Maria Borzunova est une journaliste russe qui travaille pour le média en ligne indépendant TV Rain. Avec son collègue Ilya Shepelin, elle anime une émission hebdomadaire intitulée « Fake News », qui décrit et déconstruit la désinformation diffusée par les principales chaînes de télévision nationales, contrôlées par l’État. Dans une interview à EU Vs Disinfo, un site qui dépend du service diplomatique de l’Union européenne, Maria Borzunova explique pourquoi la désinformation caractérise autant les grandes chaînes de télévision. Elle explique également comment les réseaux nationaux ont réagi lorsque TV Rain a dévoilé leur désinformation. Enfin, elle partage ses réflexions sur les risques réels auxquels sont confrontés les journalistes russes indépendants.

Maria Borzunova (capture d’écran YouTube/Fake news, 31 octobre 2019).

EU Vs Disinfo : Votre programme sur TV Rain s’appelle « Fake news ». Est-ce l’expression que vous préférez utiliser par rapport à d’autres termes comme « propagande » ou « désinformation », par exemple ?

Maria Borzunova : Bien sûr, on parle surtout de fake news ; mais, à mon avis, la propagande fait aussi partie des fake news. Cette expression renvoie à un mensonge intentionnel, une déformation intentionnelle des faits mais aussi de la propagande intentionnelle. Pour nous, l’expression fake news englobe tous ces aspects, c’est aussi pourquoi nous l’avons utilisé comme titre du programme. En plus de cela, l’expression a été sur toutes les lèvres au cours des dernières années. Les politiciens, par exemple, aiment vraiment l’utiliser, parfois à juste titre, d’autres fois non, en qualifiant toute nouvelle qu’ils n’aiment pas de fake news.

EUVsD. : Votre programme est présenté sur le site Web de TV Rain et sur YouTube comme « révélateur de faux sur les chaînes de télévision nationales ». A votre avis, à quoi servent ces faux sur les chaînes nationales ?

M. B. : Les fake news, comme la propagande, sont principalement utilisées pour détourner l’attention du public des vrais problèmes qui existent dans le pays, par exemple pour montrer que tout est bien pire à l’étranger. Nous l’avons vu lors des manifestations à Moscou, cet été : alors que les forces de l’ordre réprimaient sévèrement les manifestants, toutes les chaînes nationales montraient comment la police dispersait les manifestations en Europe ou aux États-Unis et les types de sanctions auxquels les gens étaient exposés.

De cette manière, les chaînes russes essaient de détourner l’attention des gens de ce qui se passe dans leur propre pays, des vrais problèmes sur lesquels il convient de se pencher et de travailler. Quand elles parlent des difficultés intérieures, elles le font avec beaucoup de prudence.

EUVsD. : Pouvez-vous donner l’exemple d’un faux diffusé par les chaînes de télévision nationales, que vous auriez révélé ? Vos révélations ont elles déjà eu des conséquences concrètes ?

M. B. : Oui, nous avons eu plusieurs histoires de ce type. Tout d’abord, bien sûr, je me souviens de l’incident avec l’émission « 60 minutes » sur la chaîne de télévision publique Rossiya 1 après le tournage au collège de Kertch [une tuerie s’était déroulée dans un lycée technique de la ville, le 17 octobre 2018, faisant 21 morts, dont l’assaillant, et au moins 50 blessés – ndlr]. Une jeune femme, qui aurait été un témoin oculaire de l’événement, a été interviewée par téléphone en direct et a été présentée sous le nom d’Alina Kerova. Il a été toutefois rapidement établi que cela ne pouvait être elle car Alina était décédée lors de la fusillade et avait été l’une des premières victimes à être identifiée par des proches.

Quand nous avons compris cela, nous avons appelé l’animatrice de l’émission, Olga Skabeeva. Les rédacteurs de l’émission ont répondu, pas sur les ondes mais sur leurs profils de réseaux sociaux : ils ont dit que la jeune femme s’était présentée de cette façon, que ça n’était pas eux qui lui avaient donné ce nom. Je peux le croire et je ne suis pas encline à l’appeler purement et simplement une fake news, car lors d’une retransmission en direct, vous n’avez pas toujours le temps de vérifier les faits et il n’est pas difficile de se tromper. Tout le monde fait des erreurs, ce n’est pas la question. Ce qui m’a choqué dans cette situation, c’est la manière dont elle a été gérée par VGTRK [la compagnie d’État de radio et de télévision, qui contrôle Rossiya 1 – ndlr]. Après cet épisode, les parents d’Alina Kerova m’ont dit que VGTRK n’avait même pas essayé de les contacter, à la suite des soucis supplémentaires que leur ont causé cette émission.

