Conspiracy Watch : les faits contre le complotisme

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Soral-Guénolé : un match nul et une perdante

Publié le 30 août 2026 par 
Rudy Reichstadt
Temps de lecture
8 min de lecture

Trois heures de « débat » sur GPTV, 400 000 vues en 24 heures et une grande perdante : la compréhension de ce qu'est l'antisémitisme.


  En bref 

Thomas Guénolé, Mike Borowski et Alain Soral
Thomas Guénolé, Mike Borowski et Alain Soral (capture d'écran GPTV, 28/08/2026).

Le débat a donc eu lieu. Vendredi 28 août, sur la chaîne de Géopolitique Profonde (GPTV), Mike Borowski a reçu Thomas Guénolé pour une discussion « virile » de près de trois heures avec Alain Soral. Sujet : les « thèses antisémites » du polémiste... antisémite.

Les deux hommes ont eu recours à des arguments d'autorité, l'un et l'autre piochant dans son propre stock de références. Lorsque Soral proférait – souvent – une énormité, Guénolé objectait qu'il n'apportait aucune preuve de ses affirmations. À quoi Soral rétorquait que ses preuves à lui résident dans des écrits inconnus de Guénolé et, par-dessus tout, dans « le réel » et « la marche de l'Histoire ». Dialogue de sourds. Le politologue médiatique a cherché à compenser par un vernis d'érudition ce qui lui manquait en profondeur sur le sujet. Le polémiste, lui, n'a fait que jouer une nouvelle fois le rôle de sa vie, celui d'un parfait petit héritier idéologique d'Édouard Drumont.

Les prémisses des deux débatteurs étaient si éloignées qu'aucune discussion véritable ne fut possible, comme on pouvait aisément le prévoir. Très vite, il n'est resté que le show et ce petit quelque chose de pornographique qui s'attache à ce genre d'exercice de transgression où l'on a la garantie d'entendre proférer publiquement ce qu'on ne peut d'ordinaire dire sans s'attirer des ennuis avec son employeur, ses collègues ou la justice. Quant aux promesses d'un échange « courtois », « sérieux » et « sans attaque ad hominem », elles n'ont pas toujours été tenues.

Au terme de leur échange, on est bien en peine de dire qui des deux hommes a « gagné ». Sur les réseaux sociaux, les deux versions s'affrontent. Toujours est-il que le spectateur qui ne connaît rien au sujet a pu se laisser intimider par les certitudes de Soral, tandis que celui qui s'y connaît un peu n'a pas eu spécialement besoin de Guénolé pour deviner que son contradicteur nourrissait une fixation pathologique à l'égard des Juifs.

« Œuvre utile » pour qui ?

Guénolé, en tout cas, semble satisfait de la séquence puisqu'il a commencé à en poster un extrait sur son compte X et s'est dit lui-même, à la fin du débat, « sincèrement content » d'avoir fait « œuvre utile ». Œuvre utile pour lui ou pour Soral ? C'est toute la question.

Le politologue aura permis au pseudo-dissident de faire la promotion de deux écrits négationnistes réfutés depuis des années et bien connus des spécialistes (les rapports Leuchter et Rudolf) ainsi que d'ouvrages complotistes édités par sa propre société d'édition, Kontre Kulture. Guénolé aura eu beau jeu de souligner que son contradicteur racontait n'importe quoi concernant les estimations chiffrées du nombre de victimes de la Shoah tandis que Soral a apparemment fait semblant de ne pas comprendre. Ceux qui veulent avoir un aperçu de son éclatante malhonnêteté intellectuelle sur le sujet pourront se référer à la page que lui a consacrée le site de référence PHDN il y a déjà longtemps − où il ne serait pas étonnant que Guénolé est allé puisé pour préparer son débat.

Hélas, Guénolé n'a pas su véritablement expliquer en quoi le négationnisme – que Borowski a, en incise, réduit à une simple affaire de « comptabilité » – relevait en soi d'un discours de haine. Il lui aurait pourtant suffit de rappeler que le négationnisme suppose que les Juifs qui ont survécu à l'extermination sont des escrocs et des menteurs.

>>> Voir, sur Conspiracy Watch : La colère de Robert Badinter contre les faussaires de l'Histoire

On ne sait toujours pas en quoi un débat de plus de deux heures était nécessaire pour parvenir à la conclusion que les propos d'Alain Soral, passés et présents, étaient antisémites − ce qui revient à peu près à établir qu'un individu qui professe que la Terre est plate est un platiste. Tout le dispositif reposait sur une mystification consistant à traiter l'antisémitisme comme autre chose qu'une passion irrationnelle et mortifère. Une mystification que Soral a évidemment su exploiter. L'idéologue négationniste, qui nie jusqu'à la réalité même du négationnisme – ce qui ne manque pas de logique mais cruellement d'honnêteté –, récuse le terme même d'antisémitisme. Comme tous les faussaires, il s'ingénie à déguiser une pulsion en raisonnement. La fable dont il essaie de nous persuader est que ses idées sur ce qu'il appelle « le problème juif » découlent d'une analyse froide et rigoureuse. Ainsi se dit-il « judéophobe » et revendique-t-il la liberté d'avoir peur du judaïsme, qu'il assimile à un projet suprémaciste et raciste visant à dominer et à spolier les non-Juifs.

