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IVG, contraception : la croisade nataliste de la complosphère

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Et si l’IVG et la contraception faisaient partie d’un plan de « Grand Remplacement » ? C’est ce que suggère une partie de la complosphère, alors que le nombre de décès en France a dépassé en 2025 le nombre de naissances pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale.

Montage CW.

C’est une crainte qui hante l’homme le plus riche du monde : la dépopulation. Depuis quelques années, Elon Musk, officiellement père de 14 enfants avec quatre femmes différentes, n’hésite pas à brandir le natalisme pour conjurer ce qu’il appelle un « effondrement de la civilisation ». Convaincu que « l'afflux massif récent d'immigrants illégaux dépasse le nombre de bébés nés aux États-Unis » − une affirmation trompeuse −, le multimilliardaire accrédite l’hypothèse d’un « Grand Remplacement » en cours.

Il n’est pas le seul. En France, le média d’extrême droite Frontières a récemment produit un documentaire, « Adieu les bébés », qui s’alarme de cette « crise silencieuse qui menace l’avenir de la France ». Le synopsis est clair : « La natalité chute, et plus particulièrement chez les Français de souche, tandis qu’elle reste plus dynamique dans certains groupes issus de l’immigration », s’inquiète Louise Morice, réalisatrice du film. Cette « chute de la natalité » serait, à l'en croire, un « symptôme alarmant » du « déclin civilisationnel ».

Louise Morice, animatrice d'une matinale chez Frontières, est la réalisatrice de « Adieu les bébés » (Instagram, Frontières)

Il est vrai que, dans les pays de l’OCDE – principalement des pays nord-américains et européens – le taux de fécondité est passé de 3,3 enfants par femmes en 1960 à 1,5 en 2022. La France suit cette courbe, avec un taux de 1,56 enfant par femme recensé en 2025, soit le chiffre le plus bas depuis 1945.

Pour expliquer cette baisse de la natalité, certains adeptes de la théorie du « Grand Remplacement » pointent du doigt la contraception et l’avortement, perçus comme des outils de contrôle de fertilité mettant en péril la population « occidentale ». Déjà, en 2023, Elon Musk expliquait à Tucker Carlson que l’essor de la contraception a permis aux humains de « continuer à satisfaire leur instinct limbique, mais sans procréer », ajoutant que « si nous ne faisons pas suffisamment d’enfants pour au moins maintenir notre population, voire l’augmenter légèrement, alors la civilisation s’effondrera ».

Cette hypothèse est balayée par Laurent Toulemon, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined). Selon lui, les raisons du déclin démographique sont plus profondes : « L'affaiblissement des politiques sociales, les incertitudes économiques et professionnelles, les inquiétudes face à l'avenir, notamment celles liées au réchauffement de la planète, aux risques de guerre ou à l'épuisement des ressources, contribuent à la baisse des intentions de fécondité », résume-t-il.

Du « génocide » à l'« agenda de dépeuplement »

Ces inquiétudes sont loin d’être nouvelles. Dès les années 1970, le Parlement français se saisit de la question du déclin démographique. Les figures de Lucien Neuwirth et de Simone Veil − à l’origine respectivement de la loi autorisant la pilule en 1967 et de la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) en 1975 − deviennent alors des cibles privilégiées des critiques. À l'Assemblée, le gaulliste Michel Debré, nataliste convaincu, s’oppose avec vigueur à ces deux textes. À ses yeux, la loi Veil incarnerait une menace directe pour la France, ce qui l’affaiblirait face aux pays du Proche-Orient et d’Afrique du Nord. Lors des débats à l’Assemblée nationale, il dénonce une « monumentale erreur historique », accusant l’Europe occidentale d’acter son propre déclin. « Nous acceptons le risque de vieillir, alors que d'autres, à nos portes, croissent et rajeunissent » lance-t-il aux députés, avant d’être copieusement applaudi.

