Il est permis de s’interroger sur les raisons qui conduisent ces plateformes à donner une telle visibilité à des œuvres aussi douteuses – et, au passage, à financer leurs auteurs.

Résultats à la requête “Théories du complot” sur Netflix (capture d’écran)

Mis en cause pour leur responsabilité dans la propagation de contenus conspirationnistes, les réseaux sociaux (comme Facebook) et les plateformes de vidéos en ligne (comme YouTube) font valoir qu’elles ne peuvent être tenues responsables des contenus diffusés par des millions d’internautes et se retranchent derrière leur statut de simple hébergeur [1].

Toute autre est la situation de plateformes de vidéo à la demande. Avec des modèles différents (abonnement pour Netflix et Amazon Prime, location ou vente a l’unité pour Itunes et GooglePlay), ces plateformes composent elles-mêmes leur catalogue des films et séries. Elles en négocient âprement les droits (partage des revenus et calendrier) et n’offrent qu’un nombre limité de films et de séries, comme peuvent le constater leurs abonnés.

La presse américaine et britannique s’étonne régulièrement de la présence de documentaires conspirationnistes sur les attentats du 11-Septembre, les vaccins, le « Nouvel Ordre Mondial » ou les extra-terrestres dans le catalogue de ces plateformes. The Telegraph pointait ainsi, il y a quelques mois, la présence dans le catalogue d’Amazon Video de films de l’animateur complotiste Alex Jones (Endgame, Police State 2, Police State 3, Police State 4…) ou encore de David Icke, qui dénoncent le grand complot des « reptiliens ». Selon David Icke, le monde est gouverné par des extraterrestres tout droit venus de la constellation Draco. George W. Bush, Hillary Clinton, Henry Kissinger, la reine d’Angleterre ou Tony Blair figureraient parmi ces êtres ayant pris forme humaine. Slate répertoriait sur Amazon Prime plusieurs documentaires anti-vaccins (Shoot Em’ Up: The Truth About Vaccines, We Don’t Vaccinate !, Vaxxed: From Cover-Up to Catastrophe, The Greater Good…), parmi de nombreux autres.

Qu’en est-il de la version française de ces plateformes ?

Le catalogue d’Amazon Prime Video France propose Zeitgeist. The Movie (ainsi que Zeitgeist Addendum), « un documentaire présentant sous un angle différent les mythologies et les croyances des sociétés modernes ainsi que leurs problèmes culturels communs » selon la notice de la plateforme. Datant de 2007, Zeitgeist (un film de Peter Joseph) est, en fait, une compilation de « faits alternatifs » et de complotisme teinté d’antisémitisme. Son auteur y déroule l’argumentaire classique du 9/11 Truth Movement et dénonce  les démoniaques profiteurs du business de la guerre – Rockefeller et les financiers juifs Baruch et Rothschild. A noter, au passage, que Zeitgeist est également disponible en vente ou en location sur Itunes.

On trouve, aussi, dans le catalogue d’Amazon Video, deux vidéos consacrées au « complot » du 11-Septembre : Loose Change 9/11, de Dylan Avery (« Cette version devrait changer votre regard sur le 11 septembre et sur le monde », nous dit Amazon) et 9/11 : Preuves d’explosifs – les experts se prononcent de Richard Gage, présenté en ces termes : « Ce film présente les preuves qui vont à l’encontre des mythes de la version officielle, offertes par 40 experts de domaines spécialisés tels que l’ingénierie, l’architecture de gratte-ciel, la physique, la chimie, la protection contre l’incendie, la métallurgie, ainsi que la démolition contrôlée ».

  • L’édition 2015 de Loose Change, actuellement en ligne, développe la thèse défendue dans les versions antérieures (Loose Change en 2005, Loose Change Final Cut en 2007, Loose Change: An American Coup en 2009) selon laquelle le 11-Septembre aurait été conduit avec la complicité de l’administration Bush. Premier blockbuster du web, avec des millions de vues sur YouTube, Loose Change inscrit les attentats du 11 septembre 2001 dans une vision de l’Histoire faite de mensonges d’Etat, de « false flags » et « d’inside jobs » : l’incendie du Reichstag, l’incident du Golfe du Tonkin (qui justifiera les bombardements du Nord Vietnam), les armes de destruction massive de Saddam Hussein… Un montage nerveux combine enregistrements vidéo ou audio du 11-Septembre, extraits de documents officiels et images numériques pour tenter de démontrer que l’effondrement des tours résulte d’une démolition contrôlée et que le Boeing du vol 77 d’American Airlines ne s’est pas crashé sur le Pentagone.
  • Sorti en 2012, 9/11: Preuves d’explosifs – les Experts se prononcent est la version française de 9/11 : Explosive Evidence – Experts Speak Out. Richard Gage, l’architecte à l’origine de la campagne Architects & Engineers for 9/11 Truth, devenu l’une des figures des Truthers, y rassemble une série de témoignages pour démontrer que l’effondrement des tours du World Trade Center a été causé par des explosifs préalablement installés.

