Alice Walker, l’auteure de La Couleur pourpre, a créé la polémique en recommandant, dans les colonnes du prestigieux New York Times, la lecture d’un livre antisémite du complotiste David Icke.

“And The Truth Shall Set You Free”, de David Icke (1995)

And The Truth Shall Set You Free [« Et la vérité vous libérera » – ndlr] est un ouvrage du théoricien du complot – et négationniste – britannique David Icke paru en 1995, à compte d’auteur. Son contenu était si manifestement antisémite que son éditeur de l’époque avait refusé de le publier. Pourtant, le week-end dernier, lors d’une interview accordée au New York Times, Alice Walker, lauréate du « Prix Pulitzer de la fiction » pour son roman La Couleur pourpre (1983), n’a pas hésité à en faire un éloge enthousiaste.

A la question traditionnelle « Quels livres se trouvent sur votre table de nuit ? », elle a cité quatre livres… dont And The Truth Shall Set You Free, de Icke. Et d’ajouter avec un enthousiasme visible :

« Dans ce livre d’Icke, il y a toute l’existence, à la fois sur cette planète et sur plusieurs autres, et cela donne à réfléchir. Le rêve d’une drôle de personne devient réalité ».

Par pudeur ou peut-être simplement par ignorance, le journaliste du New York Times ne relèvera pas. Mais les réactions dans la presse anglophone se sont multipliés au cours de la semaine.

Comment une militante comme Alice Walker, engagée dans de nombreux combats humanistes (droits des femmes, droits des minorités, défense de l’environnement, lutte contre le racisme et les mutilations génitales des femmes, etc.) peut-elle ainsi délibérément se compromettre dans la promotion d’un ouvrage, et d’un auteur, si controversés ?

A dire vrai, Alice Walker et David Icke se sont déjà rencontrés au moins une fois. En septembre 2016, Icke postait sur Twitter une photo de sa rencontre avec l’écrivain américaine.

Capture d’écran d’un tweet de David Icke sur sa rencontre avec Alice Walker (Twitter / @davidicke, 27 septembre 2016)

L’ouvrage de David Icke cite à plusieurs reprises Les Protocoles des Sages de Sion, un célèbre faux considéré mondialement comme l’un des documents antisémites les plus influents de l’histoire. Il présente le Talmud, l’un des textes fondamentaux du judaïsme rabbinique, comme « l’un des documents les plus horriblement racistes de la planète », et affirme, entres autres énormités, que les Juifs ont financé la Shoah et contrôlent secrètement le Ku Klux Klan, la célèbre organisation raciste et antisémite américaine.

David Icke est de notoriété publique l’un des plus influents théoriciens du complot en Grande-Bretagne, et probablement d’Europe (sa page Facebook compte près de 780 000 « likes » et 740 000 abonnés). Par le passé, cet ancien joueur de football puis commentateur sportif s’était également présenté comme « le fils de Dieu ».

En maître ès conspirationnisme, Icke adhère globalement à toutes les grandes théories du complot : Illuminati, Nouvel Ordre Mondial, déni du changement climatique, remise en cause de la « version officielle » des attentats du 11-Septembre, rejet des vaccins… Il est bien sûr convaincu que « les juifs » participent activement à un pacte secret pour contrôler le monde. Mais la théorie du complot à laquelle son nom reste le plus souvent associé est sans conteste celle du complot reptilien : Icke est persuadé que les puissants de ce monde sont en réalité des reptiles humanoïdes venus d’une autre galaxie.

Mais son antisémitisme n’est pas seulement « anecdotique » ou « circonstanciel » : dans le seul livre dont il est question ici, note Yaïr Rosenberg dans Tablet Magazine, « le mot “juif” apparaît 241 fois et le nom “Rothschild” est mentionné 374 fois ».

Ainsi, selon lui, le B’naï Brith (la plus ancienne organisation caritative juive, fondée en 1843) serait à l’origine de la traite des esclaves noirs en Amérique, conformément aux thèses diffusées par la Nation of Islam de Louis Farrakhan.

« Les juifs » auraient en outre délibérément financé la Shoah et seraient aujourd’hui, dans la même « logique », à l’origine d’attaques et attentats antisémites de façon à désigner leurs ennemis comme responsables. On n’en finirait pas de lister les véritables délires antisémites de celui qui d’un côté nie la réalité de la Shoah et, de l’autre, accuse les juifs de l’avoir financée (cherchez l’erreur !).

C’est pourtant ce livre de David Icke qu’Alice Walker a choisi de recommander aux lecteurs du New York Times. On aimerait croire à un « accident » ou un « malentendu ». Il n’en est malheureusement rien.

Depuis 2013, Alice Walker a constamment encensé Icke et sa « production » sur son blog et lors de nombreuses déclarations aux médias. Et si l’on a voulu croire que son refus de voir son œuvre majeure (La Couleur pourpre) traduite en hébreu tenait uniquement à son engagement en faveur des droits des Palestiniens, celui-ci n’explique en tout cas pas la publication sur son blog personnel de textes et vidéos égrenant jusqu’à la nausée l’ensemble des poncifs antisémites les plus éculés (meurtre du Christ, pédophilie recommandée par le Talmud, « goyim » considérés par les juifs comme des « sous-hommes », etc.).

Selon un rapport de l’Anti Defamation League (ADL), principale organisation juive américaine de lutte contre l’antisémitisme, les incidents antisémites aux Etats-Unis ont augmenté de 57 % en 2017. C’est la plus forte hausse enregistrée depuis les années 1970.