Le procès de Ghislaine Maxwell, reconnue coupable de crimes sexuels et trafics de mineures au service de Jeffrey Epstein, excite et mobilise la complosphère. Un prétendu combat pour la vérité et la justice qui cache mal un agenda très politique.

Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell (capture d’écran NBC News, 30/12/2021).

Le FBI avait prévenu. Dans un rapport publié en août 2019, plus d’un an avant l’insurrection du Capitole, le principal service de renseignement intérieur des États-Unis affirmait que les mouvements conspirationnistes représentaient une menace pour la sécurité nationale, préconisant de considérer la mouvance QAnon comme « une menace terroriste intérieure ». Une mouvance qui ne ferait que gonfler si la « découverte de véritables complots ou de dissimulations d’activités illicites, préjudiciables ou inconstitutionnelles, par des fonctionnaires ou des personnalités politiques de premier plan, survenait ».

L’affaire Jeffrey Epstein a justement tout pour exciter les conspirationnistes : pendant près de 20 ans, l’ex financier américain a pu abuser de nombreuses jeunes filles, souvent mineures, et a pu compter sur des amis bien placés pour éviter d’avoir à en répondre, jusqu’à ce que la journaliste Julie K. Brown mette fin à cette impunité avec une série d’articles publiés dans le Miami Herald fin 2018. Pour ne rien gâcher, certaines plaignantes accusent aussi Jeffrey Epstein de les avoir livrées à des personnalités de premier plan aussi importantes que le troisième fils de la reine d’Angleterre, le prince Andrew.

Le 10 août 2019, quelques jours après la publication du rapport du FBI, l’homme d’affaires Jeffrey Epstein, incarcéré dans l’attente de son procès pour trafic sexuel de filles mineures, est retrouvé mort dans sa cellule de la prison fédérale de Manhattan. Selon un sondage publié peu après, 42% des Américains pensent alors qu’Epstein a été assassiné pour l’empêcher de balancer les personnalités importantes avec qui il pouvait être associé. L’autopsie du corps a finalement corroboré la piste d’un suicide et deux gardiens de prison qui étaient de service la nuit où Jeffrey Epstein s’est pendu à l’aide de draps ont été inculpés trois mois plus tard pour défaut de surveillance et pour avoir signé des feuilles de pointage « indiquant qu’ils avaient contrôlé les détenus plusieurs fois pendant la nuit alors qu’ils ne l’avaient pas fait » (les poursuites à leur encontre ont été abandonnées le 30 décembre 2021 après qu’ils ont accepté de plaider coupable et ils devront effectuer des travaux d’intérêt général).

Accusée d’avoir « aidé, facilité et contribué aux agressions sur mineures de Jeffrey Epstein », son ex-compagne et principale complice, Ghislaine Maxwell, est arrêtée un an plus tard. Le 23 décembre 2021, elle a finalement été reconnue coupable de 5 des 6 chefs d’accusations qui pesaient sur elle. Elle risque jusqu’à 65 ans de prison. Son avocate a annoncé son intention de faire appel.

La petite chanson de « l’État profond »

Pour la complosphère proche de la mouvance QAnon, la messe était dite d’avance : le procès de Ghislaine Maxwell allait mettre au jour l’existence d’un vaste réseau pédo-satanique international protégé par « l’État profond ». Force est de constater que la grande révélation n’a pas eu lieu : Maxwell continue de clamer son innocence et affirme servir de bouc-émissaire après la mort de son ancien compagnon.

Il faudra donc encore attendre pour que d’autres personnalités impliquées dans l’affaire soient éventuellement jugées ou condamnées. La validité de la plainte pour agression sexuelle déposée à New York contre le prince Andrew doit d’ailleurs être examinée cette semaine. Quant à l’ex-agent de mannequin français Jean-Luc Brunel – soupçonné d’avoir joué le rôle de rabatteur pour Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell et accusé de viols par plusieurs anciens top-modèles – il a été mis en examen et écroué en décembre.

Alors que les plaignantes, et donc principales concernées, se félicitent des avancées de la justice des deux côtés de l’Atlantique, certains s’acharnent néanmoins à faire diversion. L’entrepreneur controversé Idriss Aberkane, qui relaie fréquemment de fausses informations sur la pandémie, a d’ores et déjà décidé que la vérité resterait cachée en déclarant sur Twitter le 2 janvier : « Dans la mesure où Bill Gates et les Clinton étaient très proches d’Epstein… je doute que cette enquête aboutisse publiquement. »

Source : Twitter, 02/01/2022.

