Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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À l'extrême droite, on recycle le vieux mythe des « 200 familles » boosté à l'IA

Publié le 13 mai 2026 par 
David Medioni
Temps de lecture
7 min de lecture

Cela aurait pu être une enquête mais ressemble surtout à la remise au goût du jour d'une vieille ficelle populiste. Focus sur la « cartographie du pouvoir » proposée par Polémia.


  En bref 

Lucas Chancerelle au micro de Radio Courtoisie (montage CW).

Tadam ! Ils promettaient de l'enquête, des révélations, une nouvelle vision des réseaux de pouvoirs en France. Ce n'est pas tout à fait ça. Sous le titre Les 200 familles qui gouvernent la France, Polémia a mis en ligne le mois dernier sur son site web une « cartographie du pouvoir » censée dévoiler les liens familiaux, financiers et politiques des « 200 familles les plus influentes de France ».

Le think tank identitaire promet « +290 personnalités cartographiées » et « +400 connexions documentées » mises à jour régulièrement. Un dossier que le lecteur motivé peut aussi se procurer en format PDF moyennant le versement d'un don d'au moins 10 euros, ainsi qu'en version papier à partir de 100 euros. L'initiative fonctionne aussi comme un levier de financement et de captation de données personnelles.

C'est Lucas Chancerelle, porte-parole de Polémia et collaborateur de TV Libertés, qui s'est chargé de présenter cette cartographie sur Radio Courtoisie, puis sur TV Libertés, dans une émission intitulée : « Qui dirige vraiment la France ? L'enquête sur les réseaux cachés du pouvoir ». Sur Radio Courtoisie, le jeune homme n'y va pas par quatre chemins : « L'intérêt des Français est attaqué par ces familles, par les Duhamel, par les Glucksmann, par cette administration payée par l'argent des Français […]. Oui, cet État profond à la française vit contre nos intérêts. Le mettre en lumière, c'est se préparer à l'attaquer plus frontalement par la suite. »

Tout est là : vieux slogan, promesse de dévoilement, désignation de l'ennemi. La carte vise à dessiner les contours d'une caste réputée intouchable au moyen d'un « travail journalistique rigoureux ». En réalité, il suffit de naviguer sur le site de Polemia pour s'apercevoir que le think tank compte sur un travail collaboratif et, surtout, sur l'IA − et en l'occurrence sur Claude, le chatbot d'Anthropic, comme l'a montré notre collaborateur Tristan Mendès France.

À l'usage, la carte apparaît surtout comme un graphe relationnel généré puis enrichi par IA, donnant à voir des connexions de nature très diverses entre des individus aux horizons parfois diamétralement opposés sans indiquer quel type de collusion elles sont censées démontrer.

Des « liens » anecdotiques

L'exemple de Vincent Bolloré est probablement le plus parlant. Dans un premier temps, le nom du milliardaire breton n'apparaissait pas sur la carte. Interrogé sur cette absence, Chancerelle l'a assumée comme un « parti pris volontaire » : puisque le « Deep State », selon lui, s'en prendrait à Bolloré et à Pierre-Édouard Stérin, ceux-ci ne sauraient en constituer des rouages. Le raisonnement est circulaire : participent de « l'État profond » tous ceux que Polémia étiquette comme participant de « l'État profond » !

Dans un second temps toutefois, Polémia a fini par ajouter Vincent Bolloré à sa cartographie. Mais l'ajout ne corrige pas le biais initial : une connexion est représentée graphiquement entre l'homme d'affaires, qui contrôle Hachette Livre, et... Isabelle Saporta. Celle-ci a été écartée de la direction des éditions Fayard dans le contexte de la prise de contrôle du groupe Hachette par Bolloré. Qu'en déduire ? Que Saporta et Bolloré appartiendraient au même réseau d'influence ?

De même, dans la cartographie de ces familles censées dirigées la France, on trouve le nom de l'avocat Jacques Vergès (1925-2013) et un lien avec l'officier nazi Klaus Barbie, qu'il a défendu lors de son procès en 1987, mais aussi avec le terroriste Carlos, dont il fut l'avocat. Ainsi qu'avec sa nièce, Françoise Vergès... Mais quel rôle la famille Vergès jouerait-elle exactement dans « l'État profond » français ?

