L’ancienne ministre de la Santé, qui a dû gérer l’épidémie de grippe A en 2009-2010, rappelle qu’elle avait été l’objet de moqueries pour avoir commandé des masques qui, aujourd’hui, viennent à manquer.

Roselyne Bachelot (CHU de Bordeaux, 9 novembre 2007 ; crédits : AFP/Pierre Andrieu).

« Piloter une épidémie, c’est comme conduire une Ferrari à toute berzingue sur une route verglacée » explique celle qui fut en charge du portefeuille de la Santé de 2007 à 2010 dans une interview à L’Obs mise en ligne ce matin. Roselyne Bachelot y revient sur sa gestion de l’épidémie de grippe A (H1N1) il y a dix ans et sur les procès en gaspillage d’argent public et en conflits d’intérêts auxquels elle a été confrontée :

« J’ai été beaucoup attaquée pour ma gestion de la grippe A, on m’a accusée d’avoir gaspillé l’argent public, d’avoir mis en place des moyens disproportionnés. J’ai été auditionnée par la commission d’enquête en 2010, on m’a même accusée d’avoir servi les intérêts des industriels… A l’époque, cela m’a beaucoup atteinte et pendant longtemps, j’avais un tel sentiment d’injustice que j’en faisais un véritable blocage, cependant mes états d’âme n’ont aucune importance. Etre ministre, c’est aussi accepter cela et serrer les dents. Mais forcément, quand je vois que des soignants sont obligés d’aller au front sans protection, j’ai la rage. »

L’un des principaux reproches visant l’ancienne ministre portait sur les commandes de vaccins (94 millions) et de masques chirurgicaux en nombre trop important (près de 2 milliards), alors qu’ils viennent aujourd’hui à manquer, faute d’avoir renouvelé les stocks :

« Je vous assure qu’en cas de pandémie, 1 milliard de masques, ce n’est pas du luxe ! Cela va très vite. Les soignants doivent changer leurs masques au minimum toutes les quatre heures, il faut que les malades en aient, protéger toutes les personnes qui sont en contact possible avec des malades. Un spécialiste de la logistique des épidémies a calculé que cela peut représenter entre 10 et 20 millions de masques par jour. […] Quand je pense à quel point ces fameux stocks de masques ont été un objet de moquerie. »

L’ancienne ministre, qui a quitté la vie politique en 2012, se souvient que ses anciens collaborateurs, pour la plupart toujours en poste, avaient eux aussi « mal vécu d’être cloués au pilori pour avoir voulu être prévoyants ».

Un extrait de l’émission « Pièces à conviction », diffusé en 2010 sur France 3, a resurgi hier soir sur les réseaux sociaux avant d’être très largement partagé. On y voit la journaliste Elise Lucet inciter Roselyne Bachelot à la contrition au motif que le principe de précaution aurait, dans le cas de la gestion de l’épidémie de grippe A(H1N1), coûté trop d’argent aux contribuables français :

Quelques mois plus tôt, fin novembre 2009, le journal Fakir, du futur député La France insoumise François Ruffin, présentait Roselyne Bachelot littéralement comme dans la main du lobby pharmaceutique dans un article rapidement repris sur le site d’Alain Soral, Égalité & Réconciliation.

En cause : le CV de la ministre, qui faisait apparaître une expérience de visiteuse médicale pour ICI Pharma de 1969 à 1976 (« J’étais employée, même pas cadre, je circulais dans ma petite 4L et je gagnais 1 100 francs par mois » confie Bachelot au Parisien ; « Pendant 6 ans j’ai travaillé dans un laboratoire pharmaceutique comme visiteuse médicale à 1 000 francs par mois comme boulot d’étudiante pendant 6 ans […], c’est comme si vous disiez aux jeunes gens qui travaillent chez McDo à vendre des hamburgers qu’ils sont à la solde de l’industrie agro-alimentaire ! » précise-t-elle à Fakir) et des fonctions de « chargée des relations publiques » chez Soguipharm entre 1984 et 1989. Soguipharm ? Une entreprise de fabrication de médicaments basée en Guinée qu’elle a fondée elle-même et qui, de son propre aveu, « ne [lui] a pas rapporté un sou ».

Le 4 janvier 2010, Roselyne Bachelot avait été assignée en référé par l’homéopathe Marc Vercoutère et son acolyte Christian Cotten – par ailleurs co-listier des polémistes antisémites Alain Soral et de Dieudonné M’Bala M’Bala quelques mois plus tôt aux élections européennes sur la « Liste Antisioniste ». Selon Cotten, la pandémie de grippe A(H1N1) était une « fausse épidémie de grippe » qu’il avait rebaptisée, à la suite des « Guignols de l’info », la « grippe Sanofi », du nom de la compagnie pharmaceutique à laquelle avaient été commandées, à l’été 2009, 28 millions de doses de vaccins.