David Booth : enquête sur le charlatan complotiste qui prête main forte au Kremlin

David Booth : enquête sur le charlatan complotiste qui prête main forte au Kremlin

The New Republic a publié début décembre une enquête de Seth Hettena sur l’un des plus influents vecteurs de désinformation conspirationniste, le site WhatDoesItMean.com. Conspiracy Watch en propose ici une traduction.

Bannière de la page d’accueil de WhatDoesItMean.com (collage).

Nul ne sait où Donald Trump est allé pêcher l’idée que le serveur ayant piraté les mails de la Convention Nationale Démocrate était caché en Ukraine. Tandis que la saga de sa destitution se poursuit, même ses plus ardents défenseurs, du sénateur John Kennedy de Louisiane au Secrétaire d’État Mike Pompeo, préfèrent nier tout échange de bons procédés plutôt que de continuer à défendre cette allégation fantaisiste. Dans son témoignage retentissant devant la House Intelligence Committee (la Commission parlementaire permanente de surveillance des agences de renseignement – ndt), Fiona Hill, ex-conseillère diplomatique de la Maison-Blanche, a rangé ce « serveur manquant » parmi les inventions des services russes, précisant que les collaborateurs de Trump l’en avaient eux-mêmes alerté. Pourtant, le 25 juillet 2019, en demandant au président ukrainien de « nous rendre service en retrouvant ce serveur », Trump a formellement érigé une théorie du complot en axe de sa politique étrangère.

Comme la plupart des rumeurs qui embrasent l’Internet et l’actualité politique, celle-ci est née dans les alambics à infox de l’extrême-droite américaine. Elle a ensuite fait son chemin sur les réseaux sociaux avant de réapparaître sous la forme d’une bévue diplomatique de la Maison Blanche. L’anonymat sur Internet permet aux colporteurs de rumeurs de nuire sans relâche à la vérité et au consensus démocratique à coups de brûlots antisémites qui justifient l’attaque de synagogues, ou via des messages cryptés, comme ceux du mystérieux « QAnon » qui présente Trump en champion de la lutte contre un groupe de pédocriminels cachés dans les plus hauts sphères de l’État et à Hollywood.

Pourtant, il arrive qu’on puisse remonter à la source des théories du complot les plus néfastes : celles qui prétendent que Seth Rich, un militant du Parti démocrate, a été victime en 2016 d’un assassinat déguisé ; ou que Christine Blasey Ford – qui a accusé le juge suprême Kavanaugh de tentative de viol – est liée à la CIA ; ou que des ossements d’enfants ont été retrouvés sur l’île de Jeffrey Epstein… Toutes ces affabulations mènent au même homme, le dénommé David Lawrence Booth.

De pirate de l’air à blogueur

Âgé de 64 ans, cet ancien contrôleur officiant dans une usine de produits chimiques est un auteur de théories complotistes et de fausses nouvelles parmi les plus prolifiques du monde. Sur son site, WhatDoesItMean.com (WDIM) – en français : « Qu’est-ce que ça signifie » – où il signe du pseudonyme de « Sorcha Faal », lui et son épouse fabriquent depuis quinze ans des histoires à dormir debout de mensonges gouvernementaux, de machinations de « l’État profond », d’invasions étrangères, d’actes sataniques, d’effondrement financier, de séismes ou d’ouragans provoqués par des armes secrètes, de guerres imminentes et d’apocalypse mondiale. Booth a laissé entendre qu’il était un officier du Mossad et/ou de la CIA. La vérité sur sa vie est toute autre, quoique tout aussi fascinante : c’est le plus jeune pirate de l’air recensé au monde. Son passé comme ses liens avec la Russie et son art consommé de la désinformation donnent une occasion rare de comprendre comment et pourquoi quelqu’un peut basculer dans le monde du conspirationnisme.

