Le centième numéro (septembre 2019) du magazine Books, qui a pour thème « Du bon usage de l’esprit critique », se présente comme un dialogue entre 30 intervenants, des vivants et des morts. Un numéro « exceptionnel »… et plutôt pessimiste.

“Books”, n° 100 (dossier : “Du bon usage de l’esprit critique”, septembre 2019)

Nous le savons : mauvais usages de l’esprit critique et complotisme font bon ménage. Or, 2400 ans après la condamnation à mort de Socrate, exercer son esprit critique demeure périlleux. Il peut vous conduire en prison ou à vous faire assassiner. L’avocate iranienne Nasrin Sotoudeh a ainsi été condamnée à 38 ans d’incarcération pour avoir défendu, dans son pays, des femmes qui refusaient de porter le voile. Books reproduit l’un de ses textes.

Mais la démarche critique connaît aussi des écueils. Alors qu’elle se voulait émancipatrice, elle a pu engendrer un obscurantisme d’un genre inattendu, patent jusque dans le monde académique : « une défiance généralisée, y compris à l’endroit des faits les mieux attestés et des connaissances le plus solidement vérifiées » souligne Marcel Gauchet. Si l’esprit critique est indispensable, ajoute le philosophe, « il ne saurait être une fin en soi », en particulier lorsqu’il se coupe de la faculté de jugement. Nathalie Heinich plaide pour que la critique ne nous empêche pas de maintenir nos droits à l’admiration. « Aujourd’hui, c’est le masque de l’esprit critique qui, bien souvent, sert de camouflage à l’envie » écrit la sociologue. Sebastian Dieguez nous invite à cultiver l’humilité, la patience et l’acceptation de l’incertitude.

Le voyage se poursuit avec Akira Mizubayashi qui déplore « l’anesthésie » des Japonais. L’écrivain japonais revient sur les « attraits du marché (qui) endorment l’esprit critique, pierre angulaire de la res republica ». Le philosophe Michel André expose quant à lui le « bon usage du journalisme » avec un portrait de Martin Gardner (1914-2010). Cet écrivain et scientifique américain, chargé pendant un quart de siècle de la rubrique de jeux mathématiques du magazine Scientific American, se plaisait à relever les égarements, les théories douteuses exploitant la crédulité. Même s’il ne cessait de dénoncer les imposteurs – parmi eux, le « psychokinésiste » Uri Geller, célèbre pour ses démonstrations de pliage de petites cuillères par la seule force mentale (sic) –, Martin Gardner savait la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité de « bousculer les croyances les plus aberrantes ».

La recherche médicale n’est pas oubliée. Les mauvais usages de l’esprit critique peuvent aboutir à des « hypothèses scientifiques douteuses » aux conséquences dévastatrices. Et le psychiatre anglais Anthony Daniels (alias Theodore Dalrymple) de revenir sur un article paru en 1998 dans la revue scientifique The Lancet. Son auteur, le gastro-entérologue britannique Andrew Wakefield, y suggère que le combiné contre la rougeole, les oreillons et la rubéole provoque l’autisme infantile. Les conséquences sont immédiates : chute du nombre d’enfants immunisés par ce vaccin et recrudescence de la rougeole. Le travail frauduleux est reconnu pour ce qu’il est. Il souffre « d’à peu près tous les défauts possibles pour une recherche scientifique : manque de contrôles appropriés, falsification de résultats et corruption financière éhontée ». Au final, le taux de vaccination est aujourd’hui inférieur à « ce qu’il était avant la publication de (ce) tristement célèbre article » et les partisans du pseudo-chercheur continuent à l’entourer.