Aurélien Poirson-Atlan a été condamné aujourd'hui à huit mois de prison avec sursis pour cyberharcèlement envers Brigitte Macron. Un temps proche de l'extrême droite soralienne, le quadragénaire s'est surtout illustré par ses attaques ad hominem et son penchant pour les théories du complot.

Moteur, action : « Décor général : Palais de Justice de Paris (75017), une salle où le scandale et l’encre judiciaire se mêlent. Les murs vibrent de tweets projetés [...]. Des écrans diffusent mèmes et hashtags, reflétant une bataille numérique sur X. La Présidente, consultant constamment son portable, ordonne de couper les micros et d’ouvrir les fenêtres pour empêcher le public d’entendre, révélant une censure en direct. » Coupez ! Dans l'esprit d'Aurélien Poirson-Atlan, tout était déjà écrit, ou presque. Mi-août 2025, son avatar artificiel « Zoé Sagan » nous gratifiait d'une petite pièce de théâtre sobrement intitulée : « Le procès de Brigitte Macron ». Cinq Actes durant lesquels le plumitif tente d'esquisser les contours du procès intenté contre lui et plusieurs internautes – dont les complotistes Amandine Roy et Bertrand Scholler – par la première Dame.
Le procès s'est tenu les 27 et 28 octobre derniers au tribunal correctionnel de Paris. Un brûlot dans lequel le quadragénaire se dit victime d'un « harcèlement d'Etat » et dénonce un procès ayant pour unique objectif d'étouffer la vérité. « Condamner Zoé Sagan, c'est […] s'aligner sur Staline, Hitler, Mao, Franco », écrit-il. Rien que ça. Le Tribunal n'en a pas décidé ainsi : ce lundi 5 janvier, Aurélien Poirson-Atlan a été condamné à huit mois de prison avec sursis pour cyberharcèlement envers Brigitte Macron.
Sur X, la complosphère a massivement soutenu son poulain. « Derrière la répression du prétendu harcèlement, se joue en réalité le procès de la parole libre. Cette décision fera date : s’agit-il d’une simple protection de la vie privée ou d’une manœuvre pour museler définitivement toute dissidence numérique face à l'appareil d'État ? » s'interroge le site Géopolitique Profonde. « Cette justice républicaine est une honte » assène quant à lui Mike Borowski. La réalité est un peu différente. Pendant des mois, « Zoé Sagan » a participé activement à l'une des campagnes de dénigrement les plus longues, violentes et massives de l'histoire des réseaux sociaux. Une habitude pour Aurélien Poirson-Atlan qui a fait de l'attaque ad hominem et de la désinformation sa marque de fabrique.
Il faut dire que les tweets de « Zoé Sagan », jusqu’à la suppression de son compte en juillet 2024, ont généré près d’un milliard d’impressions. Plus impressionnant encore : la théorie du complot affirmant que Brigitte Macron serait en réalité un homme, et qu’elle s’appellerait Jean-Michel Trogneux, figure parmi les trois théories complotistes suscitant le plus de discussion à l'échelle mondiale, juste derrière celles liées au Covid-19 et au « Grand Remplacement ». Selon les données du journaliste Thomas Huchon, issues de l’outil Brandwatch, cette rumeur aurait généré plus de 4 milliards d’impressions dont plus de 2,3 milliards pour le seul espace francophone.
Quel rôle Aurélien Poirson-Atlan a-t-il joué dans l'ascension fulgurante de cette rumeur diffamatoire et absurde ?
L’histoire de « Zoé Sagan » débute en 2018. Sur Facebook, puis Twitter, « elle » se présente sous les traits d'une jeune femme outrancière assurant s'être « infiltrée » auprès des mondains du Tout-Paris. Sa plume laisse entrevoir les prémisses de ce qui fera sa réputation quelques années plus tard : des pseudos-révélations sur le monde du show-business, une obsession pour l'univers de la mode ainsi que pour les ragots des politiciens, une détestation des « élites » ainsi qu'une fascination pour la révolte « populaire ». En 2019, « Zoé Sagan » signera d'ailleurs un texte dans un ouvrage collectif édité Au Diable Vauvert et consacré au mouvement des Gilets jaunes aux côtés de personnalités comme Annie Ernaux, Laurent Binet, François Bégaudeau ou encore Denis Robert.

