L’infotainment et ses excès font-il le lit du complotisme ? C’est ce que suggère une étude italienne parue l’année dernière.

Sur le petit écran, le divertissement prend des formes très différentes. Quelles sont ses implications sur le plan politique ?

Une étude sociométrique de grande ampleur, publiée en juillet 2019 dans The American Economic Review, bat en brèche l’idée que regarder des émissions mélangeant « info et rigolade » n’aurait aucune influence sur les comportements politiques. Selon les chercheurs italiens Ruben Durante, Paolo Pinotti et Andrea Tesei, les programmes télé dits de « divertissement » dégradent inexorablement les capacités cognitives de leurs spectateurs, favorisant le vote populiste et le désengagement civique et social.

Les trois chercheurs ont mesuré, sur une plage de temps d’une amplitude inédite, l’impact des chaînes Mediaset de Silvio Berlusconi sur leurs téléspectateurs, en termes de capacités cognitives, de comportement électoral et de système de valeurs. Ils ont étudié cet impact depuis 1980, date de la création du réseau, en suivant pas à pas le bouleversement du paysage audiovisuel italien – et, par voie de conséquence, du paysage politique de la péninsule – occasionné par l’apparition de Mediaset.

Jusqu’en 1980, seule la RAI émettait en Italie dans le cadre d’une mission de service public, équilibrant ses programmes entre actualités, divertissements, programmes éducatifs et fictions, avec une durée de diffusion quotidienne limitée à 10 heures 30. Dès sa création, Mediaset a affiché la couleur : chaîne commerciale émettant 5 heures par jour de plus que la RAI, elle bombardait ses téléspectateurs de programmes privilégiant la superficialité, le sensationnalisme et les débats binaires – « d’accord », « pas d’accord » – au détriment de la culture et de la réflexion, misant sur l’exhibition de jeunes filles à moitié dénudées, les paillettes, les jeux, les feuilletons bas-de-gamme et les pauses publicitaires tonitruantes.

Si Mediaset ne touchait encore que 52% de la population italienne en 1985, sa couverture-réseau atteignait déjà 98% des foyers six ans plus tard. Le réseau avait alors complété son offre par des émissions d’actualités. En 1994, Berlusconi se lançait en politique avec son mouvement Forza Italia et prenait pour la première fois la tête du gouvernement.

Ayant reconstitué dans le temps la progression du réseau sur le territoire italien, les chercheurs ont pu établir très finement à quelle date et dans quels lieux, quels spectateurs ont commencé à être exposés à Mediaset. Réunissant toutes les données média-métriques portant sur les quatre dernières décennies, ils ont pu détailler les catégories de spectateurs plus particulièrement touchés par ces chaînes.

De plus, grâce aux archives du journal Corriere della Sera, ils ont étudié les grilles de programmation quotidienne de Mediaset sur toute la période. Enfin, ils ont estimé qualitativement les quelque 2 860 films diffusés et rediffusés, sur la double base de leurs agréments vis-à-vis des différents publics – interdits ou déconseillés aux plus jeunes, véhiculant des images violentes, etc. – et des critiques rédigées à leur sujet par la presse professionnelle. Sur ce point, leur conclusion est sans appel : par rapport à la RAI, les contenus de Mediaset étaient de bien moindre qualité et moins adaptés aux enfants, notamment l’après-midi où ceux-ci sont plus souvent devant les écrans.

Sachant géographiquement quels enfants, âgés de 7 à 12 ans en 1985, avaient été exposés aux programmes des premiers temps de Mediaset, les chercheurs ont ensuite confronté les résultats de ces individus tant aux tests psychométriques passés lors de leur service militaire qu’aux tests d’alphabétisation et de calcul pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PIAAC) établis par l’OCDE. Le résultat est accablant : ces personnes obtiennent des scores inférieurs de 8 à 25% aux tests psychométriques et font 20 à 25% moins bien en lecture et en calcul que ceux qui avaient le même âge entre 1973 et 1978, avant l’arrivée de Mediaset.

