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Focus sur les « amis » russes de Jean-Luc Mélenchon

Publié par Nicolas Bernard05 avril 2022, ,

Pour parer l’accusation de collusion avec le régime de Vladimir Poutine, le chef des Insoumis exhibe régulièrement son « amitié » avec des opposants russes qui se sont pourtant compromis, à des degrés divers, avec la rhétorique nationaliste et complotiste du Kremlin.

Alexeï Sakhnin et Sergueï Oudaltsov (montage CW).

« Monsieur Poutine n'est pas mon modèle, affirmait Jean-Luc Mélenchon sur Twitter le 10 février dernier. Mon ami en Russie est Sergueï Oudaltsov, le responsable du Front de Gauche, qui a été en prison pendant 4 ans et demi pour avoir combattu la politique de son gouvernement. »

Un mois – et une invasion russe – plus tard, le candidat à la présidentielle tenait, sur Sergueï Oudaltsov, un tout autre langage :

« Les liens repris avec l’opposition russe nous ont fait découvrir un tableau affligeant. Nous venons de rompre politiquement avec Sergueï Oudaltsov parce qu’il s’est prononcé pour la guerre. »

Ce revirement-éclair intervient dans un contexte problématique pour le dirigeant des Insoumis. C’est que Jean-Luc Mélenchon peine à se défaire d’une tunique embarrassante : « Et oui, c’est pénible pour moi de passer mon temps à expliquer que je n’ai rien à voir avec Poutine, c’est lourd ! commentait-il encore hier dans Libération. Je n’arrête pas de répéter que je suis allé en Russie pour voir un opposant, que ceci, que cela, que j’ai toujours tapé sur le pouvoir russe, qu’il soit soviétique ou le suivant. »

Cependant, ses précédentes prises de position bien plus favorables au maître du Kremlin n’en existent pas moins, au point que, comme l’écrivaient deux journalistes de Médiapart en 2015, « cette fascination pour la force guidant le peuple pousse Jean-Luc Mélenchon dans les bras de Vladimir Poutine ». Clémentine Autain elle-même s’était, la même année, désolidarisée de propos de Jean-Luc Mélenchon dédouanant Poutine de toute responsabilité dans l’assassinat de l’opposant russe Boris Nemtsov, quitte à verser dans le complotisme.

Face à ces accusations, Jean-Luc Mélenchon, depuis plusieurs années, a cru trouver la parade : souligner ses liens avec l’opposition russe. Du moins, pas n’importe laquelle. Hostile à Boris Nemtsov et Alexeï Navalny (qu’il lui est arrivé de confondre), le député des Bouches-du-Rhône avait jeté son dévolu sur Sergueï Oudaltsov. Pourtant, ce dernier apparaissait, à bien des égards, problématique. Et ce, bien avant l’invasion de l’Ukraine.

Avant de le désavouer récemment, Jean-Luc Mélenchon ne tarissait pas d’éloges sur son « ami Sergueï », qu’il allait même rencontrer à Moscou en 2018 (non sans se mettre en scène). Mais de même que pour Staline il existait des « communistes de margarine », de même Poutine possède-t-il ses « opposants de margarine » – et l’« ami » de Jean-Luc Mélenchon en fait manifestement partie.

Sergueï Oudaltsov, né le 16 février 1977, grandit dans une famille d’apparatchiks soviétiques. Ses années de lycée, il les passe à dévorer Marx, Lénine, Bakounine. Devenu avocat et journaliste dans les années 1990, c’est dans la politique qu’il trouve sa raison de vivre – à gauche toute. La décennie suivante, on le retrouve à la tête du Front de Gauche russe, coalition de mouvements d’extrême gauche. Organisateur infatigable de manifestations anti-Poutine, il finit par incarner, au début des années 2010, l’une des figures de proue de l’opposition à l’autocrate du Kremlin. Arrêté, emprisonné à de multiples reprises, il écope, de 2014 à 2017, d’une peine de colonie pénitentiaire pour « organisation d’émeute publique ».

« Staline n’est pas un criminel »

Pourtant, ce portrait appelle quelques compléments. Oudaltsov, en effet, ressent une certaine nostalgie envers l’Union soviétique, notamment dans ce qu’elle pouvait avoir de pire.

Tout d’abord, notre opposant nourrit plus que de la complaisance pour Joseph Staline. Après tout, n’a-t-il pas consacré ses premières années de militantisme aux mouvements staliniens ? En 2012, à la tête du Front de Gauche, il affirmait que « Staline n’est pas un criminel ». Les années suivantes, il nuancera le propos, conseillant de ne pas « faire de Staline une idole ». Pourtant, le 5 mars 2022, pour commémorer la mort du « Petit Père des Peuples », Oudaltsov dirige une manifestation du Front de Gauche sur la Place Rouge, au motif que « la mémoire de Staline est la mémoire des réalisations inoubliables du peuple soviétique qui a vaincu le fascisme et conquis l'espace »...