L'année suivante, « Zoé Sagan » publie son premier roman, Kétamine, toujours aux éditions Au diable Vauvert, qui publie également les ouvrages de l’avocat Juan Branco. En parallèle, elle gratifie Le Média, site d'actualité français proche de La France Insoumise et dirigé à l'époque par Denis Robert, d'une série satirique sur le milliardaire français Bernard Arnault intitulée « L'intouchable ». Une idée fixe qui ne l'a pas quittée : entre février 2019 et avril 2024, date de la clôture de son compte X, « Zoé Sagan » a évoqué l’homme d’affaires ou un membre de sa famille dans plusieurs dizaines de tweets.
Si « Zoé Sagan » acquiert une relative notoriété dans certains cercles culturels, un événement bien particulier la propulse sur le devant de la scène médiatique. Le 12 février 2020, des vidéos à caractère sexuel de Benjamin Griveaux, candidat LREM à la mairie de Paris, sont rendues publiques par l’artiste russe Piotr Pavlenski sur son site internet « pornopolitique.com ». « Zoé Sagan » est la première à relayer les vidéos sur ses réseaux sociaux et affirme que Juan Branco, alors avocat de Pavlenski, lui aurait envoyé le lien − ce qu'il dément. Cet épisode ravive l'intérêt concernant l'identité réelle de « Zoé Sagan ». C’est en janvier 2022 que Paris-Match révèle qu'Aurélien Poirson-Atlan est derrière ce compte. La jeune femme anonyme amatrice « d'infofictions » s’avère être un ex-publicitaire âgé de 37 ans, père de famille.
Né en 1984, d'une mère psychologue et d'un père polytechnicien (mais absent), Aurélien Poirson-Atlan est décrit, par Paris-Match, comme « un écorché vif, graphomane, formé dans la pub, admirateur de Romain Gary ». En 2008, année où il échoue à achever son cursus de communiquant à l'Efap, l’école des attachés de presse, il fonde le site apar.tv, dont le nom est forgé à partir de ses initiales et sur lequel seront publiés, quelques années plus tard, une multitude de contenus trompeurs et complotistes. À l'origine, la page Facebook de « Zoé Sagan » a d'ailleurs été créée pour relayer des articles d'apar.tv, comme l'explique le principal intéressé dans une interview accordée en 2022 au site Stratégies. En 2013, Aurélien Poirson-Atlan co-fonde également l'agence de publicité APAR qui sera liquidée en 2021.

En 2017, nouvelle désillusion. Aurélien et sa compagne, enceinte, sont embauchés pour lancer « Blackpills », une plateforme de mini-vidéos financée par Xavier Niel. Ils démissionnent peu après, déçus du projet. De quoi susciter un ressentiment envers le milliardaire et fondateur de Free ? Sur Twitter, ce dernier est l'une des cibles récurrentes de « Zoé Sagan » qui ne perd pas une occasion pour le qualifier « d'imposture » ou de « queutard français qui traîne le plus de casseroles du pays ».
À Paris-Match, Aurélien Poirson-Atlan explique aussi avoir créé « Zoé Sagan » au « moment où sa compagne, devenue mère, lui échappait ». Puis se confesse : « Je voulais montrer combien la vie numérique pouvait être toxique, j’ai été pris à mon propre jeu, Zoé Sagan a bouffé ma vie. Il faut désormais la brûler ». Et assure vouloir « revenir au réel ». Une promesse qu'il ne tiendra jamais : en octobre 2022, soit quelques mois après les révélations de Paris-Match, un nouveau livre signé « Zoé Sagan », Suspecte, est publié chez Magnus, une maison d'édition cofondée par Laurent Obertone, un essayiste proche des milieux d'extrême droite.
L'année suivante, tout s'accélère pour Aurélien Poirson-Atlan.