Netflix, plus prudent qu’Amazon s’agissant des attentats du 11-Septembre, n’en propose pas moins deux documentaires fumeux consacrés aux extra-terrestres : Unacknowledged (« Le docteur Steven Greer, grande figure de l’ufologie, interroge des témoins et présente des documents confidentiels concernant l’existence d’extraterrestres ») et Extraordinary (« Découvrez la vie et l’histoire de Stan Romanek, qui prétend avoir vécu des situations dépassant l’entendement après être entré en contact avec des extraterrestres »).

  • Unacknowledged prétend s’attaquer au secret le mieux gardé de l’histoire. Steven Greer y rassemble les témoignages de hauts-gradés de l’armée et de hauts fonctionnaires américaine, documents « confidentiels » et images d’OVNI pour essayer de démontrer qu’un coup d’État silencieux aurait eu lieu dans les années 1950 pour cacher au Congrès, au Président et aux autres dirigeants mondiaux l’existence d’échanges secrets avec des extraterrestres ainsi que l’existence d’une nouvelle énergie capable de remplacer le pétrole et de régler les problèmes de l’humanité. A noter qu’Unacknowledged est également disponible en vente ou en location sur Itunes, GooglePlay et sur Microsoft Store.
  • Extraordinary est le récit des rencontres de l’ufologue Stan Romanek avec des extraterrestres et de leurs échanges (par télépathie et écriture automatique). Romanek ne lésine pas sur les péripéties : enlèvements successifs, disparition soudaine, miracle médical, crop circles, men in black, fantômes et orbes, reproductions génétiquement modifiées…

Il est permis de s’interroger sur les raisons qui conduisent ces plateformes à donner une telle visibilité à des œuvres aussi douteuses – et, au passage, à financer leurs auteurs. Et ce, d’autant plus, que certaines de ces vidéos sont déjà disponibles, depuis plusieurs années et gratuitement, sur YouTube.

Les plateformes de vidéos à la demande misent sur l’exclusivité pour attirer de nouveaux abonnés : elles investissent désormais massivement dans la production de films et de séries. A lui seul, avec 125 millions d’abonnés dans le monde, Netflix se prépare à dépenser 13 milliards de dollars en 2018 pour ses productions maison et s’impose comme le premier producteur de films au monde. Soucieuses de conjuguer adhésion du public et reconnaissance critique, ces plateformes s’attachent même désormais les talents d’acteurs et de réalisateurs renommés.

Les théories du complot sont devenues le moteur d’un nombre croissant de séries. Pour le meilleur – parfois – et – trop souvent – pour le pire. Les fictions ne suffiraient-elles pas à satisfaire la soif du public pour les histoires de conspirations ? Est-il vraiment indispensable de nourrir, au travers de pseudo-documentaires, d’images d’archives détournées et de pseudo-experts,  un complotisme et des lubies déjà bien installés dans l’esprit d’une partie du public ?

Contactés par notre rédaction, ni Netflix ni Amazon Prime n’ont donné suite à nos sollicitations.

 

Note :

[1] Invoquant une violation des conditions d’utilisation relatives aux discours de haine, Facebook, Apple, YouTube et Spotify ont privé depuis l’été dernier Alex Jones (Infowars) d’accès à leurs plateformes. Facebook a retiré quatre pages affiliées à Alex Jones dont les contenus glorifiaient la violence utilisaient des termes « déshumanisants » à l’égard de certaines catégories de personnes. YouTube a suspendu la chaîne d’Alex Jones, qui comptait 2,4 millions d’abonnés. Apple a retiré de sa plateforme la plupart des podcasts d’Alex Jones et Spotify tous les enregistrements de l’émission “The Alex Jones Show” qui constituaient des entorses à son règlement sur les discours haineux.

 

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