L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 04/01/2020 au 10/01/2021).

BILAN. Pour L’Express, Rudy Reichstadt fait le bilan d’une année 2020 qui aura été marquée par une pandémie, mais aussi par une épidémie de désinformations sur les réseaux sociaux, dans les médias ou à l’Assemblée nationale. La communauté scientifique elle-même n’a pas été épargnée. Pour le directeur de Conspiracy Watch, 2021 verra peut-être un reflux du phénomène en cas de maîtrise de la Covid-19. Mais quoi qu’il en soit, cette poussée conspirationniste laissera des traces durables, notamment pour la vie démocratique (source : L’Express, 4 janvier 2021). Il est utile, à cet égard, de relire les enseignements de notre sondage réalisé en collaboration avec la Fondation Jean-Jaurès et l’Ifop, qui avait été publié le 28 mars 2020, deux semaines après le début de l’épidémie.

TROTTA. Le militant complotiste Silvano Trotta a pris pour cible, dans l’un de ses tweets, Rudy Reichstadt. Le message mensonger a déclenché un déferlement de commentaires hostiles dont plusieurs à caractère antisémite. Les réactions de soutien au directeur de Conspiracy Watch ont été nombreuses. La preuve que le travail de notre observatoire porte, mais aussi, si l’on en doutait encore, que l’antisémitisme est un invariant de la complosphère. Une affaire qui a inspiré un dessin à notre collaborateur Morgan Navarro.

ANTIVAXX. « Une balle dans la tête » : c’est ce qui est promis au docteur Jérôme Marty, médecin généraliste et président de l’Union française pour une médecine libre (UFML), dans l’un des messages qui lui ont été adressés. Depuis des mois, ses prises de position publiques dans la lutte contre l’épidémie lui valent harcèlement et menaces de mort. Il n’est pas le seul : nombre de ses confrères, engagés comme lui dans la campagne de vaccination, sont logés à la même enseigne (source : Quotidien, 5 janvier 2021). À noter, sans grande surprise, qu’Étienne Chouard, figure du mouvement des Gilets jaunes, a manifesté une position vaccino-sceptique sur les réseaux sociaux (source : Twitter). Au sujet des doutes et critiques exprimés sur le vaccin à ARN, l’immunologue Steve Pascolo a fait valoir sans détours que, depuis des millions d’années, « le corps humain est habitué à recevoir de l’ARN de l’extérieur, et on ne devient pas transgénique ni modifié pour autant ! » (source : Quotidien (Twitter), 8 janvier 2021).

En décembre 2020, un médecin américain a retiré 57 fioles contenant des vaccins Moderna des réfrigérateurs du centre médical du Wisconsin dans lequel il travaillait, car il pensait que le vaccin pourrait modifier l’ADN humain. L’homme a reconnu, devant les enquêteurs, être « un conspirationniste » (source : Sud Ouest, 5 janvier 2021).

Des personnes sont-elles décédées après avoir été vaccinées contre la Covid-19 et l’injection était-elle la cause de leur décès ? Les conséquences et possibles effets secondaires – quelques millions de personnes ont déjà pu être vaccinées à travers le monde – sont scrutés sur les réseaux sociaux. Suisse, Portugal, Israël… D’après plusieurs publications sur Twitter, au moins trois personnes originaires de ces trois pays seraient mortes peu de temps après avoir reçu une première dose. Fatale conséquence ou simple coïncidence ? Après enquête, il apparaît qu’aucun élement ne permet à ce stade d’établir un lien entre la vaccination contre la Covid-19 et les trois décès recensés (source : 20 Minutes, 5 janvier 2021).