Un credo stupide et criminel

Selon Soral, les sentiments négatifs que les Juifs inspirent ne viendraient que de là et les violences et les calomnies qui se sont abattues sur eux au cours de l'histoire ne relèveraient que de la « légitime défense ». L'argument n'est pas nouveau puisqu'à travers les siècles c'est ainsi qu'on a justifié les pogroms, les expulsions et les discriminations frappant les Juifs. Accepter de « débattre » de cela, c'était déjà accorder à Soral ce qu'il demandait : que sa haine soit traitée comme une « thèse ».

Une thèse digne de ce nom doit pouvoir être réfutée. Or Soral, qui dénonce la main des Juifs derrière l'assassinat de Kennedy, le 11-Septembre, les assassinats commis par Merah, l'incendie de Notre-Dame ou encore le Covid (liste non exhaustive), a trouvé un moyen d'immuniser ses fixettes contre la réfutation : tous les éléments factuels, sérieux, documentés, qui contredisent sa croyance qu'il existe un petit groupe de Juifs qui détiendraient « le pouvoir » (« le pouvoir sur la communauté juive et le pouvoir tout court », prend-il soin de préciser) sont réputés nuls et non avenus car produit soi-disant sous le contrôle dudit « pouvoir ». « Toutes vos références, oppose-t-il à Guénolé, sont faites par des gens qui sont validés par le pouvoir ». CQFD. On reconnaît là le grand tour de passe-passe du complotisme : si l'on ne peut pas prouver le complot, ce n'est pas que le complot n'existe pas, c'est qu'« ils » sont très forts !

Soral n'a pas inventé le complotisme antijuif. Il ne fait que répéter un credo stupide et criminel qu'il identifie à une pensée. Rien ne pourra jamais le convaincre du contraire puisque son antisémitisme désinhibé est au fond la seule chose qu'il le rende intéressant aux yeux du public et fait qu'on parle de lui. Soral n'a toutefois pas l'excuse d'ignorer que ce qu'il prône a conduit au pire. Mais cela non plus il ne pourra jamais l'admettre. Car il passerait, au choix, pour un sot ou un salaud. Raison pour laquelle on peut prédire sans risque qu'il ne renoncera jamais à nier la réalité de la Shoah.

Prenons l'un des arguments phares de Soral, celui dont il se sert depuis vingt-cinq ans et qu'il a resservi vendredi soir chez ses amis de GPTV : l'antisémitisme, c'est la faute des Juifs. « Il n'y a pas d'effet sans cause », martèle-t-il, « il y a de l'antisémitisme parce qu'il y a des Juifs ! Et partout où il y a des Juifs, il y a toujours de l'antisémitisme. »

Il eût fallu lui répondre que l'antisémitisme n'a pas besoin des Juifs réels et que c'est même l'une des spécificités de cette haine. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on trouve des sentiments antijuifs parfois virulents dans des pays vides de Juifs. La Pologne communiste, où la campagne « antisioniste » de 1968 s'est déchaînée contre une communauté réduite à quelques dizaines de milliers de personnes, en fournit une illustration bien connue des historiens – au point que le journaliste Paul Lendvai a pu forger, dans un livre publié en 1971, l'expression d'« antisémitisme sans Juifs ». Le Japon en offre un autre exemple : les Protocoles des Sages de Sion y ont connu des succès de librairie répétés et le négationnisme a pu y prospérer alors que la communauté juive y est pour ainsi dire inexistante. « Si le Juif n'existait pas, l'antisémite l'inventerait » a écrit Sartre.

Trois heures de débat Soral/Guénolé sur une chaîne complotiste ont-ils permis au public de mieux comprendre ce qu'était l'antisémitisme ? On peut en douter. Une chose est sûre : l'appeau à curieux a fonctionné. Avec plus de 400 000 vues en moins de vingt-quatre heures, GPTV a gagné un coup de projecteur inespéré et même un peu d'argent puisqu'on a compris au cours du débat que des internautes pouvaient payer la chaîne pour que leur question soit posée en direct. Combattre l'antisémitisme en contribuant à alimenter la caisse d'une chaîne complotiste, il suffisait d'y penser.

 

Voir aussi :

Sept raisons de ne pas débattre avec Soral

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