L’acquisition de Twitter par Elon Musk en octobre 2022 ouvre une nouvelle ère. Devenu « X », le réseau social bouleverse ses règles internes. Un nouveau système de certification des comptes est mis en place. Moyennant le paiement d’un abonnement mensuel à la plateforme, chaque utilisateur peut désormais se voir attribuer une prime de visibilité algorithmique et la possibilité d’écrire des posts beaucoup plus longs. La mise en avant sur la plateforme, autrefois réservée aux comptes professionnels, est désormais disponible à quiconque est prêt à payer. De nombreux comptes suspendus pour violation des conditions d’utilisation de la plateforme (désinformation en matière de santé, incitation à la haine, etc.) en profitent pour faire leur retour, et parviennent ainsi à monétiser leur activité sur X.
À partir du printemps 2023, le compte X « Zoé Sagan », profitant de ces changements, commence à accroître significativement son influence. D’abord en tentant d’appliquer à la France la recette qui a fait le succès de QAnon. En mimant l’idée que « Zoé Sagan » est une personnalité supposément infiltrée dans le Paris Mondain qui sait tout. Habile pour installer et entretenir le soupçon d’une pédocriminalité supposée des élites et des puissants...
Fin mars 2023, alors que son compte X ne dépasse pas les 6 000 abonnés, « Zoé Sagan » assure que « le monde de la mode fait partie de l'état profond » et partage un lien vers apar.tv pour visionner un « nouveau film choc » qui « prouve que la France est pedoland ». Le 10 mai, Aurélien Poirson-Atlan relaie un post accusant Bill Gates d'être un « pédo », assorti de ce commentaire : « Ils vont tous tomber. » Le 4 juillet 2023, « Zoé Sagan » écrit : « Tant qu’on ne nous répondra pas sur la disparition des 11 000 enfants français par an (ça en fait 110000, tous les 10 ans, qu’on ne retrouve jamais) et sur pourquoi on laisse une loge maçonnique assassiner des citoyens ordinaires on ne s’arrêtera pas. Répondez nous et on disparaît ».

L'assertion est mensongère (le chiffre de 11 000 concerne en réalité des signalements qui, comme l'indique la fondation d'utilité publique Droit d'Enfance, « ne s’apparentent pas, sauf à de très rares exceptions, à des enlèvements criminels ou des situations durant lesquelles on ne retrouverait pas l’enfant »), mais la méthode est payante : trois mois plus tard, en octobre 2023, le compte dénombre désormais plus de 100 000 abonnés, bien aidé par la promotion algorithmique offerte par la nouvelle pastille bleue, acquise durant l'été. Il en cumulera plus de 200 000 avant sa fermeture en juillet 2024.
C’est durant cette année 2023 que le basculement vers l'obsession Brigitte Macron opère. Pour « lever le voile » sur ce prétendu « secret d’État », Aurélien Poirson-Atlan s’arrime au pipeline complotiste le plus efficace du moment : il se lie à Xavier Poussard, influenceur d’extrême droite et, jusqu’en décembre 2024, directeur de la lettre « confidentielle » d’extrême droite, Faits & Documents − feuille créée par Emmanuel Ratier et reprise, au printemps 2018, par des proches d’Alain Soral. Cette publication, historiquement antimaçonnique et abreuvée de théories du complot, s’est récemment fait un nom… en fabriquant des « révélations » sur les réseaux d’influence et en propulsant des infox, dont la plus virale : le bobard « #JeanMichelTrogneux » visant Brigitte Macron.
Dès décembre 2021, Faits & Documents multiplie les « enquêtes » insinuant que la Première dame mentirait sur son sexe. Zoé Sagan relaie l’intox et vante les mérites de Xavier Poussard, son nouvel acolyte et ami. Dans un post d’octobre 2023, Poirson-Atlan claironne avoir trouvé « le journaliste le plus indépendant et incorruptible du pays » : « Xavier P. » (comprendre : Poussard). Il dit même avoir collaboré à quatre numéros de Faits & Documents, qu’il érige en « bible ». Cette proximité et cette alliance est confirmée par Alain Soral dans un enregistrement d’avril 2024. L'auteur de Comprendre l'Empire estime d'ailleurs que l’ancien communicant est « un type qui a compris l'usage subversif qu'on pouvait faire des réseaux sociaux ». Quant à l’ex-avocate Yaël Mellul, un temps associée à Poirson-Atlan, elle a publiquement revendiqué participer au « collectif » autour de « Zoé Sagan ». L’ensemble consolide l’image d’un attelage où communication, activisme et mouvance d’extrême droite s’auto-alimentent.
