Des gros titres aux petites infos passées inaperçues : ce qu’il fallait retenir de l’actualité des derniers jours en matière de conspirationnisme et de négationnisme.

LA COULEUR DE L’ANTISÉMITISME. Le week-end dernier, lors d’une interview accordée au New York Times, Alice Walker, lauréate du Prix Pulitzer de la fiction pour son roman La Couleur pourpre (1983), a fait un éloge enthousiaste de l’ouvrage And The Truth Shall Set You Free [« Et la vérité vous libérera » – ndlr] (1995). Son auteur, David Icke, est l’un des plus influents théoriciens du complot en Grand-Bretagne, et probablement d’Europe. L’ouvrage en question s’appuie notamment sur Les Protocoles des Sages de Sion et défend la thèse d’un complot juif omniprésent, de l’organisation de la traite des esclaves jusqu’à l’invention et le financement par les Juifs eux-mêmes de la Shoah… (source : Conspiracy Watch, 22 décembre 2018).

COMPLOTS À LA DEMANDE. Les plateformes de vidéo à la demande Netflix et Amazon Prime Video font la promotion, dans leurs catalogues, de vidéos conspirationnistes. Tant sur la plateforme américaine que sur l’interface française, on trouve en effet de pseudo documentaires remettant en question la version communément admise des attentats du 11-Septembre ou tendant à démontrer l’existence des extraterrestres, à grands renforts d’images d’archives détournées. On peut se demander si, au-delà d’une offre fictionnelle, il est vraiment indispensable de nourrir le complotisme et les lubies déjà bien installés dans l’esprit d’une partie du public (source : Conspiracy Watch, 18 décembre 2018).

Péage de Poussan (capture d’écran d’une vidéo postée sur Facebook le 1er décembre 2018 sur la page des #GiletsJaunes du 34 – bassin de Thau).

GILETS JAUNES. Le mouvement des Gilets jaunes n’en finit pas de révéler sa propension à verser dans les théories du complot et l’antisémitisme. Dans un entretien au journal suisse Le Temps, le philosophe Mathias Girel précise les caractéristiques du phénomène complotiste « dans un contexte où le fonctionnement politique et la transparence des institutions ne sont pas toujours évidents », mais au sujet desquelles il appelle à ne pas généraliser (source : Le Temps, 16 décembre 2018). On lira également l’analyse du chercheur en neurosciences Sebastian Dieguez pour lequel « sans le complotisme, il n’y aurait pas de mouvement des “gilets jaunes” à proprement parler » et qui parle à leur sujet de « camaraderie épistémique » fondée sur « une connaissance partagée et ajustée aux besoins du groupe » (source : bonpourlatete.com, 18 décembre 2018). Les témoignages abondent. Antisémitisme et antimaçonnisme sont affichés, comme sur le calicot de Saint-Romain-de-Popey (Rhône) ou le « mort aux francs-maçons » peint sur la chaussée, au péage de Poussan (Hérault). Une pancarte « Bilderberg on arrive » figurait également à Saint-Romain-de-Popey, allusion au groupe de Bilderberg, objet de tous les fantasmes complotistes depuis des décennies, dont Bruno Tertrais et François Lenglet avaient rappelé les finalités pour Conspiracy Watch. Le « chant de la quenelle », signe de ralliement antisystème mais aussi antisémite, a enfin été entonné par des manifestants Gilets jaunes le samedi 22 décembre à Montmartre (source : L’Obs, 22 décembre 2018).

ÂGE DE LA BÊTISE. Dans la revue Esprit, Raffaele Alberto Ventura s’interroge sur le conflit des interprétations lié à la « désintermédiation du savoir », c’est-à-dire un contexte qui se caractérise par de « nouvelles hiérarchies de productions du savoir, décentralisées et sans intermédiaires ». Une « ubérisation de la vérité [qui] met fin aux anciens monopoles du savoir incarnés par l’Université ou la grande presse, et les remplace par la longue traîne des représentations du monde sur les plateformes numériques, où chacun peut faire son marché »« L’âge de la post-vérité, conclut le philosophe, n’est donc pas celui de l’ignorance mais celui de la bêtise. Cette bêtise s’incarne dans ce que nous considérons comme des valeurs fondamentales: l’esprit critique, la désintermédiation du savoir et sa circulation, dont les doubles obscurs sont le scepticisme, la surcharge informationnelle et les mécanismes de polarisation » (source : Esprit, décembre 2018).

