Dans ce 114e numéro de Complorama, Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France s'intéressent aux liens entre complotisme et tentation putschiste. Du « Projet Azur » de Rémy Daillet aux Reichsbürger allemands, en passant par les événements du Capitole et de Brasília, ils décryptent les mécanismes qui peuvent conduire, d'un récit complotiste, à la volonté de renverser l'ordre politique.
Rémy Daillet, du complotisme au « Projet Azur »
Depuis le 15 septembre, quinze prévenus comparaissent devant le tribunal correctionnel de Paris dans le procès du réseau de Rémy Daillet. Ils sont principalement poursuivis pour « association de malfaiteurs en vue de la préparation d'actes de terrorisme ». Le dossier porte notamment sur le « Projet Azur », présenté par l'accusation comme un projet de renversement du gouvernement par des actions violentes. Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, rappelle que l'accusation présente ce projet comme "une organisation clandestine qui revendique environ 300 partisans à travers le pays. 36 capitaines de région, des militaires, des gendarmes, des policiers d'actifs parfois ou retraités« . L'enlèvement de la petite Mia, en avril 2021, est présenté par les juges d'instruction comme une forme »d'entraînement" dans le cadre de ce projet.
Qui est Rémy Daillet ?
Rémy Daillet est une figure centrale de la complosphère française. Rudy Reichstadt nous rappelle qu'il est né en 1967, que son père a été député de la Manche opposé au moment de la loi sur l'IVG à Simone Veil. Il s'est fait connaître en prônant l'école à la maison avec cette volonté de "déscolarisation des enfants« . Il s'exile en Malaisie en 2015 et, pour Rudy Reichstadt »il bascule très clairement avec le Covid et puis la présidence Trump aux États-Unis, dans le mouvement Qanon, c'est-à-dire les fantasmes sur la pédocriminalité sataniste, élitiste."
Pour Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'université Paris-Cité, Rémy Daillet est "un véritable mythomane, un mégalomane assumé".
Du récit à l'acte
Dans la mécanique qui peut conduire à la tentation putschiste, on retrouve souvent l'idée que l'État comploterait contre les citoyens. Un récit qui peut alors servir à légitimer, aux yeux de ceux qui le portent, le recours à l'action violente contre les institutions. Tristan Mendès France résume ainsi : "à s'imaginer que l'État leur veut du mal, ils vont imaginer un sorte de contre complot« . Dans cette logique, l'État et les institutions démocratiques sont présentés comme des forces illégitimes ou oppressives. Ceux qui veulent les renverser ne se perçoivent donc pas nécessairement comme »des putschiste mais avant toute chose comme des résistants".
Les réseaux sociaux jouent également un rôle dans cette mécanique. YouTube permet de toucher une audience, c'est pour Tristan Mendès France "le premier étage de la fusée« . Il y a, ensuite, un deuxième niveau qui est celui de l'argent généré par la visibilité sur Youtube. Pour le maître de conférences associé à l'université Paris-Cité vient enfin le troisième étage »plutôt organisationnel" qui est celui des plateformes plus confidentielles, comme Telegram, servant à constituer des groupes plus restreints et à organiser des actions.
Des « gouvernements » imaginaires aux projets de renversement
Le phénomène ne se limite pas au cas Daillet. En France, d'autres mouvances ont développé l'idée d'une autorité parallèle destinée à remplacer les institutions existantes.
En Allemagne, le mouvement des Reichsbürger conteste, sous différentes formes, la légitimité de la République fédérale. En décembre 2022, une vaste opération policière a permis de démanteler un groupe accusé d'avoir préparé un renversement du gouvernement allemand, avec notamment un projet d'attaque contre le Bundestag et la mise en place d'un nouvel ordre politique. Rudy Reichstadt nous rappelle "qu'ils avaient dressé des listes visant nommément des centaines de parlementaires et de responsables politique. Donc on est là dans un projet assez comparable en fait avec celui de de Rémy Daillet".
Quand le complotisme rencontre le pouvoir
Au Brésil, Jair Bolsonaro a contesté avant l'élection de 2022 la fiabilité du système de vote électronique. Après sa défaite face à Luiz Inácio Lula da Silva, des milliers de ses partisans ont installé des campements devant des casernes et réclamé une intervention militaire. Le 8 janvier 2023, des milliers de personnes ont envahi les bâtiments du Congrès, de la présidence et de la Cour suprême à Brasília. Tristan Mendès France souligne que "les récits complotistes, ont bercé tous ces émeutiers plusieurs mois en amont".
En septembre 2025, Bolsonaro a été condamné par la Cour suprême brésilienne à 27 ans et trois mois de prison pour son rôle dans un projet de coup d'État visant à rester au pouvoir après sa défaite électorale.
La comparaison entre les émeutes et les différentes tentatives de putschs, permet de distinguer deux configurations selon Rudy Reichstadt : le "putsch d'en haut« et le »putsch d'en bas". À Washington ou à Brasília, le récit de la contestation électorale a été porté par un dirigeant politique disposant du pouvoir et d'une importante base électorale contrairement à Paris ou Berlin.
« La tentation putschiste » c'était le 114e épisode de Complorama avec Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l'université Paris-Cité, spécialiste des cultures numériques et Noé da Silva de franceinfo. Un podcast à retrouver sur le site de franceinfo, l'application Radio France, sur la chaîne YouTube de franceinfo et toutes les plateformes.













