phénomène que ne résument pas les seules insultes. Les chercheurs ont également essayé de procéder à des « analyses automatisées des sentiments ». En plus de prendre en compte certains mots-clés (comme les insultes), il s’agit d’attribuer une valeur émotionnelle aux mots. Le problème d’une telle approche réside dans le fait qu’elle repose sur le postulat que les auteurs de discours antisémites les formulent de manière directe. Or, les manifestations de haine, dans les sociétés occidentales, sont largement véhiculées de manière implicite, indirecte ou encore ironique, dans la mesure où elles sont susceptibles de porter préjudice à l’image de ceux qui en sont les auteurs.

L’ensemble de ces remarques nous invite à conclure que les recherches menées jusqu’à présent dans ce domaine ne nous ont fait accéder qu’à la partie visible de l’iceberg. Malgré tous les efforts accomplis pour tenter de le cerner, l’Internet de la haine demeure à ce jour une terra incognita.

Le défi de la complexité verbale

Le recours à la parole codée ou à l’implicite est donc permanent. Un orateur qui croit que les Juifs sont cupides peut le dire explicitement ou l’exprimer par allusion ou périphrase sans même mentionner les Juifs ou avoir recours explicitement au stéréotype sur les Juifs et l’argent.

D’autres formules implicites ou codées utilisent des jeux de mots comme USrael (il existerait un lien organique entre les États-Unis et Israël) ou Zionazis et iSSrael (Israël, Etat « SS », aurait littéralement succédé à l’Allemagne nazie), ou encore des allusions telles que le « lobby de la côte Est » (il existerait une puissante élite juive contrôlant la politique et l’économie des États-Unis). Le slogan « les Juifs ne nous remplaceront pas », apparu à Charlottesville, implique que, par le déclenchement d’une immigration massive, les Juifs conspirent pour détruire la civilisation blanche et chrétienne. Ce mythe est également en vogue en Hongrie, accompagnant les attaques visant le milliardaire et philanthrope George Soros. Ce seul nom est devenu un code renvoyant à une prétendue conspiration juive contre la société hongroise traditionnelle.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : « Soros est-il un “conspirateur mondial sioniste bolchevik judéo-ploutocratique” ? »

Un autre exemple nous est fourni par la théorie du complot d’extrême droite « QAnon », qui sous-entend qu’une conspiration est à l’œuvre contre Donald Trump et la démocratie américaine. Une élite bancaire mondiale tirerait les ficelles d’un « État profond ». Quand cette élite est évoquée, il est clair qu’il est fait référence à une toute-puissance juive.

Toutes ces circonlocutions constituent une grande part du lexique antisémite sur le Web. La forme verbale peut sembler anodine mais le contenu sous-jacent est conforme aux grands axes du discours antijuif. Cela rend le phénomène dangereux puisque, dans sa forme codée, il peut facilement échapper à la vigilance.

Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles les individus utilisent une parole codée. C’est d’abord un moyen de créer une complicité entre le locuteur et les lecteurs. Ce type de discours est particulièrement populaire chez les jeunes qui aiment se démarquer de leurs aînés. En outre, les énoncés indirects évitent que le locuteur ait à rendre compte des propos qu’il tient. S’il est inquiété, il lui est toujours loisible de plaider le malentendu ou de nier toute intention malveillante.

L’impact d’Internet sur nos modes d’expression

La participation active des internautes a révolutionné la société en induisant de nouveaux processus de diffusion de l’information. Les modes d’expression sont également en constante évolution et il est impossible de prédire l’évolution future en ce domaine. La formulation d’opinions et l’interaction entre les citoyens dans les débats télévisés ou parlementaires, à l’université ou à l’école, reposent sur des règles et des normes, écrites et non écrites. Ces normes, développées culturellement et socialement (et intégrées dans le droit), s’appliquent à peine sur Internet. Souvent, les internautes ne respectent pas les « nétiquettes », ces règles de bonne conduite censées faire d’Internet un espace de respect mutuel et d’échanges civilisés. Les fournisseurs ou les modérateurs ne s’évertuent pas à les faire appliquer et les poursuites judiciaires sont rarissimes. En outre, les lois qui s’appliquent en la matière ne sont pas toujours claires ou suffisamment strictes.

En plus des poursuites engagées contre des individus ou des groupes, la fermeture de profils d’utilisateurs ou même de plateformes entières est néanmoins devenue plus fréquente ces dernières années, à l’instar de 8chan après la tuerie d’El Paso. Toutefois, la conséquence est souvent la recherche par ces individus ou groupes de nouveaux réseaux pour leur permettre de poursuivre leurs activités. Internet représente donc un espace dans lequel les institutions qui régulent habituellement les interactions individuelles n’ont, en pratique, aucune autorité. Dans de telles conditions, les pulsions destructrices et les pratiques illégales sont libres de prospérer.

Ce caractère incontrôlable devrait davantage interpeller les décideurs politiques. Une étude statistique britannique, le Labour Force Survey, a révélé que « pratiquement tous les adultes [britanniques] âgés de 16 à 44 ans au Royaume-Uni étaient de récents utilisateurs d’Internet (99%) en 2019 ». Les conséquences sont à la fois positives et négatives. Contrairement aux phénomènes sociaux antérieurs, des personnes et des mouvements séparés peuvent aujourd’hui être en contact, par-delà les frontières sociales, culturelles ou socio-économiques. L’ère numérique, cependant, permet également aux attitudes destructrices de devenir plus visibles et aux personnes animées de telles intentions d’interagir, de se coordonner et de renforcer leurs liens. En bref, l’infrastructure du Web facilite la radicalisation par l’interaction entre différents milieux sociaux et politiques.

Internet présente des conditions de communication qui influent également sur la construction du discours antisémite. L’anonymat et l’immédiateté de la communication en sont sans doute les plus évidentes. En d’autres termes, les internautes sont pratiquement invisibles et, dans le cadre d’un échange d’idées, ont tendance à ne pas réfléchir à ce qu’ils écrivent ni à se demander combien de personnes vont les lire. Ce sont des conditions adéquates pour des échanges chargés en émotions et en polémiques, et pour attaquer certains groupes, ce qui, dans le monde réel, entraînerait des sanctions.

Pour une nouvelle approche qualitative

L’omniprésence d’Internet en tant que catalyseur et précurseur de processus sociaux, ainsi que les conditions de communication qui favorisent la radicalisation, soulignent l’urgence d’examiner les discours en ligne, d’anticiper les tendances futures et de lutter contre les discours de haine. Une approche qualitative implique que les chercheurs examinent systématiquement les commentaires ou les publications sur Internet. Quand ils seront en mesure de définir le répertoire du discours antisémite, ils pourront passer à l’analyse quantitative. Il demeurera toutefois toujours une tâche consistant à comprendre et à nommer les types d’implicites, trop complexes et ambivalents pour qu’une telle opération soit confiée, à l’heure actuelle, à l’intelligence artificielle.

 

* Matthias J. Becker est chargé de recherche au Centre de recherche sur l’antisémitisme de l’Université technique de Berlin et au Centre d’études allemandes et européennes (HCGES) de l’Université de Haïfa.

 

Voir aussi :

Etude Netino : la haine en ligne a augmenté par rapport à l’année dernière