A l’occasion des 25 ans de l’écrasement du mouvement de la Place Tiananmen, Le Monde.fr rappelle opportunément que la théorie du complot constitue, jusqu’à aujourd’hui, la version officiellement adoptée par le Parti communiste chinois pour rendre compte des événements :

« Les manifestations ont été provoquées par la mort le 15 avril de Hu Yaobang, une des figures réformatrices du Parti communiste chinois, qui avait été limogé en janvier 1987 sous l’accusation de faiblesse face à des manifestations étudiantes. S’ensuivirent plusieurs semaines d’agitation dans les rues des villes chinoises et l’occupation par des milliers d’étudiants de la place Tiananmen, en plein centre de Pékin. Alors que le mouvement s’essoufflait, un éditorial publié le 26 avril par le Quotidien du Peuple l’a ranimé. Le texte condamnait la mobilisation comme un "complot planifié" visant à renverser le Parti communiste, accusant un "petit groupe de gens" de vouloir plonger le pays dans le chaos. (…) [Aujourd’hui,] les autorités s’en tiennent toujours au verdict de l’éditorial du 26 avril et continuent à qualifier de "contre-révolutionnaires" les manifestants. Dans un éditorial publié le 3 juin de cette année, le journal nationaliste Global Times évoque l’ "incident de Tiananmen", dénonçant l’activisme des "forces anti-chinoises en Europe et des exilés chinois". "La jeune génération évite d’être induite en erreur par des forces opposées au système politique chinois actuel", écrit le quotidien. »

Sans grande suprise, le discours officiel chinois sur le printemps de Pékin ne se distingue guère de celui que l’on peut trouver sur le très conspirationniste Réseau Voltaire :

« Comme l’a révélé Thierry Meyssan, le soulèvement de Tienanmen était la première tentative de la CIA d’organisation d’une "révolution colorée". Le théoricien de ce mode de subversion, Gene Sharp, et son assistant Bruce Jenkins, dirigeaient personnellement à Pékin les manifestations » (1).

L’affirmation est éhontément mensongère. Peu importe. Il est bien dans l’ordre des choses que les désinformateurs professionnels prêtent main forte aux étouffeurs de la liberté.

Violence symbolique

Le plus intéressant est de noter la constance avec laquelle l’argument du complot est mobilisé par les régimes dont la légitimité démocratique est remise en cause. Les gouvernements qui, à Téhéran, Damas, Moscou , Abidjan, Istanbul ou Caracas ont, au cours des dernières années, été confrontés à une contestation interne, ont tous cédé à la tentation d’en attribuer l’origine à l’action invisible de quelque conspiration « impérialiste » et de travestir l’ensemble de leurs opposants qui en « agents de l’étranger », qui en marionnettes au service de forces occultes.

En déniant aux opposants ainsi diabolisés la possibilité qu’ils aient pu agir de manière spontanée, en récusant la sincérité de leurs récriminations et en décourageant toute solidarité internationale à leur égard au nom d’un anti-impérialisme à géométrie variable, la théorie du complot double la répression d’une implacable violence symbolique.

Mais le recours à la théorie du complot ne relève pas que de l’inversion accusatoire. Faisant d’une pierre deux coups, elle permet au gouvernement le plus incapable d’endosser le statut de victime, de placer ceux qui osent s’élever contre lui en situation de devoir rendre des comptes, mais aussi de détourner l’attention de ses propres impérities. C’est dire si la théorie du complot n’est pas prête de disparaître de la boîte à outils des partis uniques, des dictateurs et des leaders populistes.

Note :
(1) Cité en note dans l’article de l’Italien Domenico Losurdo, « Tienanmen, 20 ans après » (Réseau Voltaire, 9 juin 2009). Fervent admirateur de Staline, Losurdo y explique que les événements de la Place Tienanmen « se présentent comme un coup d’État manqué, et une tentative échouée d’instauration d’un Empire mondial prêt à défier les siècles ».