« L’Antisémitisme en Grèce aujourd’hui. Manifestations, causes et lutte contre le phénomène », de Georges Antoniou, Spyros Kosmidis, Ilias Dinas & Léon Saltiel (Heinrich Böll Stiftung, 2017)

Des études récentes révèlent que l’antisémitisme concerne, en Grèce, plus des 2/3 de la population. Les théories du complot et l’antisémitisme y sont les deux faces d’une même pièce.

La judéophobie complotiste, focalisée sur l’israélophobie et « l’antisionisme », est aujourd’hui la principale forme sous laquelle se présente l’antisémitisme post-racial. Cet avatar complotiste dominant de l’antisémitisme actuel, mis en évidence dans plusieurs études par le philosophe, politologue et historien des idées Pierre-André Taguieff [1], qui reproduit le schéma « explicatif » antisémite du faux des Protocoles des Sages de Sion, peut aussi s’appliquer, je pense, au cas de la Grèce, même si ici, en dehors de la « critique » partiale et systématique d’Israël (« deux poids, deux mesures »), nous rencontrons également des formes de continuité de l’antisémitisme qui ont pour point de départ des stéréotypes antijuifs chrétiens.

Dans ce cadre, et avant toute chose, il convient de tenir compte du fait que la culture politique grecque est profondément complotiste, au sens où elle considère que « l’hellénisme » est sans cesse menacé par des ennemis extérieurs, visibles et invisibles, que l’avenir du pays se décide « ailleurs », que les élites politiques sont dans leur ensemble « pro-occidentales », servent des « intérêts étrangers », trahissent continuellement un « peuple innocent » qui « résiste ». Il s’agit de croyances trans-politiques et trans-idéologiques qui transcendent le clivage politique droite / gauche et qui, surfant sur les préjugés et le manichéisme de la « culture populaire », constituent avec eux un fonds de « populisme culturel » ancré dans la tradition (« populisme de mentalité ») qui vient ainsi renforcer une judéophobie complotiste horizontale.

Deux études scientifiques relativement récentes (effectuées en 2014 et en 2015 et qui révèlent que l’antisémitisme concerne en Grèce 67 % à 68 % de la population) confirment cette assertion en montrant que dans ce pays, « les théories du complot » et l’antisémitisme sont les deux faces d’une même pièce [2]. À titre indicatif : la question de savoir si « les juifs exploitent l’Holocauste pour obtenir un meilleur traitement de la part des centres de décision internationaux », rencontre l’assentiment de 65,14 % des personnes interrogées. Les réponses affirmatives à la question de savoir si « Israël se comporte envers les Palestiniens exactement comme les nazis se sont comportés envers les juifs » s’élèvent à 64,69 %. Pour la question de savoir si « les Juifs sont très puissants dans le monde des affaires », le pourcentage de réponses affirmatives s’élève à 92,07 %. D’autres résultats montrent qu’une personne interrogée sur cinq est d’accord pour dire qu’il faut interdire aux juifs d’acheter de la « terre grecque ».

Les sentiments judéophobes sont uniformément répartis selon le sexe et sont plus marqués chez les personnes âgées, même s’ils restent forts chez les jeunes. Quatre autres résultats non moins intéressants :

a) la forte propension de l’opinion publique grecque, notée par les deux études, à avoir un mode de pensée complotiste est constatée par une série de questions qui renvoient à des « théories du complot ». 75 % des personnes interrogées répondent affirmativement à la question sur les causes de la crise économique actuelle du pays (« la crise de l’économie grecque était programmée par différents centres non institutionnels »). Il ressort des réponses à l’ensemble des questions concernant les « théories du complot » que « théories du complot et antisémitisme sont dans l’opinion publique grecque les deux faces de la même pièce » ;