Sa conjointe Anastasia n’est pas en reste, comme en témoignent son interview publiée par Kommersant le 19 mars 2012 :

« Je ne suis pas stalinienne, mais je respecte l'histoire du pays. Je n’aime pas qu’on traîne dans la boue ses dirigeants. Il est évident qu’il y avait beaucoup de mauvaises choses, mais on ne peut réduire Staline à un tyran et un buveur de sang, comme on essaie de le décrire de nos jours. Il a élevé le pays du mieux qu'il a pu. »

Lors de leurs épousailles en 2001, les mariés avaient posé devant un portrait du dictateur !

Pareille indulgence mêlée d’admiration n’est nullement exceptionnelle dans un pays où la figure de Staline est instrumentalisée aussi bien par Poutine que par la plupart de ses opposants. On oublie le totalitarisme, la catastrophe de la collectivisation, les famines, la terreur d’Etat, le Goulag, les pertes effarantes subies pendant la Grande Guerre patriotique, pour glorifier une époque où l’URSS était une superpuissance victorieuse de l’Allemagne et crainte de l’Occident. Oudaltsov en a déduit, en 2018, que « comparé à Staline, Poutine est un pygmée, rien d’autre qu’un nain ».

Pourtant, cet opposant approuve sans réserve l’expansion territoriale de la Russie conduite par Poutine, notamment l’annexion de la Crimée, allant jusqu’à qualifier de « héros » les séparatistes du Donbass, non sans accuser l’Ukraine de perpétrer un « génocide » d’autant qu’à ses yeux, l’Occident est « perfide et hostile à une Russie concurrente ». Et pour cause : « Je suis un patriote soviétique et je considère la destruction de l'Union soviétique comme la plus grande erreur, le plus grand crime, écrivait-il sur son blog en 2014. Par conséquent, je considère l'annexion de la Crimée comme un pas modeste mais important vers la renaissance d'une Union [soviétique] renouvelée. » Jeudi dernier, sur Twitter, Oudaltsov est allé jusqu'à réclamer très sérieusement « la renaissance de l'URSS ».

Cette rhétorique stalinienne, nationaliste et conspirationniste (l’Occident et ses « pantins » ukrainiens étant vus comme les agresseurs de la Russie), est largement antérieure à l’invasion de l’Ukraine en 2022. Elle ne pouvait manquer d’être connue de Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier ne lui en donnait pas moins du « mon ami ».

Le nouvel opposant russe intronisé par Jean-Luc Mélenchon : Alexeï Sakhnin

Hélas, et comme on pouvait s’y attendre, Oudaltsov soutient l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine. Jean-Luc Mélenchon, pour faire oublier ses compromissions passées avec le Kremlin, n’a d’autre choix que de le renier, puis de dénicher un autre opposant, plus acceptable :

« Comme nous l’avions fait avec les Grecs quand Tsípras avait capitulé devant le mémorandum, nous avons aussitôt pris contact avec la minorité restée fidèle à l’idéal commun. Il s’agit d’Alexey Sakhnin. Journaliste et activiste russe, docteur en Histoire et société, c’est un intellectuel militant [qui] vient de quitter le Front de Gauche, en désaccord avec les positions de Sergueï Oudaltsov en faveur de la guerre en Ukraine. »

Alexeï Sakhnin apparaît effectivement plus présentable que la précédente idole de Jean-Luc Mélenchon. Lui aussi est engagé à l’extrême gauche, a manifesté et écrit contre Poutine. Et sa condamnation de l’invasion russe est sans réserve. Son statut d’opposant au Kremlin ne peut lui être dénié.

Toutefois, Sakhnin a, par le passé, tenu un langage pour le moins peu amical envers l’Ukraine. Ainsi voyait-il dans la « Révolution de Maidan », en 2014, un mouvement autoritaire, influencé par les élites occidentales et peuplé de fascistes, ce qui revenait à épouser la lecture complotiste qu’en livrent Poutine et ses thuriféraires, alors que la réalité apparaît sensiblement différente.

Et tout en raillant l’usage du mot « dénazification » par Vladimir Poutine pour justifier l’invasion, Sakhnin a récemment repris à son compte, de nouveau, des éléments narratifs qui se rapprochent de la propagande déployée par le Kremlin :

« L’OTAN, les États-Unis et les politiciens de droite en Europe ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour mettre de l’huile sur le feu. Bien sûr, les extrémistes étasuniens sont ravis de la perspective de voir l’Ukraine devenir un nouvel Afghanistan. Mais il est politiquement et moralement impossible de défendre l’invasion russe en raison de ces intrigues. » 

Malgré son courage et sa fermeté face à Poutine, Sakhnin peine à se débarrasser, on le voit, des « tics » complotistes qui imprègnent la « guerre hybride » conduite par Moscou contre l’Ukraine.

« L’amour est aveugle, l’amitié ferme les yeux », disait Bismarck. Jean-Luc Mélenchon, mis en cause pour ses accointances poutiniennes, n’a cessé de crier son amitié pour des opposants russes soigneusement sélectionnés. Quitte à fermer les yeux sur leurs dérives chauvinistes et conspirationnistes. En toute amitié.

 

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à propos de l'auteur
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Nicolas Bernard
Nicolas Bernard est l’auteur de "La Guerre germano-soviétique. 1941-1945" (éd. Tallandier, 2013, préface de François Kersaudy). Il co-anime avec Gilles Karmasyn le site Pratique de l’Histoire et Dévoiements Négationnistes (PHDN.org).
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