Non, aucun rabbin israélien n’a appelé à empoisonner les puits palestiniensDeux jours après avoir accusé des rabbins israéliens d’avoir appelé leur gouvernement à « empoisonner l’eau des Palestiniens », le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas s’est rétracté samedi dans un communiqué, soulignant qu’il était devenu « évident » que ces propos étaient « sans fondement » et qu’il n’avait aucune intention d’offenser les Juifs.

Intervenant jeudi 23 juin 2016 devant le Parlement européen, Mahmoud Abbas avait déclaré, à la 24ème minute de son discours :

« Il y a tout juste une semaine, un groupe de rabbins en Israël a annoncé, dans une déclaration claire, qu’ils demandaient à leur gouvernement d’empoisonner l’eau des Palestiniens. N’est-ce pas de l’incitation ? N’est-ce pas une incitation claire au meurtre de masse contre le peuple palestinien ? »

Cette déclaration, qui ne figure pas dans la transcription arabophone officielle du discours de Mahmoud Abbas diffusée par l’Autorité palestinienne, trouve son origine dans une intox apparue sur internet le 16 juin, sur le site d’un bureau de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), puis reprise le 19 juin par l’agence de presse turque Anadolu.

En quoi consiste précisément l’intox ? Selon Anees Bargouthi, le correspondant d’Anadolu à Ramallah (Cisjordanie) :

« Le rabbin Shlomo Mlma, président du Conseil des rabbins des implantations de Cisjordanie, a émis un avis dans lequel il autorise les colons juifs à empoisonner l’eau dans les villages palestiniens et les villes de Cisjordanie. Selon l’organisation anti-occupation Breaking the Silence, l’appel à empoisonner l’eau des Palestiniens a pour objectif de pousser les Palestiniens à quitter leurs villages de manière à ce que les colons s’emparent de leurs terres ».

Le même jour, le site du ministère palestinien des affaires étrangères publie un communiqué réclamant l’arrestation du « rabbin Mlmad ».

Cette version a été démentie auprès de Reuters par un porte-parole de l’ONG Breaking the Silence. De plus, ni Reuters ni aucun autre média ne sont parvenus à identifier un rabbin du nom de «Shlomo Mlma» (ou «Mlmad») ni aucune organisation appelée «Conseil des rabbins des implantations de Cisjordanie». Il existe un «Conseil des rabbins en Judée-Samarie», dirigé par Yishai Babad, mais aucun rabbin Mlma ou Mlmad n’y est connu. Il existe un rabbin à Beit El (Cisjordanie) dénommé Zalman Melamed, dont il pourrait s’agir car, en hébreu, «Melamed» est similaire à «Mlmad» et «Zalman» correspond, en yiddish, au prénom hébreu «Shlomo». Mais ce rabbin Zalman Melamed n’a jamais fait de déclaration appelant son gouvernement à empoisonner l’eau des Palestiniens. Interrogé à ce sujet, il a dit qu’il pensait qu’« aucun rabbin ne serait capable de dire une chose pareille ».

Toujours est-il que l’intox s’est répandue sans vérification pendant plusieurs jours sur tout le web : dans le quotidien émirati The Gulf News, sur Al-Manar, la chaîne de télévision du Hezbollah libanais, ou encore sur la chaîne de télévision officielle de l’Autorité palestinienne. Sur son compte Twitter, Bassem Naim, ancien ministre de la Santé dans le gouvernement gazaoui (Hamas) de 2007 à 2009, a relayé l’intox en l’assortissant d’un visuel apparemment destiné à la crédibiliser :


En réalité, la photo de l’homme en question est celle d’un rabbin ultra-orthodoxe du nom de Yisrael Eichler, député – controversé – du parti israélien Judaïsme unifié de la Torah. Or, sur les sites reprenant l’intox, il est suggéré qu’il s’agit du rabbin ayant appelé à empoisonner l’eau des Palestiniens de Cisjordanie.

En France, l’intox a été diffusée initialement par l’association antisioniste radicale CAPJPO-Europalestine le 23 juin, puis, entre autres, par Oumma.com, Halalbook et, Fdebranche.

L’accusation d’empoisonnement des réseaux d’eau par les Juifs fait tristement écho à un thème d’accusation remontant au Moyen Age et qui a inspiré plusieurs massacres au cours de l’histoire.

Sources : Reuters, 23 juin 2016 ; YnetNews.com, 24 juin 2016 ; New York Times, 24 juin 2016, 25 juin 2016.

Voir aussi :
* Origines et actualité de l’accusation d’«empoisonnement par les juifs»
* Négationnisme : le double discours de Mahmoud Abbas