Dans un enregistrement posté le mois dernier, Soral confirme ce que l'on savait déjà : « Zoé Sagan » – alias Aurélien Poirson-Atlan – collabore avec Xavier Poussard, un activiste d'extrême droite et directeur de la lettre confidentielle Faits & Documents.
Un thread 🧶 pic.twitter.com/PYnFSg6S2B
— Victor Mottin (@mtnn_Victor) May 3, 2024
Par un effet ricochet inattendu, l’écosystème complotiste américain s’empare du récit. Candace Owens, influenceuse MAGA, en fait un feuilleton, invite Xavier Poussard en entretien fin 2024 puis début 2025, et présente son livre au public anglophone. Face à cette internationalisation, le couple Macron a engagé une procédure à l’encontre de Candace Owens dans l’État du Delaware et a déclaré vouloir fournir des preuves scientifiques que Brigitte Macron est bien une femme.
Résumons : « Zoé Sagan » fait irruption dans l'arène médiatique en 2020 en divulguant une vidéo « pornographique » d'un élu, multiplie son nombre d'abonnés à la faveur de la prise de contrôle d'Elon Musk sur Twitter et se taille une réputation au sein des complosphères francophone et internationale en diffusant des théories du complot sur Brigitte Macron. Au printemps 2024, Aurélien Poirson-Atlan parachève son business-modèle de l'influence à la faveur d'un événement bien particulier : le festival de Cannes. Avec un objectif : conquérir le grand public.
La 77ème édition du festival se déroule dans un climat de libération de la parole sur la question des violences sexuelles dans le septième art. Quelques mois auparavant, l'actrice Judith Godrèche a dénoncé l'emprise et les violences subies pendant sa relation avec Benoït Jacquot puis déposé deux plaintes contre Benoît Jacquot et Jacques Doillon, pour « viols avec violences sur mineure de moins de 15 ans », quelques jours avant la cérémonie des Césars. Fin avril, c'est au tour de Juliette Binoche de raconter, dans les colonnes de Libération, les abus qu’elle a subis durant de nombreuses années sur les tournages.
C'est dans ce contexte de crise au sein du monde cinématographique que « Zoé Sagan » amplifie une rumeur selon laquelle il existerait une « liste noire » de dix acteurs coupables de viols et d'agressions sexuelles. Cette liste s'apprêterait, selon Poirson-Atlan, à être dévoilée par Mediapart à l'occasion de la cérémonie d'ouverture du festival de Cannes, mardi 14 mai. Disons le d'emblée, il n'y a jamais eu de liste. Le 13 mai, le média fondé par Edwy Plenel opérait une mise au point cinglante : « Mediapart ne publie pas de “liste”. Quand nous révélons des faits à propos de violences sexistes et sexuelles, comme sur l’ensemble des sujets d’intérêt général que nous couvrons, nous publions des “enquêtes” portant sur des informations recoupées. » En somme, cette liste n’est qu’une énième fake news relayée par Aurélien Poirson-Atlan. Celle-ci sera relayée par un très grand nombre de médias traditionnels : Le Progrès, L'Opinion, Le Dauphiné Libéré, Le Figaro et même la matinale de France Info TV...
De quoi donner, un peu plus de carburant encore au compte et l’installer un peu plus comme un puissant outil de désinformation. Ses autres thèmes de prédilection concernent : les élites, les élites... et les élites ! Quelles soient médiatiques, artistiques, politiques ou économiques. Ce tropisme pour les turpitudes supposées des puissants place clairement « Zoé Sagan » dans une filiation avec ce qu’a pu représenter aux États-Unis le mouvement QAnon. Un constat partagé par Thomas Huchon qui souligne que la mouvance sectaro-complotiste américaine a labouré le terrain pour l'éclosion de phénomènes similaires à celui de « Zoé Sagan » : « Si QAnon n’existe pas et ne popularise pas l’idée d’une élite pédosataniste, alors la propulsion de la rumeur Trogneux aurait été moins puissante. Seulement voilà, le terreau était déjà présent. »
Cela sans pour autant que « Zoé Sagan » n’atteigne jamais le climax de son cousin américain.
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