À première vue, comment prendre au sérieux le site WDIM ? La bannière de sa page d’accueil ressemble à l’idée qu’un enfant de 9 ans se ferait du mysticisme : Vierge Marie, dragon, carte de tarot, cheval ailé et arche de Noé. Partout, des liens hypertextes surlignés en couleur. Voilà qui rappelle les sites web bricolés des années 90. Pourtant, WDIM attire jusqu’à 750 000 visiteurs par mois (données Alexa), soit bien mieux que la moyenne de la presse web. Les fans traduisent ses articles en français et en espagnol, les lisent à haute voix sur YouTube et en discutent en ligne. La puissance d’une théorie du complot se mesure à la portée et à la profondeur de sa propagation. Celles de Booth parcourent le monde. Blanchies à travers une constellation de sites d’apparence plus respectable mais non moins douteux, elles émergent dans les médias étrangers sous forme de faits sans autre forme de vérification. C’est ainsi que l’agence de presse iranienne Fars News a pu annoncer en 2014 que des documents top-secrets divulgués par Snowden prouvaient la participation d’extra-terrestres à la politique américaine…

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : Fars News, le complot extraterrestre et nous (12/02/2014)

Le site a pour devise « Les infos qu’il vous faut aujourd’hui… Pour le monde dans lequel vous vivrez demain ». À bien des égards, le monde de Booth est déjà là : l’élection d’un président conspirationniste a propulsé les théories du complot, les mensonges et les demi-vérités en unes des journaux papier et télévisés, tandis que l’avènement d’Internet et des réseaux sociaux offre à ceux qui les diffusent un accès inespéré au marché mondial de l’information. Le conspirationnisme est devenu le langage politique commun de l’ère Trump, tout un ensemble de mensonges aussi sordides que sensationnalistes vendus à des laissés-pour-compte à qui on a si souvent menti qu’ils ont appris à donner du sens aux pires absurdités. Les informations diffusées sont fausses, elles émanent de personnes fictives, mais elles paraissent vraies à ces nouveaux croyants qui reviennent vers le site de Booth et en redemandent.

« J’en ai marre d’entendre que Sorcha Faal n’existe pas, se plaint Gary Larrabee, le youtubeur aux 35 000 abonnés qui adore reprendre ses articles à haute voix. Je la suis depuis 20 ans. Elle n’a pas toujours raison, mais quel autre média est plus fiable ? » Carol Elmer, une veuve qui publie presque quotidiennement des articles de WDIM sur sa page Facebook, dit apprécier le site parce qu’elle y trouve « une perspective qui n’existe nulle part ailleurs ».

Compte YouTube de Gary Larrabee (capture d’écran).

David Booth, qui porte une grande barbe blanche de Père Noël et qui vit avec sa femme dans une modeste maison près des Smoky Mountains dans le Tennessee, a refusé toutes mes demandes d’interview. Par métier et par tempérament, il se méfie. Sur Google Images, on voit l’allée devant chez lui bordée de panneaux marqués de l’inscription « Accès interdit ». Des craintes forcément aggravées par les gens qui lui viennent de son site. En 2004, alors que WDIM connaissait ses premiers succès, un fan a débarqué chez lui (il habitait alors dans le New Hampshire). « On n’a pas envie de voir chez soi certains de ces gars-là » m’a dit son fils, Justin. À en juger par ceux qui suivent David Booth sur Twitter, mieux vaut en effet se méfier : il y a des adeptes de QAnon, ces conspirationnistes pro-Trump que le FBI envisage désormais comme une menace pour la sécurité intérieure. En 2009, le gouvernement américain, qui surveille WDIM depuis des années, a utilisé dans un rapport une dizaine de liens provenant du site de Booth pour illustrer la menace d’extrême droite… jusqu’à ce qu’un tollé politique oblige l’Administration Obama à remiser le rapport et plusieurs de ses recommandations dans un tiroir.

Après avoir tenté tous les numéros de téléphone et adresses-mail que j’avais trouvés pour Booth, j’ai reçu une réponse provenant de l’un de ses comptes : « Nous vous attendions, ou du moins quelqu’un comme vous, depuis de nombreuses années. » Le courriel, signé « Nun Rahab » (dans la Bible, Rahab est le nom d’une prostituée de Jéricho qui cache les deux espions envoyés par Josué, fils de Nun – ndt), disait que cette boîte-mail – que j’avais dénichée sur un site de généalogie – avait été créée pour « attraper des journalistes comme moi, fascinés par l’une des personnalités les plus mystérieuses que je croiserai jamais ». Suivait un mixte de fantasmes suggérant que Booth était un mentaliste de la CIA, et de faits liés à sa vie intime – qui se révélèrent vrais, tels de récents problèmes de santé ou des incidents non signalés 27 ans auparavant.

