La publication de ce dessin est la seule réponse possible parce qu’elle permet à chacun de constater la violente absurdité qui peut conduire un homme à couper en deux un autre homme pour une caricature.

Dessin de Luz publié dans Charlie Hebdo le 19 septembre 2012 dans le contexte de l’affaire de la vidéo « L’Innocence des musulmans ».

Le drame épouvantable de Conflans-Sainte-Honorine a cruellement rappelé à tous ceux qui entendent, par veulerie, démagogie ou duplicité, détourner la tête de la réalité du problème que nous pose collectivement l’islamisme, que cette idéologie politico-religieuse tue. Qu’en tant que tel, l’islamisme est « une chose grave ».

Communiqués, rassemblements, minutes de silence, applaudissements, Marseillaise, discours… : les hommages à Samuel Paty, l’enseignant assassiné, se multiplient. On voudrait qu’ils ne recouvrent pas de ces mots creux prononcés mille fois la séquence criminelle, infâme de lâcheté et de haine, que sa décapitation vient couronner.

Avant d’être assassiné sauvagement, le professeur d’histoire-géographie, coupable d’avoir simplement fait son travail courageusement, en toute responsabilité, en toute conscience, a été désigné à la vindicte publique, insulté, diffamé et lâché par une partie de ses collègues et de sa hiérarchie. Ce hussard noir de la République s’est vu accusé, comme Charlie Hebdo – dont est issu le dessin de presse sur lequel il a travaillé avec ses élèves –, d’« islamophobie ». Accusé d’« islamophobie », c’est-à-dire, dans l’esprit de la plupart de ceux qui vous affublent de ce terme, de racisme.

Qu’on ne s’y trompe pas : la seule haine, ici, est celle qui a lancé la meute contre Samuel Paty, celle qui a armé son assassin. On a appris depuis, et cela n’a évidemment rien d’étonnant, que celui-ci, Abdoulakh Anzorov, un jeune homme de 18 ans d’origine tchétchène, avait diffusé sur son compte Twitter quelques semaines plus tôt des propos à caractère antisémite. On a appris aussi que parmi ceux qui ont excité la haine contre Samuel Paty figurait un activiste antisémite bien connu, Abdelhakim Sefrioui, leader d’un groupuscule islamiste et pro-terroriste dénommé Collectif Cheikh Yassine, un temps proche de l’histrion antisémite Dieudonné M’Bala M’Bala.

On ne se lassera jamais de rappeler que, sur la question des rapports entre les femmes et les hommes, celle du libre choix de son orientation sexuelle, celle relative à la laïcité et à la liberté de conscience et celle des rapports avec les non-musulmans (les athées aussi bien que les fidèles d’autres confessions, tout particulièrement les juifs), l’islamisme véhicule des conceptions qui le rattachent tout naturellement à l’extrême droite. Sans même parler des convergences, nombreuses, qui n’ont cessé de se manifester ces dernières décennies sur fond de militantisme « antisioniste », « anti-impérialiste », anti-« théorie du genre » et autres, entre catholiques traditionnalistes, néo-fascistes, complotistes soralo-dieudonnistes d’une part, islamistes fréristes et néo-salafistes de l’autre.

Quel rapport avec le complotisme ? On sait qu’il structure l’imaginaire des extrémistes de tous poils, prompts à rejeter leur frustration sur des bouc émissaires. Il se trouve que, pour l’occasion, les complotistes ont fait une nouvelle fois la démonstration de leur absence de déontologie, allant, dans le cas d’Hicham Hamza, l’animateur du blog complotiste Panamza – décidément premier sur l’infaux ! –, jusqu’à diffuser des clichés d’un homme présenté à tort comme étant Samuel Paty – le post n’a été supprimé que douze heures plus tard, sans explication.

Mais ils ne se sont pas arrêtés là. Agissant à nouveau comme des supplétifs du terrorisme, les complotistes ont cherché à insinuer le doute sur la réalité de l’événement lui-même, évoquant un false flag, une opération de diversion orchestrée en haut lieu, par « l’État profond », pour nuire aux musulmans, justifier la loi contre les séparatismes annoncée début octobre par le président de la République ou encore museler les Français critiques à l’égard du couvre-feu.

Ce qu’il faut dire également, c’est que le complotisme prospère sur un discours victimaire puissant agissant comme un permis de tuer, délivrant le futur bourreau de toute mauvaise conscience. Abdoulakh Anzorov partageait avec ses prédécesseurs en djihadisme, les Mohamed Merah, les Medhi Nemmouche, les frères Kouachi et autres Abdelhamid Abaaoud, la même conviction délirante que son crime était légitime. Le message de menace et de revendication qui accompagne la photo de la tête ensanglantée de Samuel Paty postée sur son compte Twitter est sans équivoque :

« De Abdullah, le serviteur d’Allah, à Marcon [sic], le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaisser Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment… »

La seule réponse possible, aujourd’hui, pour tous les « infidèles » et tous les « chiens de l’enfer » que nous sommes pour des gens comme Abdoulakh Anzorov et ceux qui l’ont inspiré, c’est de reproduire inlassablement le geste que Samuel Paty a payé de sa vie. C’est de montrer le dessin caricaturant le prophète de l’islam, encore et encore. Pas pour embêter les musulmans ou inciter à la haine à leur encontre. Mais parce que ce n’est qu’un dessin, un simple et inoffensif dessin et qu’il faut que tout le monde comprenne qu’aucun Dieu ne peut être offensé par un petit dessin, que l’offense faite à Dieu, si l’on y croit, c’est justement d’assassiner un homme pour un dessin.

Parce qu’il faut, aussi, que tout le monde comprenne qu’il n’y a là aucune provocation. Quelle « provocation » mérite qu’on mette une cible sur la tête d’un homme et qu’on lui ôte la vie ? Va-t-on laisser les tueurs définir ce qu’est une « provocation » et ce qui ne l’est pas ? Lorsque, l’année dernière, en Nouvelle-Zélande, des musulmans ont été massacrés par un fanatique raciste, qui d’autres que les supporters honteux du tueur ont expliqué que la présence de musulmans dans une ville portant le nom de Christchurch était une « provocation » ?

La publication de ce dessin est la seule réponse possible et, pourtant, j’ai eu du mal en rédigeant ce texte à retrouver sur Internet le dessin utilisé en classe par Samuel Paty. La presse française le décrit parfois mais, pour l’instant, ne le montre pas. C’est pourtant une nécessité absolue. Parce qu’elle permet à chacun de constater la violente absurdité qui peut conduire un homme à couper en deux un autre homme pour une caricature.

 

Voir aussi :

Assassinat d’Hervé Gourdel : l’abjection du crime redoublée par sa négation

Complotisme : les alibis de la terreur [teaser]

 

Mise à jour (19/10/2020) :

Selon des sources convergentes, citant notamment le coprésident de la FCPE Rodrigo Arenas, le dessin qui aurait été montré à ses élèves par Samuel Paty représentait Mahomet accroupi avec une étoile recouvrant son postérieur et l’inscription « une étoile est née », description qui correspond à un dessin de Coco paru dans Charlie Hebdo (voir ci-dessous). Il ne s’agirait donc pas du dessin de Luz publié dans le même journal en septembre 2012 et qui illustre la présente publication – ce qui, chacun en conviendra, ne change pas grand-chose au problème.