Le 10 août dernier, Donald Trump a de nouveau accusé le président Barack Obama et sa rivale démocrate Hillary Clinton d’avoir « créé » l’Etat islamique (EI). Que faut-il en penser ? Auteur de United States of Jihad: Investigating America’s Homegrown Terrorists (Crown Publishers, 2016) et expert pour les questions de sécurité nationale sur CNN, Peter Bergen, explique que c’est la conjonction de quatre facteurs qui a donné naissance à l’EI.

Comme beaucoup des attaques de Trump, celle-ci ne tient pas vraiment la route. Hillary Clinton a quitté le Département d’Etat en janvier 2013 et l’EI [sous la forme de “l’Etat islamique en Irak et au Levant” – NdT] n’a été fondé que trois mois après son départ.

Mais cette attaque de Trump pose une question intéressante, qui est de savoir à qui incombe la responsabilité de l’émergence de l’EI, et à quel point la décision de l’Administration Obama de se retirer d’Irak fin 2011 lui a pavé le chemin.

Tout a commencé avec un voyou

L’émergence de l’EI a commencé avec un malfrat jordanien appelé Abou Moussab Al-Zarqaoui, qui a fondé l’organisation-mère de l’EI, Al-Qaïda en Irak. C’est Zarqaoui qui a inauguré les décapitations télévisées d’Al-Qaïda en Irak, avec l’assassinat de l’homme d’affaires américain Nick Berg en 2004. Et c’est Zarqaoui qui, la même année, a déclenché une guerre civile contre les chiites en Irak. Ces stratégies et politiques restent aujourd’hui au cœur de l’EI.

Ce qui a donné à Zarqaoui l’opportunité de créer al-Qaïda en Irak ? C’était, évidemment, la décision de George W. Bush d’envahir l’Irak en 2003. Le dictateur irakien Saddam Hussein a brutalement réprimé toute forme d’opposition à son régime et, avant la guerre en Irak, Al-Qaïda n’y était pas implanté.

Al-Qaïda en Irak s’est renforcé en 2006 au point de contrôler une partie importante de la vaste province d’Al-Anbar, dans l’ouest de l’Irak. Début 2007, Bush a autorisé l’envoi de nouvelles troupes et a désigné à la tête des forces de la coalition un nouveau commandant, David Petraeus. Alliées aux Sahwa (« Réveil »), une alliance de tribus sunnites opposée à Al-Qaïda, les troupes américaines ont largement débarrassé l’Irak d’Al-Qaïda au cours de l’année 2008.

Quatre facteurs essentiels

Comment Al-Qaïda en Irak a-t-il alors ressurgi sous la forme de l’EI ? Voici quatre facteurs essentiels.

• Le premier est celui de la guerre civile en Syrie, qui a débuté en 2011 suite à la répression brutale du président Bachar el-Assad contre les manifestations pacifiques d’opposants à sa dictature.

Des éléments de ce qui deviendrait par la suite l’EI ont migré de l’Irak vers la Syrie afin de combattre Assad. Ces éléments, qui se sont renforcés en Syrie, sont revenus en Irak en 2013, s’emparant d’une partie importante d’Al-Anbar l’année suivante, puis de Mossoul, la deuxième ville du pays.

• Le second facteur est le rôle joué par d’anciens officiers de Saddam Hussein, participant ainsi aux victoires de l’EI. Un certain nombre d’anciens commandants du dictateur a aidé à « professionnaliser » l’EI en tant qu’armée (la décision de l’Administration Bush de dissoudre l’armée irakienne en 2003 avait jeté certains officiers irakiens dans les bras de groupes sunnites armés).

• Le troisième facteur est l’incompétence et la politique irresponsable du Premier ministre irakien de l’époque, Nouri al-Maliki, qui a marginalisé les sunnites et les a privés de droits dans le processus politique de l’Irak au point que de nombreux sunnites ont préféré la férule des militants islamistes de l’EI à celle du gouvernement « chiite » de Bagdad. Inexplicablement, la Maison Blanche a conservé son soutien à Maliki malgré ses défaillances évidentes en matière de gouvernance.

• Le quatrième facteur est la quasi-désertion de l’armée irakienne, qui s’est tout simplement effondrée devant les avancées de l’EI au premier semestre de l’année 2014. L’armée irakienne était mal dirigée, mal payée, et gangrénée par la corruption.

Aucun de ces facteurs ne peut être facilement attribué à Obama ou à Clinton, bien qu’ils aient effectivement présidé au retrait de toutes les troupes américaines d’Irak à la fin de l’année 2011, un plan qui leur avait été légué par Bush.

Que peut-on faire de plus ?

L’Administration Obama aurait-elle pu se battre davantage pour garder une présence militaire américaine en Irak ? Probablement.

Le gouvernement irakien aurait-il accepté une telle présence ? C’est peu probable, compte tenu du fait qu’il était, à l’époque du retrait américain, davantage sur la ligne de l’Iran que sur celle des Etats-Unis.

Barack Obama a mis un certain temps à prendre conscience de la menace représentée par l’EI, qualifiant l’organisation terroriste islamiste qui s’implantait en Syrie et en Irak de « JV team » [l’équivalent d’une équipe junior de lycée – NdT] dans une interview de janvier 2014.

Depuis l’été 2014, l’Administration Obama a mené – au moins sur le plan aérien – une campagne offensive contre l’EI, mais s’est montrée réticente à l’idée d’une intervention au sol.

Pourrait-on faire plus ? Oui. L’envoi de davantage de forces spéciales américaines aux côtés des troupes irakiennes et la multiplication des appuis aériens rapprochés aideraient certainement les militaires irakiens dans leur combat contre l’EI.

En Syrie, l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne de l’aviation d’Assad et la création de zones sûres pour les réfugiés fuyant les combats aideraient à diminuer le nombre de morts et à entamer la réputation de l’EI et des autres miliciens sunnites d’être les seuls vrais défenseurs des populations sunnites.

Plutôt que de se lancer dans des accusations hasardeuses et infondées contre Obama et Clinton, Trump pourrait essayer d’articuler de vraies idées politiques sur la manière de résoudre la situation en Syrie et en Irak. A considérer, bien sûr, qu’il puisse aller au-delà de ces slogans incendiaires et de ces petites phrases qui ont jusqu’à maintenant caractérisés sa campagne.

Source :
* Peter Bergen, “ Did Barack Obama and Hillary Clinton create ISIS? ”, CNN, January 4, 2016. Traduction française : S. B. pour Conspiracy Watch. Peter Bergen est journaliste et vice-président du think tank New America. Il intervient à l’Université d’Etat de l’Arizona.