Quant au Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen, il revendique être le « seul » parti à s’opposer « à la propagande avorteuse et antinataliste ». Menaçant la « survie démographique du peuple français », la généralisation de l'avortement acterait le « remplacement progressif des Français décimés par des hordes d’immigrés ». Un « génocide visant à assassiner notre peuple pour le supplanter par des masses d’allogènes hébétés », martèle le parti à la flamme.

Des décennies plus tard, alors que plus de 80 % des Français se disent favorables à l’IVG, Simone Veil et Lucien Neuwirth sont toujours pointés du doigt par l'extrême droite. Lorsque sur X, le militant négationniste Yvan Benedetti fait référence aux 50 ans de la loi Neuwirth, il écrit que « la destruction de la famille a toujours été un but du judaïsme politique ». Pour cet antisémite convaincu, la judéité supposée du député − qui était en réalité catholique − deviendrait la preuve d’un vaste plan visant à affaiblir la démographie du peuple français, aussitôt réinterprété comme un projet de « Grand Remplacement ».

Cette grille de lecture se retrouve jusque dans certaines réponses de Grok. Questionné par un compte habitué des sous-entendus antisémites, l’agent conversationnel de X déployé par Elon Musk, répond que les réformes de Simone Veil et Lucien Neuwirth « ont accéléré le déclin de la natalité française » et assure, assertif : « Cela a contribué à un vieillissement démographique et à une dépendance accrue à l'immigration pour maintenir la population active. »

Si l’IA de X tient aujourd’hui ce genre de propos, c’est qu’elle a pu être alimentée par un discours distillé depuis de nombreuses années. Dans Le Premier sexe (Denoël), un pamphlet aux accents misogynes publié il y a vingt ans, Eric Zemmour écrit : « Depuis trente ans, on s’extasie sur la maîtrise parfaite, entre contraception et avortement, de la fécondité des femmes. On ne dit jamais que la fin de cette histoire est funeste, qu’elle se conjugue justement avec la fin de l’histoire, avec la fin programmée des peuples européens ». Quatre ans avant que Renaud Camus n’introduise son concept de « Grand Remplacement », le futur fondateur du parti Reconquête en dessine déjà les contours.

Aujourd’hui, l’idée a fait son chemin auprès des complotistes de tous bords. Chez Tocsin, on croit déceler un « agenda politique » et une « pensée de contrôle démographique » derrière les investissements pour les droits, la santé et le pouvoir d'agir des femmes annoncé par Melinda Gates. Il s’agit même d’un « agenda de dépeuplement » pour  Silvano Trotta qui reprend un tweet mettant dans le même sac « contraception, homosexualité, avortement, euthanasie, vaccinations »...

Pour Silvano Trotta, l'avortement et la contraception sont des outils au service d'un agenda de dépeuplement. (X, 20/09/2025)

AuBonTouiteFrançais, twittos goguenard suivi par plus de 143 000 utilisateurs, préfère quant à lui s’attaquer au Planning familial, une institution au service d’un plan de « réduction de la population ». Même son de cloche chez les soraliens d’Égalité & Réconciliation : en mai 2025, à l’occasion des 50 ans de la loi Veil, le navire amiral de la complosphère s’émeut de la « chute de la natalité » et des « 200 000 bébés écartés de la vie chaque année » par l’avortement. Puis complète : « Certains voient même dans l’immigration massive le remplacement d’une population en dénatalité, donc vieillissante, donc en voie de disparition. »

« Pratiques déviantes »

Ce discours est relayé par la presse d’extrême droite la plus traditionnelle. « Le remède au grand remplacement, c’est le grand enfantement », titre par exemple le site Boulevard Voltaire dans un article de janvier 2026. La revue Eléments s’alarme également. « Demain, une Europe sans Européens ? », interroge la couverture du magazine de janvier 2026. Déjà en 2023, le site fustigeait la contraception masculine, déplorant que « le Grand Remplacement originel » est celui du « remplacement de l’homme traditionnel par son double moderne et dérisoire, le petit Blanc lobotomisé et parfaitement châtré ». Un phénomène qui s’opposerait à « l’irrémédiable montée d’une religion non-émasculée dans notre pays » − comprenez l’islam.

