« Avant tout massacre, il y a une idée » dit Rithy Panh. Et l’on voudrait que les hérauts du « Grand Remplacement » retiennent, pour un jour, leurs commentaires, observent ce silence sans lequel aucun examen de conscience n’est possible.

Brenton Tarrant, l’auteur de la tuerie de Christchurch (capture d’écran, 15 mars 2019)

Le racisme dirigé contre les musulmans a déjà tué. Au Canada, il y a deux ans, il a armé le jeune Alexandre Bissonnette, venu assassiner des fidèles musulmans au sein de la mosquée du Centre culturel islamique de Québec (6 morts, 8 blessés). En 1994, il a poussé l’ultra-nationaliste juif Baruch Goldstein, membre du Kach, un mouvement raciste interdit en Israël depuis lors, à perpétrer un attentat dans la mosquée du Caveau des Patriarches à Hébron (29 morts, 125 blessés).

Le racisme n’a pas besoin que les races existent pour inspirer le crime. C’est bien un racisme anti-musulman – quelle que soit l’imperfection de cette expression – qui a encore tué à Christchurch aujourd’hui.

Pour s’en convaincre, il suffit de lire les mots tracés par le terroriste dans un document diffusé sur internet auquel il a donné le titre de « The Great Replacement », une référence directe au concept forgé par Renaud Camus il y a un peu moins de dix ans. Dans un auto-interrogatoire en forme de revendication, Brenton Tarrant écrit :

« Oui, il y a une composante raciale dans cette attaque. […] Par définition, dans la mesure où je crois que les différences raciales existent entre les peuples et qu’elles ont un grand impact sur la manière dont nous façonnons nos sociétés. […] Donc oui, je suis raciste. »

« Est-ce que [je hais] personnellement les musulmans ? Un homme ou une femme musulman vivant dans son pays d’origine ? Non. Un homme ou une femme musulman qui choisit d’envahir nos terres, de vivre sur notre sol et de remplacer notre peuple ? Oui, je ne les aime pas. Le seul musulman que je déteste vraiment, ce sont les convertis, ceux de notre peuple qui se détournent de leur héritage, de leurs cultures, qui tournent le dos à leurs traditions et sont devenus des traîtres à leur propre sang. Je les déteste. »

« Est-ce que [je suis] un “islamophobe” ? Non, l’islam ne me fait pas peur à cela près que, en raison de son taux de fécondité élevé, il se développera pour remplacer les autres peuples et les autres religions. »

Pour justifier l’assassinat des enfants, comme le fait Brenton Tarrant dans son manifeste (« Un envahisseur mort, quel que soit son âge, est un ennemi de moins que vos enfants auront à affronter »), il faut avoir déshumanisé ses victimes au point de les considérer, au mieux comme des pertes nécessaires, au pire comme des nuisibles à éliminer.

« Avant tout massacre, il y a une idée » dit Rithy Panh. Et l’on voudrait que les hérauts du « Grand Remplacement » retiennent, pour un jour, leurs commentaires, observent ce silence sans lequel aucun examen de conscience n’est possible.

Mais un autre élément du texte de Tarrant attire notre attention. Pour massacrer de sang-froid, calmement, méthodiquement, des hommes, des femmes et des enfants par dizaines dans un lieu de culte comme l’a fait aujourd’hui Brenton Tarrant, il faut être doté d’une foi inébranlable dans la justesse de sa cause, être totalement hermétique au doute. Tarrant fait un premier carnage dans la mosquée de Christchurch, il retourne se réapprovisionner en munitions dans le coffre de son véhicule avant de revenir achever au sol des innocents agonisants. A la manière d’Anders Breivik, de Mohammed Merah, de Medhi Nemmouche, des frères Kouachi ou de Robert Bowers, le tueur de Christchurch est un fanatique implacable. Or, à la question de savoir s’il est un « agent du Mossad », un « infiltré » ou encore le bouc émissaire d’une opération sous faux drapeau à qui « on » ferait porter le chapeau, Brenton Tarrant fait une réponse stupéfiante :

« Non, mais la prochaine personne à perpétrer une attaque pourrait l’être et donc un sain scepticisme est une bonne chose. »

On a bien lu : « un sain scepticisme est une bonne chose » nous dit celui qu’aucun doute n’a, à aucun instant, empêché le geste criminel.

Ce ne sont pas là les mots d’un sceptique mais ceux, au contraire, d’un robot répétant sans y réfléchir une phrase que les observateurs critiques du conspirationnisme connaissent bien. Une phrase dont l’unique fonction est de dresser autour du complotisme une barrière rhétorique infranchissable, destinée à lui donner les atours prestigieux du doute critique quand il ne ressortit en réalité que du dogmatisme le plus aveugle.

 



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Voir aussi :

Le « Grand Remplacement » est-il un concept complotiste ?

Cinq enseignements sur Pittsburgh