DÉONTOLOGIE. La rédaction du journal télévisé de France 3 a fait disparaître de l’écran, dans l’édition nationale du 19/20 du 15 décembre 2018, une pancarte sur laquelle était écrit « Macron dégage ». Ce maquillage a fait polémique, même s’il a été rapidement établi que la cheffe d’édition avait pris la décision de modifier la photo dans le souci d’appliquer une règle interdisant de passer des insultes à l’écran. L’affaire révèle certes des dysfonctionnements internes et des désaccords – banals – sur la manière de traiter un événement, mais, si l’on en croit la direction de l’information de la France Télévisions, « aucun ordre sur la façon de traiter un sujet ». La direction est en outre venue rappeler en interne que « toute modification d’un document (image, son, photo…) provenant a fortiori de l’extérieur [était] à proscrire » : « L’application stricte de cette consigne concourt à la crédibilité de notre information qui se veut rigoureuse et exigeante » explique la direction de l’information de France TV (source : checknews.fr, 17 décembre 2018). Plus inquiétant : le journaliste allemand Claas Relotius, 33 ans, plusieurs fois primé pour ses reportages, a été contraint d’avouer il y a trois semaines qu’il avait falsifié plus d’une dizaine de ses articles, allant jusqu’à inventer de toutes pièces certaines interviews (source : Libération, 20 décembre 2018).

ÉTIENNE CHOUARD. Le groupe La France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale a annoncé le 18 décembre 2018, lors d’une conférence de presse, sa proposition de loi visant à introduire dans la Constitution le référendum d’initiative citoyenne (RIC). L’occasion pour François Ruffin, député de la Somme et rédacteur en chef du journal Fakir, de saluer en Étienne Chouard un homme « de conviction ». L’hommage a fait grand bruit, y compris dans les rangs de LFI. En cause, la proximité de Chouard avec le polémiste antisémite Alain Soral et sa propension au complotisme. Ruffin s’est justifié sur Twitter en estimant que « Chouard a[vait] mis fin à ses étranges liens ». Rien n’est toutefois moins sûr en ce qui concerne une personnalité sulfureuse qui n’a jamais remis en cause les multiples théories du complot qu’il a diffusées (source : Conspiracy Watch, 19 décembre 2018). On lira également la mise au point d’Abel Mestre dans Le Monde sur les « références ambiguës » du député Ruffin à ce sujet. Sur la question plus spécifique du « référendum d’initiative citoyenne » dont Chouard s’est fait le théoricien au lendemain du traité constitutionnel européen de 2005, on lira la mise en perspective historique de Sylvain Boulouque dans L’Obs (source : L’Obs, 20 décembre 2018).

Capture d’écran issue du site antifasciste belge Resistances.be.

PROCÈS NEMMOUCHE. Le procès de Mehdi Nemmouche s’est ouvert au tribunal de Bruxelles le 20 décembre à Bruxelles. L’audience avait pour finalité de dresser une liste précise des 150 à 200 témoins qui seront appelés à la barre à partir du 10 janvier 2019. L’attentat du Musée juif de Bruxelles avait fait quatre morts le 24 mai 2014 (source : 20 Minutes, 20 décembre 2018). Les premières spéculations complotistes étaient apparues dans les heures qui avaient suivi l’annonce de la tuerie. Tariq Ramadan avait alors expliqué que le caractère antisémite du crime relevait d’une « manœuvre de diversion quant aux vrais motifs et aux exécutants » (source : Conspiracy Watch, 1er juin 2014). On rappellera que les avocats de Nemmouche, Me Henri Laquay et Me Sébastien Courtoy, ont par ailleurs assuré la défense de Dieudonné M’Bala M’Bala des mains de qui ils ont reçu une « quenelle d’or » en 2012.

LABOUR PARTY. Le député travailliste britannique Chris Williamson a apporté son soutien au saxophoniste « antisioniste » Gilad Atzmon, complotiste assumé évoluant dans la mouvance soralo-dieudonniste. Il y a deux mois, Atzmon avait rendu hommage au négationniste Robert Faurisson. Dans un premier temps, Williamson a tweeté une pétition pour défendre Atzmon avant de supprimer son message, arguant qu’il n’était pas au courant des positions antijuives du musicien. Le Jewish Labour Movement a néanmoins demandé à Jeremy Corbyn de le suspendre en raison de ses provocations répétées contre les Juifs (source : The Guardian, 21 décembre 2018).