Sorcha Faal est bien un avatar de David Booth

Quoique Nun Rahab prétende m’écrire de l’étranger (fuseau horaire d’Amsterdam à Vienne), ses courriels provenaient d’un répartiteur proche de Knoxville (Tennessee), non loin de chez Booth. Je m’en étonnais dans un mail et recevais juste après l’appel d’un certain Justin qui tenait, à la demande de son père David, à me persuader que ce dernier n’avait rien à voir avec WDIM. Erreur tactique : primo, Justin s’est mis à me parler de son père ; deuxio, cela a dissipé tous les doutes que j’avais sur l’auteur réel du site : Nun Rahab, tout comme Sorcha Faal, sont bien des avatars de David Booth.

J’ai demandé à Nun Rahab l’origine de sa fascination pour la Russie et si quelqu’un de l’étranger alimentait ses informations – ou plutôt sa désinformation. Car le site suit le même schéma depuis 15 ans : « Un nouveau rapport glaçant / incroyable / franchement terrifiant / à couper le souffle… d’un ministère ou d’un service de renseignement russe révèle une nouvelle hallucinante ou de nouveaux ordres secrets de Vladimir Poutine. » L’obsession de Booth pour la Russie rend perplexes jusqu’aux membres de sa famille. Une fois, alors que Justin l’interrogeait à ce sujet, son père lui a répondu : « Je ne peux rien dire. »

Jusqu’à l’élection de 2016, les articles à sensation de WDIM pouvaient passer pour les élucubrations d’un illuminé somme toute inoffensif. Mais c’est avec l’ère Trump que le site a véritablement décollé. Le 6 mai 2016, il révélait qu’une « guerre des mots » avait éclaté au Kremlin : devait-on publier les dizaines de milliers de courriels que des espions russes avaient extraits des serveurs de la Convention Nationale Démocrate et de la messagerie privée d’Hillary Clinton ? Le différend opposait Alexandre Bortnikov, directeur du FSB (les services de renseignements russes – ndt), à Valentina Matvienko, présidente de la Chambre haute du Parlement russe. L’article de WDIM fut vite relayé par The Gateway Pundit, un site conservateur pro-Trump. Le chroniqueur de Fox News, Andrew Napolitano (un allié que Trump a rejeté depuis) en parla sur le plateau de Megyn Kelly et dans le Washington Times. Un sommet fut atteint quand Sean Hannity reprit ces révélations lourdes d’insinuations anti-Démocrates dans son émission-phare de Fox News. Ni Napolitano ni Hannity n’avaient cité leur source.

Le 13 juillet 2016, trois jours après que Seth Rich fut abattu à Washington dans ce que l’enquête judiciaire a conclu être un vol à main armée ayant mal tourné, Sorcha Faal citait un « inquiétant » bulletin du Service des renseignements extérieurs russes (SVR) où était affirmé que Rich s’apprêtait à témoigner contre Hillary Clinton, mais qu’il aurait été assassiné par des tueurs à gage lors d’un rendez-vous avec ce qu’il croyait être le FBI. « Les tueurs auraient été capturés après une longue fusillade près de la Maison Blanche. » Tout était faux, sauf un élément déterminant : WDIM avait repris une (dés)information fabriquée et diffusée par le SVR.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : Aux origines de la théorie du complot sur le meurtre de Seth Rich (16/07/2019)

D’après Michael Isikoff de Yahoo News, Deborah Sines, la procureure en charge du dossier Rich, a eu connaissance du bulletin du SVR grâce au Renseignement américain alors qu’elle était confrontée aux nombreuses théories du complot inspirées par l’affaire (Sines n’a pas donné suite à ma demande d’interview). Isikoff précise : « Le bulletin a été publié en russe le 13 juillet, et le même jour sur WDIM, avec cette note : “Certains mots et/ou expressions mis entre guillemets sont des approximations en anglais de mots/phrases russes n’ayant pas de contrepartie exacte”. »