La mère d’Alina Kerova avait déjà réussi à se remettre de l’identification, puis ce programme a été diffusé ; ses proches l’ont regardé, y compris le père d’Alina, qui voyageait alors, et qui l’a appelé pour lui dire : « Es-tu sûr que c’était notre fille ? » La mère d’Alina a été forcée de retourner à l’identification. L’erreur a donc eu des conséquences plutôt graves pour cette famille. J’ai été surpris que les représentants de VGTRK n’aient pas contacté la famille et ne se soient pas excusés dans l’émission pour cette erreur.

Je ne veux pas employer un ton moralisateur et donner des leçons d’éthique mais c’était difficile pour moi de parler à la mère d’Alina, et j’ai réalisé à quel point le prix d’une telle erreur était élevé.

Une autre fois, c’est par hasard que nous avons décidé de vérifier l’identité d’une personne qui était apparue dans un reportage de NTV, une chaîne appartenant à la société Gazprom.

C’était à l’occasion des discussions autour des îles Kouriles [objet d’un contentieux entre le Japon et la Russie – ndlr]. Toutes les chaînes de télévision nationales ont commencé à diffuser des reportages sur l’importance que revêtaient les îles Kouriles pour la Russie, et un homme, dans une séquence d’information, a déclaré qu’il était en train d’acheter une maison dans les îles Kouriles. Il a dit à quel point il était impatient de voir cela, qu’il était en train de vendre son appartement à Moscou pour s’installer dans les îles Kouriles et qu’il savait déjà quelle maison il voulait acheter.

Dans un reportage diffusé sur NTV, le principal interviewé s’est avéré être… un acteur (capture d’écran NTV).

Nous avons ensuite identifié cet homme sur les réseaux sociaux et il s’est avéré être un acteur souvent engagé pour participer à divers programmes sur les chaînes de télévision nationales. Auparavant, il avait surtout participé à différents types de jeux télévisés, mais à présent, il faisait la une des journaux.

Nous l’avons appelé, nous nous sommes présentés comme étant de TV Rain et nous avons dit que nous voulions aussi réaliser un sujet. Nous lui avons dit qu’il nous fallait un personnage désireux d’acheter une maison dans les îles Kouriles, et qui aurait déjà acheté une maison en Crimée en 2014 [à l’époque de l’annexion illégale par la Russie de la péninsule ukrainienne – ndlr]. Il a accepté. Ça n’était pas un problème, a-t-il dit, tant qu’il était payé pour cela.

Lorsque notre histoire à ce sujet a été diffusée, NTV s’est vraiment offusquée. Jusque-là, la rédaction n’était pas attentive à nos programmes, mais à ce moment-là, nos communiqués ont été bloqués [sur YouTube]. De nombreux médias ont même expliqué comment NTV bloquait notre programme Fake News. NTV a immédiatement tenté de nier ses responsabilités et a déclaré que cela n’était pas intentionnel, que c’était leur robot qui les avait bloqués parce qu’il avait retrouvé des contenus lui appartenant dans nos vidéos.

Mais normalement, les chaînes de télévision nationales ne réagissent en aucune manière à notre programme, bien que nous sachions qu’elles suivent notre travail.

EUVsD. : Alors, pensez-vous que vos révélations peuvent constituer une menace pour la désinformation – ou la concurrencer ?

M. B. : Nous produisons d’abord le programme pour notre public. Et je vois dans les commentaires que nous recevons que les gens ont besoin de ce type de programme. De plus, on sait que la génération la plus âgée regarde surtout la télévision et utilise rarement Internet. J’entends souvent des gens dire : « J’ai montré votre programme à ma mère, à mon ami ou à une autre personne, et cela leur a fait comprendre qu’on leur ment sur les chaînes de télévision nationales ». À mon avis, c’est très important et tant que j’ai ce type de retour, je pense que nous avons de bonnes raisons de faire ce que nous faisons.