b) les « extrêmes » de l’éventail politique apparaissent comme ayant un faible degré de confiance dans les Juifs (contrairement au centre gauche et au centre droit) ; la clientèle d’extrême droite admet amplement le point de vue qui affirme que « les juifs exploitent l’Holocauste pour asseoir leur puissance dans les centres de pouvoir », et la clientèle d’extrême gauche accepte très largement le point de vue selon lequel « Israël se comporte envers les Palestiniens exactement comme les nazis se sont comportés envers les juifs » ;

c) ceux qui adhèrent à une interprétation ethnocentrique de l’histoire grecque et se présentent comme ayant confiance dans l’Église orthodoxe sont davantage enclins à avoir des sentiments antisémites ;

d) presque 70 % sont d’accord avec le point de vue selon lequel « l’hellénisme a subi des génocides aussi graves, voire pires que l’extermination des juifs ». Selon nous, cette conviction explique jusqu’à un certain point le pourcentage élevé (34 %) de personnes interrogées qui refusent que l’Holocauste soit enseigné à l’école en Grèce (contre 55 % qui sont d’accord).

Le Premier ministre grec Alexis Tsipras et son homologue israélien Benjamin Nétanyahou (Jérusalem, 25 novembre 2015).

Cependant, ce serait commettre une grossière erreur dans notre analyse que de considérer que la judéophobie complotiste est « l’affaire exclusive » de l’opinion publique. L’opinion publique judéophobe reproduit des stéréotypes du nationalisme grec, de la religion chrétienne orthodoxe mais aussi d’acteurs du système politique. En particulier, les deux « extrêmes » du système politique, l’extrême droite et certaines branches de l’extrême gauche (partis et organisations), véhiculent dans leur discours et par leurs pratiques un complotisme judéophobe qui se focalise sur la condamnation du « sionisme » comme étant du « racisme » mais aussi un « centre invisible » qui a la haute main sur les événements et les dirige, ainsi que sur le refus du droit d’Israël à l’existence.

La récente rencontre au sommet des dirigeants de la Grèce, de Chypre et d’Israël qui s’est tenue au mois de juin dernier à Thessalonique a fait une nouvelle fois reparaître à la surface le discours judéophobe des élites d’extrême droite et d’extrême gauche [3]. Les réactions de ces deux extrêmes, qui n’ont de cesse de dénoncer le « sioniste » Benjamin Netanyahu (« sioniste d’extrême droite » pour l’extrême gauche), envisagent le sionisme comme un « racisme », un « apartheid », et rejettent Israël sur fond de judéophobie complotiste. Pour l’organisation néonazie de « Aube dorée », le véritable objet de la visite du Premier ministre israélien n’était pas de procéder à consultations sur des questions de sécurité dans la région comme cela avait été annoncé publiquement et officiellement, mais de promouvoir un obscur plan sioniste inavoué dont l’unique objectif serait de « déshelléniser » le système scolaire grec et d’encourager des poursuites judiciaires contre l’organisation néonazie [4]. Pour ce qui est des réactions de l’extrême gauche (qui ne se sont pas limitées à la publication de communiqués mais sont allées jusqu’à l’organisation de manifestations), la visite de Netanyahu a été l’occasion d’exprimer une nouvelle fois la judéophobie de gauche : les élites politiques dirigeantes grecques soumettent le pays aux États-Unis et à Israël, la Grèce devient un « satellite de l’axe américano-israélien ». Au fond, Israël est condamné comme ennemi des peuples (« État terroriste », « entité sioniste »), tandis que sont mis en avant les « buts communs » du peuple palestinien et du peuple grec, peuples opprimés par le même ennemi. La création même d’Israël est mise en question : « l’État sioniste » (« qui assassine les enfants » à Gaza) est considéré comme une « réponse aventuriste » à l’antisémitisme et à l’Ηolocauste. Ce n’est pas la première fois qu’on entend cette accusation. Dès les débuts de la décennie actuelle (dominée en Grèce par une grave crise économique), le gouvernement socialiste du Pasok avait été pris à partie par certains membres de l’extrême gauche à cause de sa position dans l’affaire du « bateau pour Gaza » et accusé de « livrer le pays à Israël » après l’avoir « livré » aux « banquiers internationaux », à la « troïka » et au FMI.

