
« Révolution colorée ». Notre lexique politique s'enrichit continuellement de nouvelles expressions à la postérité plus ou moins heureuse. Rares sont celles qui ont été autant galvaudées. Apparu il y a dix ans, le terme de « révolutions de couleurs » hante désormais la littérature conspirationniste. De révolution populaire pacifique traduisant les aspirations sincères d'une société civile exaspérée par les fraudes, la corruption et l'étouffement des libertés publiques, « révolution de couleur » en est venu à désigner une tentative d'ingérence visant à fomenter des coups d'État soft contre des régimes jugés trop indociles à l'égard des États-Unis. Qu'un élan populaire vers la démocratie soit dénoncé comme une basse manœuvre impérialiste ne va pourtant pas de soi. Comment cette dénomination mi-lyrique mi-sarcastique de « révolution colorée » a-t-elle pu en arriver à nommer l'exact contraire de ce qu'elle entendait signifier au départ ?
Aux origines des révolutions de couleurs
Début novembre 2003, les élections législatives géorgiennes donnent vainqueur le parti du président Edouard Chevardnadze. Le scrutin a été entaché de fraudes en tous genres : bourrages d'urnes, faux électeurs… La contestation s'organise. Par milliers, les opposants au vieux satrape géorgien manifestent quotidiennement dans les rues de Tbilissi. C'est dans ce contexte que Chevardnadze convoque la nouvelle chambre. Le 22 novembre, Mikhaïl Saakachvili force l'entrée du Parlement avec ses partisans armés de fleurs. « La révolution des roses a commencé » déclare le chef de l'opposition, en référence à ce qui est alors devenu le symbole du mouvement. Trentenaire diplômé d'Harvard, réputé pro-occidental, Saakachvili a le sens du marketing – il avait été question, au départ, de donner au soulèvement le nom de « révolution de velours » en hommage au mouvement tchécoslovaque de novembre 1989. Chevardnadze est chassé du Parlement où il était en train de prononcer un discours retransmis à la télévision. L'armée géorgienne passe à l'opposition. Au terme d'une médiation russe, le président accepte de démissionner. Le régime s'est effondré sans qu'un seul coup de feu n'ait été tiré. Deux mois plus tard, Saakachvili est investi président de Géorgie.
A la fin de l'année 2004, un scénario similaire se déroule en Ukraine. Contestant la régularité du second tour de l'élection présidentielle, qui voit s'affronter Viktor Ianoukovitch, le dauphin du président en exercice, et le pro-occidental Viktor Iouchtchenko, l'opposition se mobilise massivement. La pression populaire est telle que la Cour suprême invalide les résultats du scrutin. Un « troisième tour » est organisé au terme duquel Ianoukovitch est contraint de s'incliner face à son rival. C'est la « révolution orange », la couleur adoptée par Iouchtchenko pour sa campagne.
Quelques mois plus tard, la contagion révolutionnaire atteint Bichkek dont le régime corrompu et népotique s'effondre à son tour en mars 2005. Après une courte hésitation sur le nom à donner à l'événement (révolution « du citron », « de soie », « des jonquilles »…), c'est le terme de « révolution des tulipes » qui s'impose dans les médias. Après la Géorgie et l'Ukraine, le Kirghizistan est le troisième pays à sortir de l'orbite de Moscou en moins de dix-huit mois.
Au même moment, au Liban, les manifestations monstres qui ont succédé à l'assassinat du premier ministre Rafic Hariri (février 2005), aboutissent à la fin de l'occupation du pays par les troupes syriennes. C'est la « révolution du Cèdre ». Pour les observateurs, il apparaît naturel de subsumer sous un même terme l'ensemble de ces mouvements qui ont aussi pour points communs d'être populaires, pacifiques et pro-occidentaux. C'est alors que commence à s'imposer la dénomination de « révolutions de couleurs ».
« Combattants de la liberté »
C'est en Serbie qu'il faut chercher les origines de cette séquence politico-historique. En octobre 2000, un mouvement étudiant, Otpor, joue un rôle décisif dans la chute de Milosevic. Otpor se pense comme une avant-garde révolutionnaire. Il s'inspire des techniques de contestation non-violente théorisées par le politologue américain Gene Sharp, fondateur de l'Albert Einstein Institution, dans un petit ouvrage à la notoriété planétaire : De la dictature à la démocratie (1993). Ce manuel du parfait révolutionnaire pacifique, traduit dans une trentaine de langues, est considéré par certains militants pour la démocratie comme une véritable bible. Ayant mis en pratique avec succès les recettes préconisées par Sharp, Otpor crée à Belgrade un « Centre pour l'action et les stratégies non violentes appliquées » ayant pour but de dispenser des stages d'action civique à des dizaines de jeunes « combattants de la liberté » envoyés par des ONG américaines comme le National Endowment for Democracy (NED), le National Democratic Institute (NDI), Freedom House ou l'Open Society Institute. Bénéficiant du même type de financement, les activistes d'Otpor se rendent eux aussi dans les pays sur le point de basculer.











