L’« islamophobie » désigne étymologiquement la peur (phobia en grec) ou la haine de la religion musulmane. Le terme s’est imposé en français au début des années 2000 après être apparu en anglais (islamophobia) dans les années 1990, dans deux rapports de l’ONG antiraciste britannique Runnymede Trust datés de 1994 et de 1997, puis dans les écrits de l’Islamic Human Rights Commission (une organisation islamiste controversée) à partir de 1997. La Conférence mondiale de Durban contre le racisme (septembre 2001) a conféré une reconnaissance internationale au concept d’« islamophobie ». Le Petit Robert (2006) en fait ainsi une « forme particulière de racisme dirigé contre l’islam et les musulmans, qui se manifeste en France par des actes de malveillance et une discrimination ethnique contre les immigrés maghrébins », tandis que Le Grand Larousse (2014) le décrit comme une « hostilité envers l’islam, les musulmans ».

Actes anti-musulmans et représentations complotistes

Des accusations complotistes visant spécifiquement les musulmans sont apparues au cours des dernières années. Ainsi, Claude Sinké, l’auteur de l’attentat contre la mosquée de Bayonne (octobre 2019) entendait « venger l’incendie de Notre-Dame » quelques mois plus tôt, qu’il attribuait aux « musulmans ». De la même manière, l’Australien Brenton Tarrant, auteur des attentats contre deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-Zélande (mars 2019), écrivait pour justifier son geste criminel que « [l’islam] se développera en raison de son taux de fécondité élevé pour remplacer les autres peuples et les autres religions » (voir Grand Remplacement). D’autres terroristes d’extrême droite comme l’Américain John Earnest ou l’Allemand Stephan Balliet voient enfin dans l’installation d’une immigration de culture musulmane en Occident la réalisation d’un plan fomenté par les Juifs.

Plus généralement, l’idée que « l’islam serait par nature, de toute éternité et partout, fanatique, conquérant, et générateur de terrorisme » est largement développée au sein de l’extrême droite frontiste, comme le note Pierre-André Taguieff dans Face au racisme (La Découverte, 1991). Et d’ajouter : « La représentation unitaire, caricaturale et polémique de l’islam et des musulmans en France n’est pas seulement fausse : elle est dangereuse en ce qu’elle conforte l’image de l’islam que cherchent à imposer les islamistes eux-mêmes. »

Un mot controversé

Cela étant, une intense controverse sémantique perdure autour de l’utilisation du terme « islamophobie » du fait, en particulier, des usages stratégiques qu’en font les tenants de l’islam politique.

Ainsi, l’islamophobie est dénoncée par certains de ses contempteurs comme provenant de « personnalités et [d’] organisations très liées aux intérêts du gouvernement israélien » (Marwan Mohammed) voire, à « 80% » (sic), d’« organisations aveuglément pro-sionistes » (Tariq Ramadan), le thème d’un complot islamophobe orchestré par les sympathisants de l’État d’Israël renouant ainsi avec le mythe du complot des « Juifs et des Croisés » contre l’islam agité par les islamistes radicaux.

Le Réseau Canopé, dépendant du ministère de l’Education nationale, souligne que l’usage généralisé du mot « islamophobie » « clarifie peu les termes du débat [et] induit un risque d’intimidation, voire de dissuasion, de ceux qui seraient tentés d’exprimer des critiques – assimilées à du racisme – sur des aspects religieux et sociétaux liés à l’islam. »

Qualifiée de « notion piégeuse » par la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), le terme « islamophobie » aurait pour enjeu d’imposer une analogie victimaire abusive entre le sort des musulmans dans les pays occidentaux aujourd’hui et celui des juifs par le passé, en particulier pendant la Seconde Guerre mondiale, période au cours de laquelle fut perpétré le génocide des juifs par le régime nazi.

Le mot « islamophobie » serait également « une arme contre la laïcité » (Elisabeth Badinter). Ainsi, la loi française de 2004 encadrant le port de signes ou de tenues manifestant une appartenance religieuse dans les établissements scolaires publics et celle de 2010 interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public, sont régulièrement dénoncées par des militants anti-islamophobie – évoluant en particulier dans la mouvance décoloniale et/ou islamiste – comme des « lois d’exception » attestant un « racisme d’Etat » dirigé contre les musulmans.