Un effet dopant sur le vote Berlusconi

Il est prouvé depuis longtemps que l’exposition à la télévision à un jeune âge est corrélée à des problèmes d’attention, de retards dans le développement du langage et un faible niveau d’instruction. Ces effets varient considérablement selon les contenus considérés : alors que des programmes éducatifs adaptés s’avèrent bénéfiques pour le développement cognitif et la réussite scolaire, les programmes de divertissement provoquent l’effet inverse. De plus, leur consommation, souvent addictive, remplace d’autres activités plus exigeantes sur le plan cognitif, comme la lecture, l’étude ou les jeux de rôles.

S’agissant de l’impact politique de Mediaset, l’étude montre que les municipalités exposées avant 1985 à ce réseau télévisuel pourtant apolitique, ont davantage soutenu le parti de Berlusconi quand celui-ci s’est présenté aux élections générales de 1994. Cet effet dopant sur le vote Forza Italia perdure tout au long des cinq élections qui suivent, près de 25 ans après que les municipalités eurent été exposées de manière différenciée à Mediaset, et 15 ans après l’entrée en politique de Berlusconi.

En ce qui concerne les seniors, qui constituent l’autre grande catégorie de spectateurs de Mediaset avec les plus jeunes, leur fidélité acquise au réseau les a naturellement amenés à se détourner d’autres sources d’informations et à suivre le journal télévisé et les émissions d’actualités de Mediaset dès que le réseau s’est doté d’une rédaction, en 1991. Le soutien politique à Berlusconi des spectateurs de cette tranche d’âge s’explique en partie par le fort biais partisan des bulletins d’information de ses chaînes.

Mais l’étude met en lumière un autre impact politique. Ayant établi que l’exposition à la télévision de divertissement, surtout dès le plus jeune âge, forme des électeurs appauvris aux plans cognitif et culturel, il n’est pas étonnant que ceux-ci soient plus réceptifs aux messages politiques simplistes des leaders populistes. Analysant un vaste corpus de communications politiques, émissions télévisuelles, manifestes et autres documents officiels écrits, les chercheurs italiens montrent que Berlusconi et son parti – ainsi que ses télévisions ! – ont usé d’un langage simplifié, facilement compréhensible des électeurs les moins éduqués, lesquels les ont plébiscités en retour, au détriment de partis à la communication plus sérieuse et aux programmes plus complexes.

Mais, lorsqu’aux élections de 2013, le soutien au parti de Berlusconi décline, les municipalités qui avaient été exposées le plus tôt à Mediaset optent pour l’offre politique la plus proche du berlusconisme en termes d’électorat et de langage politique, à savoir le Mouvement Cinque Stelle (M5S) de Beppe Grillo.

Ainsi, c’est à la télévision de divertissement de Berlusconi, son adversaire politique mais son frère en populisme, que Grillo devrait une partie de son succès dans les urnes : se positionnant apparemment plus à gauche, il réussit à détourner une partie de l’électorat des valeurs d’une droite traditionnellement hostile à l’avortement et au mariage gay avec son discours anti-« système » et pour le moins sceptique sur la question de l’immigration.

Outre son pouvoir de nuisance intellectuelle et le biais politique qu’elle induirait, la télévision du tout-divertissement éroderait aussi puissamment chez les téléspectateurs le sens de l’engagement civique et de la responsabilité sociale. Cela est clairement montré pour ce qui est des individus qui y ont été précocement exposés : faible conscience politique jusqu’au désintérêt total ; attrait pour les partis centrés autour d’une personnalité charismatique et exigeant peu de leurs adhérents ; morale individualiste et consumériste ; cynisme…

Si l’étude de Durante, Pinotti et Tesei ne dit rien d’une quelconque corrélation entre le complotisme, spécifiquement, et la télévision de divertissement – ce n’est pas son sujet –, elle suggère toutefois que le mélange des genres qui est au cœur de l’infotainment, soit la confusion entre information et divertissement, a des effets politiques bien réels, aussi bien en matière de montée du populisme que de perméabilité à la désinformation, aux théories du complot et à l’effacement de la différence entre savoir et opinion.

 

Pour aller plus loin :

Durante, Ruben, Paolo Pinotti, and Andrea Tesei. 2019. The Political Legacy of Entertainment TV. American Economic Review109 (7): 2497-2530; remerciements à P. M. pour le travail de traduction et de synthèse.