Tout indique que la tendance à croire aux théories du complot et le rejet de la théorie de l’évolution procèdent du même biais cognitif : la pensée téléologique.

« La Création d’Adam », par Michel-Ange (Chapelle Sixtine, Rome, Vatican, 1512)

Une étude publiée cet été dans la revue Current Biology par des chercheurs des universités de Fribourg, Rennes et Paris-Saint-Denis suggère que ce qui fait obstacle à l’acceptation de la théorie de l’évolution formulée par Darwin, et qui constitue jusqu’à aujourd’hui le cadre conceptuel de toutes les sciences de la vie, joue également un rôle dans l’adhésion aux théories du complot.

Lire l’étude “Creationism and conspiracism share a common teleological bias”

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Pascal Wagner-Egger, Sylvain Delouvée, Nicolas Gauvrit et Sebastian Dieguez ont en effet identifié une erreur de raisonnement commune aussi bien au créationnisme qu’au complotisme : le biais téléologique. Autrement dit, si vous pensez que « les nez sont faits pour porter des lunettes », il se peut bien que vous ayez une tendance plus prononcée que la moyenne, non seulement à croire que la Terre et l’homme ont été créés par Dieu il y a moins de 10 000 ans, mais aussi à imaginer « l’existence d’intentions toutes-puissantes derrière les choses, de buts cachés expliquant le déroulement des événements ».

L’équipe de chercheurs franco-suisse s’est appuyée sur trois enquêtes distinctes.

  • La première a consisté à soumettre à un échantillon de 157 étudiants de l’Université de Fribourg un questionnaire comprenant 100 énoncés auxquels ils devaient répondre par « vrai » ou par « faux ». Parmi ces énoncés, 30 concernaient des phénomènes naturels et proposaient une explication téléologique erronée telle que, par exemple, « les chauves-souris chassent les moustiques afin de prévenir leur surpopulation » (il existe aussi des énoncés téléologiques vrais comme « l’alarme du réveille-matin sonne afin de réveiller les gens »). Par ailleurs, les participants devaient se prononcer sur leur adhésion à un certain nombre d’énoncés conspirationnistes repris de l’échelle générique des croyances conspirationnistes ou relatifs aux attentats du 11-Septembre, à la mort de la princesse Diana, à l’assassinat du président Kennedy ou au premier pas de l’homme sur la Lune. La propension des participants à croire à la magie et à des propositions irrationnelles a également été mesurée.
  • La seconde enquête exploitée par les quatre chercheurs est celle réalisée par l’Ifop en décembre 2017 à l’instigation de Conspiracy Watch et de la Fondation Jean-Jaurès. Reposant sur un échantillon représentatif de la population de 1252 personnes, les données recueillies corroborent l’existence d’un lien fort entre adhésion conspirationniste et créationnisme, indépendamment de l’âge ou du niveau d’éducation des sondés. Cette corrélation est significative et va de « modérée » à « élevée » dans tous les groupes religieux considérés (catholiques pratiquants et non-pratiquants, protestants, musulmans, juifs et autres). Elle est aussi présente quelle que soit l’orientation politique.
  • La troisième enquête repose sur un questionnaire en ligne soumis à 733 personnes recrutées sur les réseaux sociaux. Elle confirme la corrélation statistique entre pensée téléologique, conspirationnisme et créationnisme, indépendamment d’autres variables telles que l’âge, la religion, le niveau d’étude ou l’orientation politique. Le créationnisme est très lié à la pensée téléologique tandis que le conspirationnisme est fortement corrélé au rejet de la science, à l’animisme, à la pensée téléologique et, enfin, au créationnisme.

Graphique de corrélation de Pearson soulignant la corrélation des indicateurs « rejet de la science », « animisme », « finalisme », « créationnisme » et « conspirationnisme ».

En définitive, le conspirationnisme peut être vu comme un écueil procédant d’une sous-utilisation du mode de pensée analytique, généralement peu développé chez les enfants. Ceux-ci, comme les complotistes ou les créationnistes, ont tendance à privilégier une forme de pensée instinctive dont Pascal Wagner-Egger rappelle qu’elle constitue ce que les psychologues nomment le système 1 – celui qui permet de traiter rapidement l’information et que nous héritons d’une époque où nos ancêtres avaient de bonnes raisons de redouter à chaque instant d’être victimes d’une mort violente.

 

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