ENTREPRISES ET COMPLOTISME. À l’heure où l’information est sans cesse détournée, les entreprises ne sont pas à l’abri d’une guerre de réputation. Les enjeux de la communication de crise en sont transformés : il ne s’agit plus de réagir mais d’anticiper. « Les guerres d’information peuvent prendre deux formes : soit elles inventent une réalité qui n’existe pas, soit elles courbent ou réinterprètent des faits réels pour leur donner un sens totalement nouveau » explique ainsi Éric Delbecque, expert en intelligence économique et stratégique, interviewé par L’ADN aux côtés de Vincent Lamkin, directeur associé et fondateur, chez Comfluence (source : L’ADN, 5 janvier 2021).

IRAN. Il y a un an, le 8 janvier 2020, un Boeing d’Ukraine International Airlines avec 176 personnes à son bord était abattu en vol par un missile dans les environs de Téhéran. Quelques jours plus tard, l’Iran reconnaissait sa responsabilité, venant démentir les interprétations complotistes que certains s’étaient empressés de faire du drame. Retour sur un couac de la complosphère (source : Conspiracy Watch, 16 janvier 2020).

CAPITOLE. Le Capitole a été pris d’assaut par des militants pro-Trump le 6 janvier 2021, après que le président sortant, qui avait réuni ses soutiens à Washington, les a incités à se rendre vers ce bâtiment qui abrite le Congrès, siège du pouvoir législatif américain. Les troubles ont entraîné la mort de cinq personnes dont un policier de 42 ans, apportant une fois de plus la preuve de l’impact dramatique que les fausses informations et le complotisme peuvent avoir dans la réalité.

Le 6 janvier, l’extrême droite était bien représentée, comme en témoignent de multiples symboles arborés par les militants. Une image a particulièrement marqué les esprits, celle d’un individu torse nu et tatoué. Jacob Anthony Chansley, alias « Jake Angeli », également connu sous le pseudonyme de « Q Shaman », est en fait une figure bien connue du mouvement complotiste pro-Trump (source : MEAWW, 6 janvier 2021 ; Slate, 8 janvier 2021).

Commentant ces événements, les militants pro-Trump ont réagi avec colère, incompréhension ou ont encore mis en avant la faribole d’un « complot antifa » destiné à les discréditer. La frange radicale des soutiens de Donald Trump s’enferme ainsi toujours un peu plus dans le déni (source : Le Monde, 7 janvier 2021).

En témoigne le compte Twitter de l’internaute complotiste Antoine Hallé. Selon ce dernier, c’est Trump et non Biden qui a gagné l’élection présidentielle américaine. Tout aurait été mis en scène pour « laisser à l’ennemi l’illusion de la victoire jusqu’au bout pour ensuite instaurer la loi martiale » puis rendre sa souveraineté au peuple…

Le youtubeur complotiste Silvano Trotta soutient le même type de thèse tandis que son ami québécois Alexis Cossette-Trudel s’est lancé, au lendemain de l’intrusion au Capitole, dans un commentaire laborieux dont il ressort qu’il n’y aurait aucun doute à avoir sur la circonstance que Joe Biden ne sera pas président et que Trump emportera la mise au dernier moment. Tout aurait en effet été planifié à l’avance par l’Administration Trump elle-même…

Aux internautes qui se sont efforcés de démontrer que le groupe d’insurgés était en fait composé d’opposants à Trump déguisés, Jeff Yates apporte la preuve du contraire (source : Radio-Canada, 7 janvier 2021). Une lecture à compléter par l’écoute de la chronique de Tristan Mendès France, resituant l’influence de QAnon sur ces événements (source : France Inter, 8 janvier 2021). À lire également, toujours autour de QAnon, le premier épisode d’une étude d’Eymeric Manzinali et l’analyse dense publiée par le site Bellingcat.

TWITTER. Le compte personnel du président des États-Unis a été supprimé dans la nuit du vendredi 8 au samedi 9 janvier, ainsi que ceux des principales figures de la mouvance conspirationniste QAnon, dont le compte de Cossette-Trudel, pour avoir enfreint les règles du réseau social. Twitter justifie sa décision par la crainte de « nouvelles manifestations armées » aux États-Unis (source : Le Monde, 9 janvier 2021).

