
Il est délicat de s'exprimer sur une procédure judiciaire en cours lorsqu'on en est partie prenante. Le risque existe toujours que cette démarche se retourne contre nous et que la partie adverse s'en empare. Cela est encore plus délicat lorsque l'affaire mêle vie publique et vie privée. Mais cette difficulté doit-elle pour autant nous dissuader de faire notre travail d'information ? Ce qui me décide à rendre compte ici du dossier judiciaire qui a occupé tout mon vendredi après-midi, c'est qu'on peut, je crois, en tirer matière à réflexion pour comprendre la manière dont fonctionne la désinformation à l'heure des réseaux sociaux.
J'ai donc passé près de trois heures, vendredi 25 septembre, dans la salle 4.22 du Tribunal de Paris. L'Observatoire du conspirationnisme, l'association à but non lucratif qui édite le site Conspiracy Watch, en tant que personne morale, et moi-même, qui en suis le directeur et l'un des salariés, poursuivions Xavier Azalbert, directeur du site FranceSoir, pour diffamation devant la 17ème chambre correctionnelle, celle qui a à connaître des délits de presse. Nous étions défendus par Me Soskin.
Les éléments poursuivis datent d'il y a près de quatre ans. Le 1er décembre 2022, un thread contenant des allégations mensongères et de nature à porter préjudice à mon honneur et à ma considération et à ceux de Conspiracy Watch, avait été publié sur Twitter par un compte dont Xavier Azalbert est le responsable légal. Il avait en outre relayé ce thread au moyen d'un deuxième compte, son compte personnel, avec pour commentaire : « Tiens les faits, juste les faits ! »
Xavier Azalbert suggérait de manière fallacieuse que Conspiracy Watch et moi-même bénéficierions de financements occultes, mentirions sur l'indépendance éditoriale et le caractère apartisan de notre activité (nous aurions sollicité voire même été financés secrètement par un parti politique, le MoDem) et que je me serais personnellement enrichi de manière indue, comme en attesteraient deux achats immobiliers d'autant plus suspects qu'ils auraient été achetés « cash » avec des fonds d'origine « inconnue ».
La question que le tribunal est invité à trancher est la suivante : les allégations incriminées sont-elles constitutives d'une diffamation au sens de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse ? Cette question en recouvre d'autres : les propos de Xavier Azalbert contiennent-ils des imputations suffisamment précises pour faire l'objet d'un débat contradictoire ? Et si oui, Xavier Azalbert peut-il se réclamer de l'exception dite « de bonne foi » ? Autrement dit, les éléments qu'il a présentés comme des « faits » établis étaient-ils le résultat d'une enquête sérieuse ou Xavier Azalbert était-il mu par la volonté de nuire ?
Pourquoi cette fois
Compte tenu de l'intérêt que Xavier Azalbert et son site témoignent à l'égard de Conspiracy Watch et de ma personne en particulier depuis des années, nous aurions pu décider de le poursuivre sur un autre fondement et pour d'autres propos. Par exemple pour injure publique, cyberharcèlement, atteinte à la vie privée ou provocation à la haine raciale. Xavier Azalbert nous a en effet traités successivement (liste non exhaustive) de « charlatans laxistes » (21/05/2021), de « pervers qui manipule ce qu'il prétend combattre, vraisemblablement pour de l'argent » (21/05/2021), de « machine à collecter des fonds publics » (11/01/2024), d'« organe de propagande au service d'une idéologie » (07/02/2024), de « pollueurs d'information » (07/02/2024), de « menteur » (06/10/2024), de « spécialiste de la pollution informationnelle » (24/11/2024) ou encore d'avoir « le mensonge dans la peau » (13/03/2025), n'hésitant pas à faire des jeux de mots à partir du titre du film « La Vérité si je mens » (qui met en scène la vie de commerçants juifs du quartier du Sentier à Paris), à ironiser sur le « nez » de mon collègue Tristan Mendès France (un vieux trope antisémite), à nous prêter un « agenda judéo-centré » ou à inventer une rencontre imaginaire entre ma personne et Emmanuel Macron « grâce à un réseau confessionnel »…
Comme j'ai pu le dire au tribunal, une procédure judiciaire est coûteuse, en argent, en temps et en énergie et si je devais poursuivre tous les propos diffamatoires ou haineux qui sont publiés à mon sujet, je passerais ma vie dans les prétoires. Idem pour Conspiracy Watch qui n'aurait rapidement plus un seul centime à consacrer à sa mission principale : informer de manière rigoureuse et indépendante sur le phénomène complotiste et ses dangers.