L’histoire des tueurs à gage a été démontée dès le lendemain par le site de fact-checking Snopes.com. Hélas, comme dans la plupart des cas, le mal était fait : trop de gens étaient prédisposés à croire que les Clinton sont des assassins. Parmi eux, Roger Stone (ancien conseiller de Trump, reconnu coupable de faux témoignage dans l’enquête parlementaire de 2017 visant les agissements de Moscou contre Hillary Clinton – ndt), Newt Gingrich (homme politique républicain, climato-sceptique, créationniste, fidèle soutien de Trump – ndt) et Donald Trump, lequel a exhumé une autre théorie du complot très prisée par l’extrême-droite et datant d’avant Internet à propos du suicide, en 1993, de Vince Foster (avocat de Bill Clinton à la Maison Blanche en 1993 et ami proche d’Hillary – ndt), qualifié par Trump de « très louche ».

Quand j’ai demandé à Nun Rahab d’où sortait l’histoire des tueurs à gage, il a affirmé que WDIM n’était pas le seul site à nourrir ces soupçons : « Il est absurde de suggérer que WDIM utilise des informations secrètes des Russes. Les services américains veulent vous faire croire ça. Et si c’était l’inverse ? » Curieusement, il répondait à une question que je ne posais pas. J’ai donc répété ma question et n’ai obtenu que des généralités sur la finance internationale et le prix de l’or. Des vagues de tweets m’ont conseillé de m’en tenir aux faits au lieu de perdre mon temps en détails sans fondements. Plus tard, « Brian », le webmaster de WDIM, a écrit au ministère de la Justice, m’accusant d’utiliser mes contacts au FBI pour « accéder aux fichiers numériques du gouvernement sur un citoyen nommé David Booth ».

« Idiots utiles »

« Sans une enquête officielle dûment diligentée, il sera presque impossible de comprendre comment un bulletin du SVR a abouti sur WDIM », explique Clint Watts, chercheur au Foreign Policy Research Institute et ancien du FBI. Bien qu’il ne dispose d’aucune information particulière sur Booth ou sur son site, il sait que le Kremlin repère les officines susceptibles de publier pratiquement n’importe quoi et leur fournit les messages qu’il veut diffuser. « Ces idiots utiles de l’Internet peuvent avoir des contacts individuels avec des agents russes ou recevoir des (dés)informations transmises par des tiers. Plus vous êtes lié à Moscou, mieux vous êtes servi. Donc, soit il fait des allers-retours en Russie et a noué des contacts, soit il est vraiment pro-Russie ou pro-Poutine. »

Booth aime vraiment la Russie. Au début des années 1990, alors qu’il vivait à Nashua dans le New Hampshire, il a organisé avec son épouse une action de solidarité, « To Russia, With Love » (« À la Russie, amicalement »), collectant deux tonnes de nourriture, de vêtements et de médicaments pour aider d’anciens immigrants russes à supporter l’hiver. Après son divorce, il a eu une série d’aventures avec des femmes russes, dont une qu’il a poursuivie en diffamation et accusée d’un vol de près de 30 000 dollars lors d’un autre divorce tumultueux. Il s’est rendu en Russie au moins une fois. En 1995, un curieux article du New York Times Magazine identifiait David Booth au président d’une entreprise de Nashua, War Tours, qui proposait à ses clients des visites en zones de guerre, notamment dans l’ex-URSS. War Tours ne figure nulle part aux registres officiels du New Hampshire. D’après Justin Booth, son père aurait inventé ce canular pour prouver que les médias publient n’importe quoi.

La passion de Booth pour la Russie trouve son pendant de l’autre côté de l’ancien rideau de fer : son avatar Sorcha Faal est devenu une source d’information et de fascination sur le web russe où les officines ont repris plusieurs de ses annonces virales, comme celle de 2014 affirmant que 13 agents de la CIA étaient morts en Ukraine contre les forces russes. La presse russe a publié de nombreux « Qui est Sorcha Faal ? » En 2009, le journal russe Izvestia citait deux experts de la guerre de l’information : Alexandre Douguine, politologue ultranationaliste proche de Poutine, expliquait que WDIM prenait part à « la guerre des réseaux où des organisations qui ne sont ni des forces spéciales ni des sociétés secrètes lancent des informations idéologiquement déstabilisantes comme autant d’armes géopolitiques. » Igor Panarine, politologue russe et ex-officier du KGB, jugeait bon d’affirmer : « Bien sûr, les services occidentaux sont derrière WDIM. Mais est-ce le MI6 britannique, le Mossad, la CIA ou la NSA ? » Les experts russes pensaient que le site était instrumentalisé pour aggraver anonymement certaines tensions, comme entre la Russie et l’Iran.