Mais le mot islamophobie est surtout critiqué pour la confusion infamante qu’il opère entre, d’une part, l’examen critique, l’anticléricalisme, la satire ou le blasphème – qui, en droit français, relèvent de la liberté d’expression – et, d’autre part, l’appel ou l’incitation à la haine – qui sont des délits. Pour l’islamologue Gilles Kepel, ce « mot-écran » aurait pour fonction de neutraliser « l’analyse critique du domaine islamique ». Ce coup de force sémantique relèverait ainsi d’une tentative de prévenir, par l’intimidation morale, toute critique de l’islam, voire de la criminaliser purement et simplement – comme l’a réclamé le dirigeant turc Recep Tayyip Erdogan en 2013. Il servirait, à ce titre, les intérêts idéologiques de l’islam politique. En rabattant toute critique de l’islam ou de l’islamisme sur la catégorie du racisme anti-musulman, certains exerceraient ainsi un « chantage à l’islamophobie » (Pascal Bruckner) visant non seulement les ex-musulmans et les non-croyants dans leur remise en cause ou leur rejet des dogmes de la religion musulmane, mais aussi les musulmans réformateurs et les adversaires de l’islam politique. Selon Bernard Rougier, directeur du Centre des études arabes et orientales (CEAO), « le terme d’islamophobie a précisément pour fonction d’empêcher de distinguer islam et islamisme. »

Des auteurs comme Ayaan Hirsi Ali, Taslima Nasreen, Caroline Fourest, Salman Rushdie ou encore Robert Redeker, qui inscrivent leurs critiques du fanatisme, de l’obscurantisme et du fondamentalisme musulmans dans le sillage des Lumières ou envisagent l’islamisme comme sexiste, liberticide voire totalitaire, ont ainsi été accusés d’islamophobie à la suite de quoi ils ont été la cible de menaces de mort ou d’assassinats : c’est le cas de la rédaction de Charlie Hebdo, massacrée le 7 janvier 2015 par les djihadistes Chérif et Saïd Kouachi prétendant avoir « vengé le Prophète » pour les caricatures de Mahomet que le journal satirique avait publié neuf ans plus tôt.

« Racisme anti-musulman », « musulmanophobie » ou « islamophobie » ?

Après avoir évité pendant plusieurs années d’utiliser le mot « islamophobie », la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a explicité dans son rapport sur l’année 2013 les raisons pour lesquelles elle avait finalement décidé de l’adopter, sous certaines réserves.

Dans sa contribution au Dictionnaire de l’islamophobie (Bayard Editions, 2013), Meïr Waintrater constate que le terme d’islamophobie « est désormais consacré par l’usage » :

« Dans les discours contre l’islam et les musulmans qui abondent aujourd’hui il y a, certes, de la xénophobie ordinaire et du racisme au sens le plus banal du terme. Mais il y a surtout des sentiments troubles, face à des croyances et des pratiques religieuses dont le public se voit offrir une image adultérée, et face à une constellation planétaire qui associe des éléments réels à des visions fantasmagoriques. Le musulman est tout à la fois l’étranger qui vient manger notre pain et le milliardaire qui rachète nos clubs sportifs, le voisin de palier et l’émir qui appelle à la guerre sainte. Si la proximité suscite souvent l’amitié, le mélange du proche et de l’inconnu risque d’engendrer, en un temps propice aux crispations identitaires comme aux divagations géopolitiques, une hostilité irraisonnée. La malveillance devient alors multiforme, depuis les discriminations à l’emploi ou au logement jusqu’aux profanations et aux agressions, en passant par les théories attribuant à l’islam une essence cruelle et sanguinaire. »

L’historien spécialiste des racismes Emmanuel Debono plaide quant à lui pour l’utilisation de l’expression de « racisme anti-musulman » qui, « bien qu’insatisfaisante […] renvoie de manière explicite à l’essentialisation et à la stigmatisation » :

« La référence au croyant ou présumé tel, plutôt qu’à la religion, a le mérite de réintroduire clairement l’homme comme cible fondamental du racisme, et non ses idées ou ses croyances, qui ne relèvent pas du racisme même si elles contribuent évidemment à le nourrir. »

L’association SOS Racisme préfère enfin parler de « musulmanophobie » qu’elle qualifie de « terme bien plus juste et clair que celui très piégé d’islamophobie. »

 

Bibliographie :

  • Ouvrages plaidant pour l’utilisation de la notion d’islamophobie :

Vincent Geisser, La Nouvelle islamophobie, La Découverte, 2003.

Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire : la construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte, 2005.

Raphaël Liogier, Le Mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective, Le Seuil, 2012.

Abdellali Hajjat & Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte, 2013.

  • Ouvrages critiquant la notion d’islamophobie :

Isabelle Kersimon & Jean-Christophe Moreau, Islamophobie la contre-enquête, Plein Jour, 2014.

Charb, Lettres aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Échappés, coll. « Lettre A », 2015 (posthume).

Pascal Bruckner, Un racisme imaginaire. La querelle de l’islamophobie, Grasset-Fasquelle, 2017.

Philippe d’Iribarne, Islamophobie. Intoxication idéologique, Albin Michel, 2019.

 

Voir aussi :

L’islamophobie partout ?

 

(Dernière mise à jour le 30/12/2019)