D’un autre côté, au sein de l’Église orthodoxe grecque, des évêques ne cessent de prononcer de retentissants sermons « antisionistes » et tiennent pour authentiques les Protocoles des Sages de Sion.

Quant à la judéophobie complotiste d’extrême droite, elle n’a pas besoin de prétextes concrets pour manifester sa présence. Elle est inhérente aux partis d’extrême droite et aux publications issues de ce camp politique. Nous sommes en mesure de citer ici brièvement les résultats d’une enquête que nous avons menée récemment dans trois journaux grecs de cette mouvance et qui constate de manière indéniable la présence dominante de la judéophobie dans la rhétorique de l’extrême droite. Nous avons passé au crible trois journaux d’extrême droite dont deux sont des organes d’Aube dorée : le journal hebdomadaire éponyme (Aube dorée) et le journal également hebdomadaire nommé En avant ; le troisième est le quotidien Heure libre, qui exprime en particulier le point de vue d’une extrême droite grecque plus large que le parti néonazi Aube dorée. L’étude a été réalisée en août 2017, période durant laquelle n’est survenu aucun événement très important, susceptible d’être considéré d’une manière ou d’une autre comme ayant « provoqué » les réflexes judéophobes de ces trois publications [5].

Une du journal « Heure Libre » du 31 juillet 2017 (on lit : « Qui gouverne les Etats-Unis ? Les Sionistes ont ‘mangé’ Heraclès Priebus. Le chef de cabinet de Trump limogé – Les dessous bouleversants de l’affaire »)

Les quatre numéros examinés de l’Aube dorée ont permis de repérer huit textes (articles, reportages, etc.) où s’exprime le discours judéophobe : sur ces huit textes judéophobes, cinq renvoient à une version ou à une autre de la judéophobie complotiste, avec le leitmotiv central de « l’élite sioniste mondiale » (sous des formulations telles que « gouvernement suprême de Sion », « agenda sioniste de la mondialisation », en désignant George Soros comme l’instigateur de la mondialisation tandis que le président américain Donald Trump est vilipendé comme recevant des ordres de « l’État profond sioniste » des États-Unis et comme changeant sa politique extérieure parce que soumis « à l’impérialisme américano-sioniste et au para-État sioniste de Washington »). Deux textes font référence au stéréotype judéophobe de Shylock (un article signé par le chef de l’organisation néonazie Nikolaos Michaloliakos) et à la judéophobie économique (mention du « potentat sioniste Murdoch ») et un texte (lui aussi de la plume de Nikolaos Michaloliakos) met en avant la « menace » d’altération de « l’identité grecque » qu’incarnent les « juifs ».

Nous repérons dans les trois numéros du journal également néonazi En avant six textes judéophobes : trois renvoient au complotisme judéophobe (les « élites sionistes » dominent aux États-Unis, les communistes sont téléguidés par le « sionisme international », « les terroristes islamistes sont financés par Israël ») ; un texte met en avant le « mouvement BDS », un autre dénonce la « société multiculturelle, ouverte de Soros » et un troisième texte dénonce la « Jérusalem juive ».