À la même époque, un réseau mondial de sites complotistes conçus pour répandre les mensonges de David Booth/Sorcha Faal a vu le jour. Certaines théories du complot de WDIM ont été relayées par les trolls russes de l’Internet Research Agency (IRA). D’après Eric Ellason, chercheur en sécurité chez SlickRockWeb, les trolls démasqués par l’Alliance for Securing Democracy (un projet du German Marshall Fund), ont aussi été mis à leur service. L’un de leurs relais les plus fréquents est The European Union Times, un site néo-nazi enregistré au nom de Jessica Nachtman, dont le mari Christopher est membre d’un groupuscule raciste skinhead. On retrouve également la prose de Sorcha Faal sur le site bulgare Strogo Sekretno (« Top Secret ») de Krassimir Ivandjiiski, dont le fils Daniel a fondé Zero Hedge, un site qui promeut des théories complotistes d’extrême-droite et des commentaires pro-russes d’origine occidentale. « Ce réseau répète si souvent les mêmes informations qu’on croirait lire des récitations à apprendre par cœur », indique Emerson Brooking, chercheur au Digital Forensic Research Lab (DFRLab) de l’Atlantic Council. « Les plus impressionnables s’engluent là-dedans et ne savent plus en sortir. »

Les élections de 2020 approchant, les experts comme Clint Watts s’inquiètent du réseau de WDIM : « Cette fois, la Russie ne peut plus compter sur Wikileaks ou DCLeaks. Leur seule option est de recourir à ces conspirationnistes, véritables compagnons de route qui partagent les vues de la Russie, et de leur fournir des infox afin qu’ils les répandent auprès des publics ciblés. »

« Malade mental »

Comment dater avec certitude le moment où une personne s’est découvert la vocation de répandre des infox ? Pour David Booth, cela pourrait être le 16 mai 1979. Alors âgé de 23 ans, Booth gérait une agence de location de voitures en se remettant d’une enfance troublée : dix ans plus tôt, ce « gamin paumé et déglingué », tel qu’il se qualifia lui-même, avait quitté son collège, s’était rendu à l’aéroport de Cincinnati, avait pris une adolescente en otage avec un couteau de boucher, l’avait poussée dans un avion et exigé de décoller vers la Suède. La police l’avait finalement persuadé de se rendre contre la promesse de lui éviter la prison. 

C’était clairement un appel au secours. Mais les parents de David lui tournèrent le dos tandis que leur avocat le qualifiait de « malade mental ». Le système judiciaire fit preuve de la clémence que ses parents n’ont pu lui témoigner : au lieu d’être interné dans un centre fermé pour mineurs, il fut placé dans un établissement de l’aide sociale à l’enfance où on l’aida à se reconstruire. « Le juge était le seul à croire que les enfants pouvaient être réadaptés, déclarera Booth au Cincinnati Enquirer quelque trente ans plus tard. Après ça, je n’ai plus jamais eu affaire avec la justice. »

Ainsi, en mai 1979, Booth vivait à Cincinnati avec sa nouvelle femme et leur bébé quand il eut une série de rêves angoissants où un avion d’American Airlines s’écrasait à l’envers. Après plusieurs de ces cauchemars, il alerta l’Aviation civile (FAA). Trois jours plus tard, le vol 191 d’American Airlines s’écrasait sur le dos après son décollage de Chicago. Bilan : 273 morts. C’est l’accident aéronautique le plus meurtrier sur le sol américain. La FAA admit dans le Chicago Tribune de remarquables similitudes entre ses rêves et l’accident. Mais Booth lui-même était sceptique : « Je ne crois pas à ce genre de trucs. »