Capture d'écran du site Polémia.

Polémia, outil de bataille culturelle

Pour comprendre l'opération, il faut revenir à l'origine de Polémia. Fondée en 2002 par Jean-Yves Le Gallou, un militant d'extrême droite passé par le GRECE, le Club de l'Horloge, le Front national puis le MNR de Bruno Mégret, l'association se présente comme un « réservoir à idées » voué à la défense de « l'identité », à la critique des « oligarchies » et au combat contre la « tyrannie médiatique ». Le dossier des « 200 familles » s'inscrit dans cette démarche.

Lucas Chancerelle l'a d'ailleurs formulé sans détour en présentant « Polémia 3.0 » : il s'agit d'« élargir la fenêtre d'Overton », d'installer dans le débat public des notions comme la « préférence nationale » ou « l'anarcho-tyrannie », et de faire émerger de nouvelles figures identitaires.

La personnalité de Chancerelle dit aussi beaucoup du projet. Il est derrière Le Nid, un incubateur d'entreprises financé par Pierre-Édouard Stérin dont la mission est d'accompagner des projets valorisant les traditions nationales et « utiles à la continuité historique de la France ». Son passage dans la matinale de Radio Courtoisie, « Ligne Droite », raconte le personnage. Au-delà des clichés éculés du complotisme, Chancerelle affirme une vision du monde très droitière. Ainsi, l'« enquête » de Polémia permettrait selon lui de dévoiler « la caste mondialisée » dans laquelle « Léa Salamé élève l'enfant d'une vice-ministre ukrainienne disparue, première épouse de Raphaël Gluckmann ».

Puis le présentateur et Chancerelle dissertent sur le "Bilderberg«  ou les dîners du  »Siècle", présentés comme des sanctuaires du "mondialisme". Dans un pas de deux, le présentateur interpelle Chancerelle : « Ne pourrait-on pas penser que ces familles complotent entre elles » ? Sourire de Chancerelle qui embraie : « Le complot, cela existe. Il faut le comprendre dans le sens où l'image réelle n'est pas celle que l'on montre habituellement ». Et d'ajouter : « Il existe un bloc élitaire progressiste avec des comportements sociaux donnés qui doit être remplacé par notre bloc élitaire » − comprendre : celui de l'extrême droite. Car, ajoute le jeune homme, « le monde des médias, de la culture, et de la justice est dominé par la gauche ». La conclusion de l'entretien dit tout du projet : « Les 200 familles de droite nationale cela ne me déplairait pas car elles défendraient l'intérêt des Français. »

Parler de « 200 familles » n'a rien d'anodin. L'expression n'est pas née dans la complosphère. Dans les années 1930, la formule désigne les deux cents plus gros actionnaires de la Banque de France. Elle est popularisée par le radical Édouard Daladier en 1934 puis par le Parti communiste. Elle donne alors un nom à l'influence de l'argent sur le monde politique en démocratie. Mais l'image qu'elle véhicule d'un gouvernement occulte derrière le pouvoir visible la conduit à être rapidement reprise par l'extrême droite antisémite et antimaçonnique, notamment sous la plume d'Henry Coston.

« Des générations de polémistes, pour la plupart issus de l'extrême droite ou de l'extrême gauche, ont martelé des réponses simplistes aux questions complexes posées par l'influence patronale. C'est ainsi que sont nés les grands “mythes” affairistes […]. C'est ainsi que l'on a livré en pâture aux mécontents de la République les banquiers juifs cosmopolites, la féodalité financière, les deux cents familles, les dynasties bourgeoises ou le mur d'argent. Sur cette mythologie caricaturale, le populisme a prospéré et il prospère encore », écrit ainsi l'historien Jean Garrigues dans Les patrons et la politique (Perrin, 2011).

C'est cette mythologie que réactive Polémia : non pas la cartographie nuancée des lignes de force qui traversent l'élite politique, médiatique et économique de la France, mais la vieille dramaturgie manichéenne et paresseuse d'un peuple victime d'un complot de ses élites.

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