Depuis près de 70 ans, le groupe Bilderberg réunit confidentiellement des personnalités comme Bill Clinton, Margaret Thatcher, Angela Merkel ou Emmanuel Macron, avec des financiers ou des grands noms de la presse. Depuis plus de 50 ans, il alimente des fantasmes complotistes : Bilderberg est accusé de cacher un gouvernement mondial secret. C’est la nouvelle saison de notre série en 10 histoires sur les mécanismes de construction et de propagation de complots imaginaires manipulés par les pouvoirs ou agités dans l’ombre. Ou comment une théorie complotiste peut devenir un phénomène culturel (France Culture).

Episode 1 : naissance d’un sommet

Le groupe Bilderberg se réunit presque tous les ans depuis 1954. Son but : faire se rencontrer les grands décideurs américains et européens dans un cadre non officiel. Clinton, Thatcher, Merkel ou Macron y ont rencontré le banquier David Rockefeller, les PDG de Total, de Microsoft, d’Amazon ou des grands noms de la presse. Mais pour que la parole y soit libre, chaque invité est tenu de ne pas répéter à l’extérieur ce à quoi il a assisté. Cette confidentialité, entre des invités aux postes aussi puissants, alimente des fantasmes complotistes depuis plus de 50 ans : le groupe Bilderberg est accusé de cacher un gouvernement mondial secret.

Du 29 au 31 mai 1954, la petite ville d’Oosterbeerk, aux Pays-Bas, accueille la première réunion d’une société confidentielle. Elle prend le nom du luxueux hôtel qui l’accueille : Bilderberg. En 1954, l’époque est à la construction européenne et à la guerre froide : Europe et Etats-Unis consolident leur union face à la menace soviétique. 69 personnalités européennes et américaines comme David Rockefeller, président de la Chase National Bank, Antoine Pinay, Guy Mollet, tous deux anciens présidents du Conseil des ministres français, ou les directeurs généraux d’Esso et d’Unilever, sont conviés à discuter des “problèmes de la civilisation occidentale”.

La réunion est un succès et il est convenu de la répéter chaque année, toujours dans un endroit différent, avec des invités différents eux aussi, pour discuter avenir de l’OTAN, anticolonialisme ou menace communiste. Mais le secret est tellement bien respecté par les convives qu’il faut attendre 10 ans avant que les premières suspicions complotistes n’apparaissent. Elles naissent dans la droite conservatrice américaine pendant l’élection présidentielle de 1964, avant de parvenir en France en 1967 dans la presse d’extrême-droite.

Episode 2 : les chasseurs de Bilderberg

Les fantasmes complotistes restent marginaux dans les années 1960. Mais ils prospèrent dans les années 1970 avec la création d’une nouvelle société proche du groupe Bilderberg : la Commission Trilatérale. Bilderberg et la Trilatérale sont accusés de placer ses membres à la tête des Etats et des gouvernements. Dans le viseur des complotistes : le nouveau président américain Jimmy Carter et le Premier ministre français Raymond Barre.

Aux Etats-Unis, la victoire de Carter à l’élection présidentielle de 1976 peut sembler surprenante. Il était presque inconnu des électeurs un an plus tôt et n’était crédité que de 4% des voix à l’investiture du Parti Démocrate à 9 mois du scrutin. Pour certains Républicains, son élection s’explique par sa proximité avec la Commission Trilatérale. Il y a été invité, certains de ses membres influents, comme le politologue Zbigniew Brzezinski, ont soutenu sa campagne, et Carter, une fois président, a nommé autour de lui 23 membres de cette Commission.

En France, c’est avec la nomination de Raymond Barre au poste de Premier ministre en 1976 que les accusations complotistes se propagent. Lui aussi a été invité à la Trilatérale, et son profil technocratique comme son discours mondialiste irritent l’extrême-droite et l’extrême-gauche. Au cœur de leurs dénonciations, une inquiétude : la démocratie ne peut pas être respectée si des intérêts étrangers s’y mêlent, surtout quand ces intérêts sont capitalistes et américains.

En France, comme aux Etats-Unis, les “chasseurs de Bilderberg” ne s’appuient sur aucun autre élément tangible que des listes. Des listes d’endroits, de thèmes, et, bien sûr, des listes de participants. Mais leurs dénonciations sont si acharnées qu’elles finissent par sortir des cercles complotistes marginaux pour apparaître dans les grands médias : en France, c’est L’Humanité qui les porte, et même TF1 :

« Ce sont vos amis qui participent à une entreprise quand même un peu singulière. J’ai ici un ouvrage qui mériterait d’être lu et qui révèle, car on a passé sous silence en France, un texte publié aux Etats-Unis depuis 1975 et qui expose les activités d’une Commission Trilatérale dans laquelle siègent le PDG de Coca-Cola, M. Carter, M. Raymond Barre, dont vous avez peut-être entendu parler. Et que dit-on dans cette Commission Trilatérale ? On étudie l’avenir de la démocratie, et on aboutit à des conclusions singulières : “Il y a des limites potentiellement souhaitables à l’extension de la démocratie”. » Roland Leroy, directeur de L’Humanité, face à Jean-Jacques Servan-Schreiber, TF1, 1978.

Episode 3 : Occupy Bilderberg !

La fin de la guerre froide et l’arrivée d’Internet font passer le groupe Bilderberg et ses accusateurs dans une nouvelle ère. Un nouveau mode de contestation émerge : il faut occuper Bilderberg.

Dans les années 2000 et 2010, les dénonciations complotistes du groupe Bilderberg sont portées par des professionnels du complot nés sur Internet. Le plus célèbre d’entre eux s’appelle Alex Jones. Difficile d’évaluer le nombre d’adeptes de cet américain, mais ses émissions conspirationnistes et produits dérivés lui rapportent près de 10 millions de dollars par an. Il est un de ceux qui sont à l’origine du mouvement Occupy Bilderberg.

En 2012, le groupe se réunit à Chantilly, en Virginie, avec entre autres Erik Izraelewicz, directeur des rédactions du Monde, John Kerry, sénateur du Massachusetts ou Eric Schmidt, PDG de Google. Des manifestants se postent au lieu de rendez-vous, réunis sous le même slogan : “Occupy Bilderberg”. L’idée est reprise l’année suivante, à Watford, en Angleterre. Parmi les centaines de manifestants, il y a des “méga-complotistes”, comme Alex Jones. Leur stratégie est de se mêler à des revendications plus mesurées. Car à Occupy Bilderberg se trouvent aussi des manifestants comme le député britannique travailliste Michael Meacher, qui dénonce l’entre-soi du groupe. Mais il y a aussi tout simplement des sympathisants de gauche, qui critiquent le manque de transparence.

« On peut pas discuter des problèmes en Afrique sans inviter de représentants de pays africains, je trouve ça abject. Qui sont-ils pour prendre ces décisions ?  Qu’est-ce qu’ils font là ? Le public a le droit de savoir. C’est pas une théorie du complot, on sait qu’ils sont là, il y a une liste d’invités : on veut savoir de quoi ils parlent ». John, manifestant à Occupy Bilderberg 2013, interviewé par le Huffington Post.

Le groupe fête cette année ses 66 ans. Plus de 50 ans de fantasmes complotistes rendent aujourd’hui presque inaudibles les critiques rationnelles à l’égard de ces réunions. Le complotisme leur barre la route. Il nuit à la cause qu’il prétend défendre.

 

Un podcast de Thomas Dutter & Romain Weber, avec la participation d’Oliver Dard, historien et d’Yves Poncelet, historien.