Avec le temps, il s’est pourtant mis à y croire. Ses rêves du vol 191 lui ont valu une série d’invitations dans des émissions télévisées traitant du paranormal, telles que In Search Of…, ou encore Arthur C. Clarke World of Strange Powers. Et lorsque A&E TV diffusa une fiction inspirée de son rêve mais en arrangeant certains détails, le futur fondateur de l’une des principales sources mondiales de désinformation les poursuivit pour « diffamation et tromperie du public ». Au cours du procès, en 1997, Booth déclara qu’il n’avait jamais eu d’autres prémonitions mais qu’il protégeait soigneusement le récit de son expérience de 1979 : si cela devait se reproduire, il était crucial que sa crédibilité ait été maintenue. L’affaire fut finalement réglée à l’amiable (financièrement), A&E se refusant à toute autre précision.

De fait, 6 ans après le procès, les prémonitions revenaient, cette fois pour prédire une catastrophe bien plus grave. En mars 2003, il vit plusieurs fois en rêve « une grande masse planétaire obscure » fonçant vers la Terre jusqu’à une énorme collision. Dans la foulée, et se présentant comme un « médium de renommée internationale », il créa WDIM avec un ami, Wayne Green, pionnier de l’informatique aujourd’hui décédé. Ses rêves du vol 191 lui servant de carte de visite, il passa sur Coast-to-Coast, une émission de grande écoute sur le paranormal. L’homme qui ne croyait pas à ces trucs était désormais devenu « la seule personne au monde à avoir eu une expérience pré-cognitive totalement validée par les autorités. »

Code Red, de David L. Booth (2004).

En 2004, Booth mit à profit son apparition à Coast-to-Coast avec un livre, Code Red: The Coming Destruction of the United States, assemblé à la main par son fils. Le rêve et le livre portaient tous les espoirs de Booth après trois faillites, trois divorces et l’échec de sa dernière entreprise d’informatique. Mais sa carrière naissante de médium du XXIe siècle prit fin presque aussi vite qu’elle avait commencé. Il avait voyagé en Europe et affirmé à son retour avoir rencontré Sœur Lucie de Fatima, une carmélite célèbre pour ses visions de la Vierge. Coast-to-Coast l’invita de nouveau en 2004 mais il refusa d’en parler et fut banni de l’antenne. Puis un avocat australien affirma que Code Red plagiait mot pour mot un article de 2002 de son épouse, jusqu’aux fautes typographiques. La crédibilité de Booth, soigneusement entretenue durant des années, était en miettes.

C’est à cette époque qu’apparut « Sorcha Faal ». Avec un don certain pour la métamorphose, Booth effaça son nom du site et se fit remplacer par la mystérieuse Madame Faal : un temps chercheuse originaire de Saint-Pétersbourg diplômée en ingénierie, elle devint plus tard religieuse d’un ordre irlandais fictif antérieur à Jésus. Sa photo sur WDIM est celle de Kathy, l’épouse actuelle de Booth.

Un business

Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à se réveiller un matin et à écrire des mensonges ? J’avais commencé cette enquête en espérant montrer la main cachée de Moscou dans la politique américaine. Mais une autre histoire crevait les yeux : « La seule raison de lancer un site comme celui-ci est d’en faire un business », explique Justin.

Les mensonges de Booth ont attiré sur son site un large public dont la générosité est très régulièrement sollicitée. Un article de septembre dernier sur « les forces de Lucifer qui veulent abattre le président Trump » s’achève sur ce refrain bien connu : « Nos besoins sont immenses, mais si chacun de vous donnait seulement 20 dollars, notre équilibre pour cette année serait assuré. » David a dit à son fils que WDIM recevait chaque mois entre 5 000 et 7 000 dollars de dons, soit le double du salaire moyen au Tennessee. Malgré leurs cinq faillites à ce jour, les époux Booth possèdent désormais plus de 40 hectares de terre dans le Kentucky.

J’ai donné 1 dollar à WDIM via PayPal. J’ai ainsi appris que PayPal créditait une société du Nevada, Long Trail Acres Publishing LLC, l’entité qui a procédé à l’enregistrement officiel du site WDIM (lors de sa quatrième faillite, en 2012, Booth attestait avoir cessé de travailler pour Long Trail Acres quatre années plus tôt). Il existe également une LLC, Sisters of Sorcha Faal, enregistrée au Nevada sous le nom de Kathy, sans doute pour les activités commerciales de leur ordre religieux bidon.