Les allégations poursuivies, le fondement légal sur lequel nous poursuivons et l'opportunité de poursuivre ont tous relevé de décisions mûrement réfléchies : ce n'est pas parce que nous sommes sûrs de notre bon droit que nous ignorons que l'issue d'un procès demeure toujours incertaine – car non, n'en déplaise aux complotistes, nous ne disposons d'aucun levier d'action qui nous permettrait de manipuler les juges.
Alors pourquoi être allé en justice cette fois-ci ? Pour une raison essentiellement : mettre un coup d'arrêt à une campagne de dénigrement d'une extrême violence qui, pour la première fois, s'est étendue à une personne totalement extérieure à mon activité professionnelle et à mes engagements publics et qui a été ciblée nommément par des attaques mensongères publiées par les comptes de Xavier Azalbert. Une ligne rouge a été franchie le 1er décembre 2022. Cela ne pouvait rester sans réponse.
J'ai proposé, dans Au cœur du complot (Grasset, 2023), une analyse de la technique de harcèlement en ligne qu'utilisent plusieurs figures de la scène complotiste pour réduire au silence ceux qui se risquent à les critiquer : singer l'enquête journalistique, promettre des révélations sensationnalistes, se positionner en procureurs, se faire passer pour des défenseurs de la déontologie et des chercheurs de vérité… tout en propageant des mensonges et des affabulations servant de supports à des accusations graves, en déformant des propos, ou en relayant – ce qui revient au même – des ragots uniquement destinés à salir les personnes ciblées et à exciter contre elles la meute des innombrables anonymes dopés à la haine. Cerise sur le gâteau : ceux qui diffament osent encore expliquer qu'ils sont, eux, victimes d'une « inversion accusatoire » de notre part. Tout est fait pour nous pousser à la faute, nous faire perdre notre sang-froid et nous contraindre à les rejoindre dans cette fange où la différence entre les auteurs d'infractions et leurs victimes s'estompe, tous les protagonistes finissant par se ressembler, éclaboussés par la boue des invectives fusant de part et d'autre. Il est difficile, même lorsqu'on fait profession d'informer en général et d'informer sur les mouvances complotistes en particulier, de se laisser calomnier en serrant les dents, c'est-à-dire de s'en remettre à la Justice, dont on sait que, faute de moyens, elle mettra plusieurs années à passer. C'est pourtant nécessaire.
Animosité personnelle
Lorsqu'il m'a été donné de m'exprimer, je me suis fait fort de rectifier à la barre deux fausses informations martelées par Xavier Azalbert tout au long de son audition. Des allégations fabriquées à partir d'une dénaturation totale de propos que j'ai tenus publiquement en 2019 et en 2023.
Le patron de FranceSoir a d'abord prétendu que Conspiracy Watch serait financé à hauteur de 50 % par des fonds publics, ce que, selon lui, j'aurais « reconnu » devant la commission d'enquête sénatoriale sur le fonds Marianne en 2023. En réalité, je n'ai jamais déclaré que Conspiracy Watch était financé à 50 % par des fonds publics – cela n'a jamais été le cas. J'ai dit, au contraire, que lorsque Conspiracy Watch s'est professionnalisé il y a dix ans, son conseil d'administration a posé la règle suivante : quoi qu'il arrive, même en cas de difficulté financière, nous ferons en sorte de limiter à 50 % maximum les fonds en provenance de l'État ou d'une entité publique dans notre budget global. En l'occurrence, non seulement nous avons toujours respecté cette règle, mais la part de fonds publics dans notre dernier budget certifié (année 2025) s'établit à… 15 %.