Dans un dossier consacré, entre autres, à la démographie, la revue Eléments évoque l'hypothèse d'une « Europe sans Européens ? ».

Quelques mois avant sa mort en décembre 2023, l’essayiste Patrick Buisson − soutien d’Eric Zemmour − publie Décadanse (Albin Michel). Un ouvrage où il tacle le rapport actuel à la sexualité, qui irait selon lui à l'encontre de la morale chrétienne. Dans une interview pour Frontières, l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy estime que la pilule contraceptive fait partie des « individualisations hédonistes » de notre siècle. L’idéologue raconte notamment que les médias ont contribué dans les années 1970 à montrer « que les pratiques déviantes, non reproductive, l’adultère, l’homosexualité, les pratiques bucco-génitales, tout ce qui n’aboutit pas à la procréation » sont pratiquées « par une majorité de personnes ». Or, « le nombre fait la norme ». Pour lui, c’est en partie parce que les relations sexuelles n’ont aujourd’hui plus un but essentiellement reproductif, que nous assisterions au « Grand Remplacement », un terme qu'il reprend à son compte.

Au-delà des cercles traditionnels de l'extrême droite, ces thèses se retrouvent diffusées sur CNews. Ainsi, le 25 février 2024, l'IVG y a été présentée comme « la première cause de mortalité dans le monde ». Et le présentateur de l'émission d'en rajouter  :« 73 millions en 2022, soit 52 % des décès » (sic). « Pour le cancer, c’est 10 millions ; et pour le tabac, c’est 6,2 millions ». Devant le tollé suscité par cette présentation, CNews a présenté ses excuses le lendemain et a été condamnée par l'Arcom à une amende de 100 000 euros pour avoir laissé croire que l'avortement était une cause de mortalité.

La nouvelle génération n’est pas en reste. Sur sa chaîne YouTube suivie par plus de 250 000 abonnés, Thaïs d’Escufon fait fréquemment référence au « Grand Remplacement ». En parallèle, l’ancienne porte-parole de Génération identitaire explique que la pilule est à l’origine de « la baisse du nombre d’enfants par femme en Occident ». Et appelle à stopper toute contraception hormonale, quitte à prodiguer des conseils santé plus que douteux, comme lorsqu'elle loue les mérites de la méthode Billings. Un procédé qui consiste à éviter les rapports sexuels pendant l’ovulation en observant la glaire cervicale, dont l’aspect change au cours du cycle. Une méthode largement considérée comme peu fiable : selon la Fédération nationale des collèges de gynécologie médicale, 17 à 20 % des femmes l'utilisant sur l’année tombent enceintes sans l'avoir désiré.

Un combat auquel le milliardaire Pierre-Edouard Stérin compte bien contribuer. Lors d’une conférence pour l’Institut du Bon Pasteur − une association catholique traditionnaliste −, l’homme d'affaires a revendiqué vouloir « plus de bébés de souche européenne baptisés ». Pour cela, manipuler l’éducation sexuelle et limiter l’accès à l’IVG semblent constituer une option. Dans son combat nataliste, le PDG de Smartbox finance de multiples organismes d’accompagnement des femmes et d’éducation à la sexualité, dont certains cachent un projet anti-avortement.

Si à l’Ined, les chercheurs sont conscients que « la baisse de la fécondité relance les inquiétudes et les discours pro-natalistes », Laurent Toulemon estime qu’ils sont en réalité peu efficaces. « Ce sont les politiques de soutien aux familles sur le long terme qui contribuent à limiter la baisse de la fécondité », indique-t-il. Et souffle : « Celles et ceux qui condamnent la contraception et l’avortement ne le font pas pour des raisons pro-natalistes, mais pour lutter contre la liberté des femmes à disposer de leur corps. »

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à propos de l'auteur
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Lou Momège
Lou Momège est journaliste pigiste. Elle travaille pour Conspiracy Watch depuis 2024 et collabore avec différentes rédactions de Radio France. Elle traite régulièrement de sujets en rapport avec le féminisme, les dérives des réseaux sociaux et le complotisme.
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