Marchand de peur, WDIM prospère sur la crédulité de ses lecteurs. En 2010, il offrait la chance exceptionnelle d’acheter pour 24,99 dollars « La Cape d’invisibilité d’Athéna » censée protéger des écoutes du gouvernement et des escrocs à la carte de crédit : « Le danger est là, dans votre portable à l’écoute de chacune de vos conversations, à chaque endroit où vous allez, à chaque fois que vous utilisez votre carte de crédit. Profitez de cette offre incroyable avant qu’il ne soit trop tard ! »

« Ils s’apprêtent à venir vous chercher… Pourquoi les aider ? » (capture d’écran du site WhatDoesItMean.com, détail).

Le business du complotisme peut rapporter bien plus gros. Y a-t-il meilleur exemple que Donald Trump, dont l’irrésistible ascension doit tant à sa théorie du complot, martelée durant des années, aussi infondée que raciste, selon laquelle Barack Obama ne serait pas né aux États-Unis ? En la colportant sans scrupule, Trump a lancé « la plus grande campagne infomerciale de l’histoire politique », d’après le mot de son ancien avocat, Michael Cohen. Témoignant sous serment devant le Congrès, ce dernier a complété : « M. Trump s’est présenté aux élections pour ajouter à la grandeur de sa marque, pas à celle de l’Amérique. »

La théorie du complot a également beaucoup enrichi Alex Jones, fondateur du site Infowars. Ses diatribes enflammées contre les immigrés, ses théories du complot, des chemtrails à l’ignoble théorie selon laquelle le massacre de l’école primaire Sandy Hook aurait été mis en scène par les services fédéraux, valent à l’animateur-radio, ardent soutien de Trump, une renommée très lucrative. Selon le New York Times, Infowars a généré 5 millions de dollars de bénéfices en 2014, dont la majeure partie provenait de la vente de produits dérivés comme Super Male Vitality ou Brain Force Plus. De même, WDIM fait de la pub pour Mega Hydrate ou Crystal Energy. Et les légions d’adeptes de QAnon ont à disposition tout un bazar en ligne de produits à la marque Q : t-shirts, casquettes de baseball, étuis de smartphone, mugs et autres babioles.

Comme le mystérieux Q, « Sorcha Faal » est un masque imaginaire que David Booth revêt pour mieux divulguer ses fantasmes. Le personnage de Faal lui permet également de cliver ses identités : David Booth dirigeait un syndicat local de travailleurs d’une usine chimique du New Hampshire ? Sorcha Faal dénonce « les leaders des syndicats de gauche qui veulent abattre le président Trump ». David Booth déclarait à son fils que l’élection historique d’Obama en tant que premier président afro-américain des États-Unis l’enthousiasmait ? Moins d’un mois plus tard, Sorcha Faal écrivait que « Obama du Kenya [annonçait l’âge de] la Marque de la Bête » et soulignait « les parallèles stupéfiants entre l’accession au pouvoir d’Hitler et la sienne. » David Booth poursuit en diffamation quiconque égratigne sa biographie ? Sorcha Faal fabrique des montagnes d’infox et de contenus diffamatoires.

Même si la Russie est très à la mode, telle est la triste et minable vérité sur Booth et son univers de faux complots : rien de plus qu’un business sans scrupule qui offre un aperçu fugace et enivrant d’un monde caché pour des internautes qui se sentent de plus en plus perdus et laissés pour compte dans le vrai monde. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à se réveiller un matin et à écrire des mensonges ? La même chose que ce qui poussait les colporteurs d’antan à aller de ville en ville pour vendre de l’huile de serpent et autres élixirs et faux remèdes miraculeux. Comme ses confrères marchands de complots Donald Trump, Sean Hannity et Alex Jones, David Booth est un vrai croyant. Du moins, jusqu’à ce que sa croyance s’avère mauvaise pour ses affaires.

 

Source : Seth Hettena, “The Man Behind the Right Wing’s Favorite Conspiracy Theories”, The New Republic, 9 décembre 2019 (tr. fr. : P. M. pour Conspiracy Watch).

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