EUVsD. : Comment trouvez-vous les faux ? Est-ce que vos téléspectateurs ou vos collègues vous les signalent, ou surveillez-vous systématiquement les chaînes de télévision nationales ?

M. B. : Oui, nous effectuons une veille systématique sur les chaînes de télévision. Nous nous asseyons pour regarder les programmes – nous savons très bien vers quoi diriger notre attention : par exemple, Vladimir Soloviev, qui dit souvent des choses absolument terribles dans ses émissions, et le programme de Dmitry Kiselyov [tous deux animent une émission sur Rossiya 1]. Bien sûr, il arrive que des gens nous envoient quelque chose, et que, vers le milieu de la semaine, une sorte de faux apparaisse, dont tout le monde parle ; mais fondamentalement, c’est d’abord le résultat de notre veille.

EUVsD. : Pouvez-vous nous en dire plus sur vos méthodes de révélation des faux ? Avez-vous des conseils à donner à vos collègues sur des techniques particulièrement efficaces pour identifier les contrefaçons ?

M. B. : Pour commencer, il est évidemment important d’aller à la source. Il existe une catégorie spéciale de faux, particulièrement prisées par les publications en ligne : elles publient un article avec un titre annonçant, par exemple : « Médias américains : Vladimir Poutine a vaincu tout le monde ». Cet article est ensuite relayé avec le même titre et pratiquement aucune modification par RIA Novosti et une dizaine d’autres médias. Vous commencez à faire des recherches sur Google et vous réalisez que la source n’est pas « les médias américains », mais juste un site avec des blogs rédigés pour la plupart par des chroniqueurs inconnus qui expriment simplement leurs opinions ; mais dans les nouvelles russes, c’est présenté comme le point de vue d’une publication américaine faisant autorité.

De plus, il arrive souvent qu’une phrase soit sortie intentionnellement de son contexte ou traduite de manière à confirmer une thèse en particulier. Dans ces cas, la source originale peut très bien être un article dans une publication américaine faisant autorité ; mais si vous le lisez intégralement, il devient évident que la phrase particulière, qui est utilisée dans le faux reportage, est sortie de son contexte ou n’est pas traduite avec précision.

EUVsD. : Outre votre propre programme, quel travail en matière de divulgation de la désinformation mériterait d’être connu ?

M. B. : Tout d’abord, bien sûr, c’est le blog « NoodleRemover » [en russe, « accrocher une nouille à l’oreille de quelqu’un » signifie « tromper, dire à quelqu’un de mentir »] d’Alexey Kovalyov. Il a été une sorte de pionnier dans ce domaine et il a traité ce sujet avant nous, même s’il n’était pas au format vidéo. Je tiens donc à souligner son travail bien qu’il travaille à présent à Meduza [média en ligne russophone basé à Riga, en Lettonie] et qu’il a arrêté ce projet.

EUVsD. : Ne craignez-vous pas pour votre sécurité ? Avez-vous envisagé d’arrêter votre travail en révélant la désinformation ?

M. B. : C’est en fait une question difficile. Cet été, je suis allé en Norvège pour rencontrer les lecteurs du journal Aftenposten, où nous avons parlé de fake news et de notre programme. Après la réunion, lors d’une conversation informelle, les journalistes d’Aftenposten m’ont posé cette même question. J’ai répondu que je ne pouvais pas imaginer que tout puisse arriver à un journaliste à Moscou aujourd’hui – un journaliste qui travaille plus ou moins en pleine lumière.

Les choses ne sont pas faciles dans les provinces russes : il y a des actions au pénal contre des journalistes régionaux et, même à Saint-Pétersbourg, la situation est assez compliquée. Mais à Moscou, je ne me souvenais pas de ce qui était arrivé à une journaliste. Et puis – quelques jours après cette conversation, je rentre à Moscou et il s’avère que mon collègue Ivan Golunov a été arrêté pour de fausses accusations de drogue. En d’autres termes, la réalité m’a prouvé que je m’étais trompée.

Honnêtement, je ne peux pas dire que j’ai peur. Bien sûr, j’essaie d’observer quelques précautions de base et de faire attention à ce qui se passe autour de moi mais je pense que si vous avez peur, il faut éviter de devenir journaliste.

 

Voir aussi :

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