Sur les vingt-quatre numéros de l’Heure libre, seulement deux ne contiennent pas de références judéophobes [6]. Les vingt-deux autres recèlent cinquante-neuf textes contenant de telles références très nettes, emblématiques ! Trente-trois textes promeuvent manifestement une version ou une autre de la judéophobie complotiste, quinze textes contiennent des stéréotypes antijuifs (judéophobie religieuse), six textes désignent Soros et Rothschild comme des ennemis de la Grèce, comme des passeurs de « migrants clandestins » par l’intermédiaire des ONG, qui visent à « substituer » à la population grecque des « singes clandestins » musulmans. D’autres textes judéophobes dénoncent « la haine juive pour la Grèce » ; Israël (à qui la Grèce ne doit pas faire confiance et avec qui elle ne doit pas s’allier) est accusé d’entretenir des relations secrètes avec les « terroristes islamistes » ; ne sont pas absents non plus les articles contestant ou relativisant l’Ηolocauste. Le complotisme judéophobe standardisé, qui couvre plus de la moitié des textes judéophobes publiés, présente les États-Unis, les gouvernements européens ainsi que le gouvernement grec (et l’ensemble de la classe politique démocratique et des médias ainsi qu’une partie de l’Église orthodoxe) comme contrôlés par le « nouvel ordre sioniste » ; ce qui survient est décidé à l’avance par le « sionisme international ». Citons ce passage indicatif : « Les gouvernements sionistes de l’Union européenne font venir les migrants clandestins en Europe pour maintenir l’agitation dans les sociétés locales, épuiser économiquement l’Europe, faire passer des lois martiales et limiter les libertés individuelles des citoyens et pousser à un moment les musulmans à se battre contre les chrétiens (…). Les premiers gagnants sont les banquiers sionistes parce que là où le sang humain coule, l’argent coule aussi »[7].

Cette avalanche de textes complotistes judéophobes confirme la thèse de Pierre-André Taguieff selon laquelle l’antisémitisme actuel se présente sous la forme d’un « antisionisme » complotiste. Sur le terrain du discours politique des nouveaux judéophobes, nous assistons à une convergence de facto des thématiques : la judéophobie de l’extrême droite et celle de l’extrême gauche élaborent une figure démoniaque, corrompue, du sionisme, lequel est précisément toujours conçu comme un « racisme » et, directement ou non, replacé dans le cadre d’une « explication » complotiste de la réalité.

 

Notes :

[1] Voir à titre indicative: Pierre-André Taguieff, L’Antisémitisme, Paris, PUF, 2015 ; Pierre-André Taguieff, Israēl et la question juive, Paris, Les Provinciales, 2011.

[2] Georges Antoniou, Spyros Kosmidis, Ilias Dinas, Léon Saltiel, L’Antisémitisme en Grèce aujourd’hui. Manifestations, causes et lutte contre le phénomène, Thessalonique, Heinrich Böll Stiftung, 2017 (en grec).

[3] Voir sur ce point Andreas Pantazopoulos, « Conspiracy ‘Anti-Zionism’: The current Face of Judeophobia: Ideological Aspects of the Greek Case », Telos, 20 août 2017.

[4] La rhétorique judéophobe du parti néonazi de l’Aube dorée ne se «limite» pas à cette rhétorique. Son chef a à plusieurs reprises nié l’Holocauste et des députés du parti ont lu depuis la tribune de la Chambre des extraits des Protocoles des Sages de Sion. Sur le site de l’organisation figurent un certain nombre d’articles qui prennent parti pour les Palestiniens, accusant Israël de commettre un « génocide » à leur encontre.

[5] Il s’agit des numéros d’Aube dorée du 2/8/2017, 9/8/2017, 23/8/2017, 30/8/2017. Pour le journal En Avant, des numéros du 5/8/2017, 19/8/2017, 26/8/2017. Concernant le journal Heure libre, l’étude comporte la mise en fiches de 24 numéros du 31/7/2017 au 31/8/2017 (et plus précisément les numéros du 31/7/2017 puis du 7/8/2017 au 31/8/2017, hormis le dates du 14/8 et du 15/8 où les journaux ne sont pas sortis en raison de la fête religieuse du 15 août. Il manque les numéros du 1/8/2017 au 6/8/2017, que nous n’avons pas pu trouver).

[6] Il s’agit des numéros du 17/8/2017 et du 29/8/2017.

[7] Heure libre, 23/8/2017, p. 3.

 

L’auteur : Andreas Pantazopoulos est professeur associé au sein de l’Université Aristote de Thessalonique.