En France, c’est le chanteur Francis Lalanne, devenu l’une des principales figures complotistes de l’hexagone pendant la pandémie de Covid-19, qui a été l’un des relais les plus obsessionnels des thèses conspirationnistes sur Ghislaine Maxwell, assurant que les médias allaient inévitablement cacher la vérité au public. En octobre, il assurait qu’Halyna Hutchins, directrice de la photographie tuée accidentellement par l’acteur Alec Baldwin au cours d’un tournage en octobre aux États-Unis, aurait en fait été assassinée parce qu’elle possédait des infos qui allaient conduire à l’arrestation d’Hillary Clinton, insinuant au passage qu’Alec Baldwin était un ami de Jeffrey Epstein.

Les complotistes ont ainsi développé un imaginaire où toutes les affaires d’agressions sexuelles seraient d’abord des preuves des agissements coupables et secrets d’une élite mondiale. Vraiment toutes les affaires. Le 27 novembre, deux jours après la diffusion de l’enquête de France 2 sur les accusations d’agressions sexuelles visant Nicolas Hulot, Francis Lalanne poste sur le réseau social russe VK un photomontage où l’on peut voir l’ex-ministre de l’Écologie en compagnie de plusieurs personnalités politiques comme François Hollande, Cécile Duflot, Jean-Luc Mélenchon ou encore Anne Hidalgo. Alors que le documentaire déclenche une vague massive de témoignages d’agressions sexuelles dans le milieu politique, Francis Lalanne préfère quant à lui y voir l’illustration, peut-être plus confortable, des « réseaux de l’état profond ».

Tous pourris, sauf Donald

De la même manière, tout événement annexe, de l’apparition du variant Omicron à la tuerie dans un lycée du Michigan le 30 novembre, est vu comme une tentative par « l’État profond » de détourner l’attention du procès Maxwell. Et avant même que celle-ci ne soit reconnue coupable, la complosphère américaine a décrédibilisé d’avance le procès. Pour Jack Posobiec, figure de l’Alt-Right américaine, connue pour avoir entre autres relayé de fausses informations sur fond de Pizzagate, ce procès ne pouvait être que « truqué » puisque Maurene Comey, l’une des trois juges fédérales en charge de l’affaire, n’est autre que la fille de James Comey, l’ex-directeur du FBI.

Limogé par Donald Trump en mai 2017 alors qu’il enquêtait sur le « Russiagate », James Comey est considéré par les supporters de l’ex-président américain comme un ennemi et donc un complice de l’État profond. Une accusation naturellement étendue à sa fille, ainsi qu’à une autre juge, Alison Nathan, coupable pour sa part d’avoir travaillé pour l’administration Obama.

Car à travers cette affaire de trafic de mineures, la complosphère américaine et ses relais en France, loin d’un engagement pour la vérité et la justice, tentent en réalité de maintenir en vie les théories selon lesquelles l’élection de Donald Trump, héros du combat contre un supposé complot pédo-satanique international, aurait été volée par « l’État profond ». Pour cette raison, tout le monde ferait donc partie du complot… sauf l’ex-président américain. Ce dernier, déjà accusé d’agressions sexuelles par le passé, est pourtant lui aussi éclaboussé par l’affaire Epstein, comme nous l’indiquions dès juillet 2019.

Plusieurs clichés le montrent en compagnie d’Epstein et Maxwell, à laquelle Trump avait d’ailleurs souhaité « bonne chance » en juillet dernier après avoir admis qu’il l’avait « rencontrée à de nombreuses reprises ». L’une des femmes qui a témoigné lors du procès accuse d’ailleurs Epstein de l’avoir emmenée à la résidence privée de l’ex-président à Mar-a-Lago alors qu’elle n’avait que 14 ans, sans pour autant accuser Donald Trump d’avoir eu un comportement inapproprié à son égard. Début décembre, l’ex-pilote privé de Jeffrey Epstein a affirmé au procès que Trump, tout comme Bill Clinton et le prince Andrew (preuve qu’aucune figure n’a été épargnée pendant le procès), était l’une des personnalités a être montée dans son avion pour rencontrer le financier américain. Prompte à condamner sans plus de procès des personnalités honnies comme Bill Gates pour leurs liens avec Epstein, la mouvance QAnon a pourtant volé au secours de Donald Trump, ses militants retrouvant soudainement de bonnes raisons de respecter la présomption d’innocence et le doute raisonnable. « Liberty and justice for all »… ou presque.

 

Voir aussi :

Mort de Jeffrey Epstein : résister à l’intimidation complotiste