BANNON. « War Room », la chaîne YouTube de Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump et militant d’extrême droite, a été supprimée par la plateforme pour violations répétées de ses règles (fausses allégations). En nombre dernier, Bannon avait suggéré de mettre les têtes du directeur du FBI Christopher Wray et du Dr Anthony Fauci « au bout d’une pique ».

BARON. Sylvain Baron est un blogueur conspirationniste et un activiste souverainiste connu notamment pour avoir initié un mouvement de décrochage des drapeaux européens des lieux publics. Conspiracy Watch a consacré une notice à cette figure de la complosphère d’extrême droite, qui a participé au mouvement des Gilets jaunes et en particulier au groupe des Gilets jaunes constituants. C’est ce personnage haut en couleurs qu’André Bercoff a invité dans son émission sur Sud Radio, le mercredi 6 janvier 2021. Le journaliste lui a demandé de justifier son soutien à Robert Faurisson, ce qui a donné lieu à une réponse des plus confuses et à l’affirmation selon laquelle Dieudonné M’Bala M’Bala et Alain Soral avaient « été ostracisés et salis constamment par le mainstream médiatique ». Invité par André Bercoff à commenter l’invasion du Capitole de Washington par des militants pro-Trump extrémistes, Sylvain Baron a estimé que « lorsque le peuple n’a plus aucun moyen légal et pacifique de pouvoir se faire entendre, il est de son droit de résister » (source : Sud Radio, 6 janvier 2021).

ATTENTATS JANVIER 2015. Il y a six ans, le 9 janvier 2015, s’achevait la cavale meurtrière des frères Kouachi, à Dammartin-en-Goële, chez l’imprimeur Michel Catalano. Celui-ci avait témoigné dans le documentaire Complotisme, les alibis de la terreur des réactions complotistes qu’il avait pu rencontrer. Une séquence à retrouver ici.

TRIBUNE. Dans un texte publié dans Ouest-France, Paula Forteza et Matthieu Orphelin lancent un salutaire « appel à toutes les personnes de bonne volonté » pour sortir du complotisme. Selon les deux députés non-inscrits (élus sous l’étiquette LREM en 2017), « le chemin pour en sortir passera probablement par un apaisement général du débat public [et] une désescalade dans la violence verbale », formulation qui donne l’impression regrettable de renvoyer dos-à-dos les complotistes et ceux qui proposent une analyse critique de leurs thèses. Estimant que nous serions démunis face au complotisme, ils prônent une amélioration de « la transparence à tous les niveaux » (décisions politiques et lobbys, haute administration, plateformes et algorithmes, relations entre les médias et leurs actionnaires, etc.). Paula Forteza est l’autrice d’une récente (et riche) note de la Fondation Jean-Jaurès sur la régulation des réseaux sociaux.

À LIRE. En matière de désinformation, la simple rectification et répétition des faits ne change pas grand-chose, comme l’indique un article de fond publié par The Guardian. Le texte souligne notamment la dimension narrative et globale de l’information et le fait que les individus l’appréhendent comme telle : chercher à corriger des éléments ponctuels se révèle souvent infructueux quand on ne touche pas à la structure globale. L’article rappelle aussi que ce travail de « déconstruction » des infox est plus efficace lorsqu’il est mené sur une base individuelle qu’avec des personnes qui se connaissent bien entre elles (source : The Guardian, 1er janvier 2021).

APOCALYPSE COGNITIVE. Notre ami Gérald Bronner, membre du conseil scientifique de Conspiracy Watch, publie ces derniers jours Apocalypse cognitive (PUF, 2021). Invité dimanche 10 janvier de « C politique » (France 5), il y revient sur son parcours intellectuel d’ancien croyant conspirationniste et millénariste « sauvé » par la sociologie.