Deuxièmement, Xavier Azalbert a affirmé que j'aurais nié, par le passé, que Conspiracy Watch comptait une part de financement public dans son budget et que, par conséquent, j'aurais menti. La « preuve » de cette assertion ? L'extrait d'une interview que j'ai donnée en 2019 sur Europe 1 à Mathieu Noël concernant les résultats d'une enquête d'opinion sur le complotisme. Au tout début de l'interview, Mathieu Noël me demande sur le ton de la boutade ce qui prouve que je ne suis pas « payé par le gouvernement pour affirmer que les Français adhèrent de plus en plus aux théories complotistes ». Je réponds qu'en premier lieu il n'est pas sûr que ce soit l'intérêt du gouvernement et qu'ensuite ce n'est pas le cas. À aucun moment il n'est question de subventions que Conspiracy Watch aurait obtenues de l'État. En tout état de cause, je ne suis − ni n'ai jamais été − « payé par le gouvernement pour affirmer que les Français adhèrent de plus en plus aux théories complotistes ». L'enquête Ifop que je venais commenter à l'antenne a de plus été co-financée par Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès et nous n'avons jamais sollicité aucun financement public sur ce projet.
Il était important de réfuter ces éléments car, à en croire Xavier Azalbert, c'est ce qui aurait justifié qu'il démarre une enquête se voulant d'intérêt public sur ma personne, allant jusqu'à se procurer des documents notariés qu'il a lus de travers et qui, de toute façon, n'ont strictement rien à voir avec Conspiracy Watch puisqu'ils concernent l'achat de ma résidence principale en 2010, la vente de ce bien immobilier en 2015 et l'achat concomitant, avec l'argent de la vente et un nouvel emprunt bancaire sur vingt-cinq ans, d'un nouveau bien immobilier − tout cela à une époque où je n'étais pas encore salarié de Conspiracy Watch.
J'ai fait valoir devant le tribunal que Xavier Azalbert n'avait pas fait d'enquête sérieuse et qu'il m'avait diffamé sciemment, ce qu'étayent les traces durables et répétées d'animosité personnelle qu'il nourrit à mon égard, laquelle trouve probablement sa source dans le fait que Conspiracy Watch et moi-même avons documenté depuis 2020 le virage complotiste pris par le site FranceSoir sous sa direction.
Secret des sources et renversement de la charge de la preuve
Me Heringuez, l'avocat de Xavier Azalbert, a plaidé que « CASH », même écrit en majuscules, ne signifiait en aucune manière « argent liquide », comme beaucoup d'internautes l'ont compris, mais simplement « comptant ». Qu'affirmer « ORIGINE DE FONDS INCONNUE » ne signifiait pas non plus que cette origine était illicite mais simplement qu'elle n'était pas connue de l'auteur du thread (!). Concernant le soutien financier imaginaire que le MoDem aurait décidé d'apporter à Conspiracy Watch, Me Heringuez a plaidé que son client avait utilisé le conditionnel à trois reprises par prudence et qu'il a pris sur lui de ne pas révéler l'identité de sa source afin de la protéger (!!).
Être financé, de quelque manière que ce soit, par un parti politique serait absolument incompatible avec l'idée que nous nous faisons à Conspiracy Watch de notre indépendance éditoriale. Cela serait une trahison de nos lecteurs puisque cela impliquerait que nous leur aurions caché cet élément pendant des années. Cela viendrait aussi ruiner le sens même de notre mission et, sans vouloir préjuger de rien, il est très probable que notre principal partenaire, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, à qui nous communiquons chaque année nos comptes certifiés, aurait cessé de nous soutenir.
Reprenant la parole une dernière fois à la toute fin du procès, Xavier Azalbert a laissé entendre, en prenant le contre-pied de ce que son avocat venait de dire, et en se livrant à un complet renversement de la charge de la preuve, qu'à l'issue de cette audience, il n'avait pas eu de preuve que le MoDem n'avait pas décidé de verser 20 000 euros à Conspiracy Watch…
Il a enfin évoqué la mémoire de ses grands-parents résistants pour dire combien il lui était pénible d'être soupçonné d'antisémitisme.
Le délibéré a été fixé au 25 novembre 2026.













