
On présente souvent Donald Trump comme un bonimenteur capable d'affirmer tour à tour une chose et son contraire. La séquence tendue qui l'a opposé le 7 juin dernier à la journaliste Kristen Welker sur NBC contraste pourtant avec cette image d'un homme indifférent au vrai et au faux et montre qu'il est des sujets avec lesquels il n'aime pas plaisanter.
Le président américain a à nouveau affirmé que le scrutin de 2020 avait été « truqué » et que le même scénario se reproduisait « en ce moment même » en Californie, où le retard pris dans le dépouillement des votes des primaires avait commencé à alimenter dans l'écosystème trumpiste des accusations de fraude électorale. Welker lui demande alors des preuves de ses allégations. Et Trump de l'accuser de malhonnêteté et de répondre qu'il lui suffit de regarder ce qui se passe (« All I have to do is look »). La journaliste lui fait observer qu'il n'a « jamais présenté de preuves que l'élection avait été truquée », à quoi il rétorque qu'« il y a plus de preuves que jamais auparavant ». Bref, la preuve qu'on a volé l'élection, c'est... qu'on a volé l'élection ! On reconnaît là la signature du complotisme : une thèse qui s'immunise elle-même contre toute réfutation.
Quelques secondes plus tard, après une violent diatribe contre NBC et d'autres médias comme ABC, CBS et CNN, Trump retire son micro-cravate, se lève et quitte le plateau. Cette sortie intrigue. Car un bonimenteur ne s'en va pas. Il noie le poisson ou change de sujet. Trump aurait-il fini par être contaminé par son propre mensonge ? Pas nécessairement. S'il décide de couper court à l'interview là où l'on s'attendrait à ce qu'il négocie avec la réalité factuelle comme à son habitude, c'est que les objections de la journaliste ont touché un point sensible : ce n'est peut-être pas tant par orgueil qu'il continue à marteler qu'on lui a volé l'élection de 2020 mais parce que cette fable engage sa survie politique elle-même.
Le mythe du « vol » de l'élection de 2020 apparaît en effet comme la clef de voûte qui supporte tout l'édifice. Non seulement il nourrit le récit d'un Donald Trump injutement persécuté par le Système, mais il permet aussi de présenter l'assaut du Capitole (cinq morts) comme un soulèvement patriotique et de justifier par là même à la fois son attitude séditieuse le 6 janvier 2021 et les grâces qu'il a accordées aux émeutiers condamnés − qui, rappelons-le, sont ses propres partisans. Si Trump s'enferre dans ce mensonge, n'est-ce pas parce qu'il a compris l'intérêt qui était le sien à le réactiver à chaque scrutin qu'il pourrait perdre ? Les primaires en Californie aujourd'hui, et demain, qui sait ?, les midterms...
La fuite de Donald Trump ayant été filmée et diffusée, il ne restait plus pour les médias MAGA qu'à repeindre la séquence en correction infligée à une journaliste trop impudente. C'est là que la complosphère intervient. Pour Jim Hoft (The Gateway Pundit), Trump a tout simplement « démoli » Welker. Le média conservateur The Daily Wire − qui n'a pas peu contribué à la mise en orbite médiatique de la complotiste Candace Owens − suggère également que la journaliste a été humiliée tandis que Glenn Beck − qui barbote dans les eaux usées du complotisme depuis le premier mandat de Barack Obama, qu'il accusait de mentir sur son certificat de naissance − pérore sur l'ingratitude des médias de gauche à l'invitation desquels Trump daigne répondre. Côté français, Silvano Trotta ou encore le site Qactus ont salué le coup porté aux médias « menteurs » dans ce renversement proprement orwellien de la réalité dont ils sont coutumiers. Car il suffit de regarder la vidéo de l'interview pour constater que Trump, loin d'avoir dominé l'échange, a simplement contourné un obstacle.
« Peu à peu, écrit Stefan Zweig dans Le Monde d'hier, souvenirs d'un Européen (1942), il devint impossible d'échanger avec quiconque une parole raisonnable. [...] Des amis que j'avais toujours connus comme des individualistes déterminés s'étaient transformés du jour au lendemain en patriotes fanatiques. Toutes les conversations se terminaient par de grossières accusations. Il ne restait dès lors qu'une chose à faire : se replier sur soi-même et se taire aussi longtemps que durerait la fièvre. »
À nous donc de continuer, malgré la fièvre, à exiger les preuves aussi longtemps qu'elles manquent.













