Ancien chercheur au CNRS, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, Serge Thion est mort le 15 octobre, à 75 ans.

Un des premiers à annoncer la mort de Serge Thion, le 15 octobre, est le site Egalité & Réconciliation. La notice nécrologique publiée par la plate-forme soralienne met en avant l’engagement négationniste de ce « libre-penseur qui n’eut jamais peur d’exprimer publiquement ses idées hétérodoxes ». Certes, Serge Thion est une des figures emblématiques de l’ultragauche négationniste française. Mais il y a eu un « avant ». Dans les années 1960, il s’engage activement dans les luttes anti-impérialistes et anticolonialistes et, plus tard, contre la guerre du Vietnam. En 1964, il est secrétaire du Comité antiapartheid au côté de Pierre Vidal-Naquet. Dix ans plus tard, l’ancien membre du Parti socialiste unifié dirige la collection « Mise en cause » des éditions Casterman.

Né le 25 avril 1942, ce chercheur au CNRS, sociologue, spécialiste de l’Asie du Sud-Est, est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Des courtisans aux partisans, essai sur la crise cambodgienne (écrit avec Jean-Claude Pomonti, Gallimard, 1971), Le Pouvoir pâle ou le Racisme sud-africain (Rombaldi, 1977) et Khmers rouges, matériaux pour l’histoire du communisme du Cambodge (Albin Michel, 1981).

En désaccord avec les fondements d’Israël

Serge Thion acquiert une nouvelle visibilité au début des années 1980 avec la publication de Vérité historique ou vérité politique ? Le dossier de l’affaire Faurisson. La question des chambres à gaz, aux éditions de La Vieille Taupe. D’autres noms s’associent à son combat, dont ceux de Pierre Guillaume (l’un des fondateurs de la librairie La Vieille Taupe, dans le Quartier latin à Paris, considérée comme un des centres de diffusion de la pensée d’ultragauche pendant les années 1960) et de Jean-Gabriel Cohn-Bendit, frère aîné du leader de Mai 68. C’est également Serge Thion qui propose le texte du linguiste américain Noam Chomsky « Quelques commentaires élémentaires sur le droit à la liberté d’expression » comme préface à l’ouvrage de Robert Faurisson Mémoire en défense contre ceux qui m’accusent de falsifier l’Histoire (La Vieille Taupe, 1980).

Collaborateur entre autres aux Annales d’histoire révisionniste, Serge Thion affiche son désaccord avec les fondements historiques et idéologiques d’Israël. Pour lui, « impérialisme sioniste » et « impérialisme nazi » vont de pair. Il n’existe guère de « différence, techniquement parlant, entre l’occupation israélienne des régions populeuses comme Gaza et la Cisjordanie et l’occupation allemande en France, au cours de la Seconde Guerre mondiale ».

Dans un texte écrit en 1982, « Histoire européenne et monde arabe », destiné à servir de préface à l’édition arabe de Vérité historique ou vérité politique ? (qui ne paraîtra pas), il avance que la guerre des Six-Jours est à l’origine de son engagement « révisionniste ». L’anti-impérialiste, antisioniste, antioccidentaliste et antiraciste Serge Thion s’insurge contre la politique expansionniste d’un Etat qu’il juge raciste. Le juif sioniste est assimilé au raciste. Afin de délégitimer Israël, il dénonce le plus grand « mensonge du XXe siècle ». En parallèle, le militant tiers-mondiste pourfend les crimes de l’Occident commis à l’égard du tiers-monde. En niant les chambres à gaz, politique nazie et crimes occidentaux deviennent équivalents.

Révoqué du CNRS

Convaincu en 1988 par le rapport Leuchter, qui vise à montrer l’impossibilité technique du fonctionnement des chambres à gaz nazies, Serge Thion publie, en 1993, un ouvrage à compte d’auteur, Une allumette sur la banquise. Ecrits de combat, dans lequel il qualifie la chambre à gaz de « bissectrice », et de continuer ainsi : « C’est cette tache aveugle qui est au centre de toutes les évaluations, de tous les jugements. C’est pourquoi il est rigoureusement inévitable que la question du statut historique de cet engin homicide soit posée à un moment ou à un autre. »

En 1996, il crée avec Pierre Guillaume le premier site Internet négationniste : Aaargh, Association des anciens amateurs de récits de guerre et d’holocauste. Quatre ans plus tard, il est révoqué du CNRS, qui considère qu’il « a manqué à l’obligation de réserve par la remise en cause de l’existence des crimes commis contre l’humanité et a ainsi porté atteinte à la dignité des fonctions qu’il occupe, à la considération du corps auquel il appartient ainsi qu’à la réputation du CNRS ».

Pendant la seconde guerre du Golfe, Serge Thion soutient l’Irak tout en dénonçant l’impérialisme américain, notamment dans sa Gazette du Golfe et des banlieues. Et, dès 2005, il affiche son soutien à Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien, qu’il qualifie d’homme au« comportement courageux »… et de « réconfort » pour les négationnistes. Serge Thion est d’ailleurs présent à la conférence négationniste de Téhéran (11-12 décembre 2006) en compagnie de la majorité des « vedettes » du négationnisme international. L’union entre islamistes radicaux et ultrasionistes/antisémites se concrétise un peu plus avec son engagement au Parti des musulmans de France de Mohamed Ennacer Latrèche. En juin 2009, il intègre le Mouvement des damnés de l’impérialisme de Kémi Séba. Entre-temps, Serge Thion écrit sous le pseudonyme de Serge Noith, notamment sur le site de campagne de Dieudonné M’Bala M’Bala en 2007 ou, encore, par exemple, sur Quibla.net et Collectif Cheikh Yassine.

« Beaucoup de mes amis s’effraient »

En raison de sa responsabilité professionnelle et par ses rapports avec d’autres intellectuels, l’engagement de Serge Thion a suscité de nombreuses réactions. Le chercheur en était conscient, car, souligne-t-il en 1980, « beaucoup de [s]es amis s’effraient » de cette caution et pensent que, « même avec les plus nobles motivations, soulever ce genre de questions revient à mettre en doute la réalité du génocide, à donner des arguments aux antisémites et à aider la droite ».

A l’occasion de la sortie de Vérité historique ou vérité politique ?, un échange de lettres privées entre Pierre Vidal-Naquet et Serge Thion montre à quel point l’historien ne peut se résoudre à comprendre l’attitude de son ami. Pierre Vidal-Naquet rappelle pourtant à Serge Thion ses années à Henri-IV et la personnalité plus que dérangeante de Robert Faurisson dès cette époque. Robert Faurisson n’est pas qui vous croyez, explique alors en substance Pierre Vidal-Naquet à Serge Thion. Ce dernier était alors au tout début de sa nouvelle carrière…

Comme d’autres, Serge Thion s’est installé sur le créneau du négationnisme via un antisionisme radical. Une détestation de l’Etat hébreu qui traduit un antisémitisme recontextualisé avec ses vieux items : antijudaïsme, anticapitalisme, anti-impérialisme, antisionisme et anti-américanisme ; la dénonciation du « complot américano-sioniste », l’axe du mal, figurant au centre de cette rhétorique. Serge Thion et ses amis de La Vieille Taupe défunte ont aujourd’hui de nombreux adeptes.

Serge Thion en 6 dates

 25 avril 1942 Naissance.

1980 « Vérité historique ou vérité politique ? Le dossier de l’affaire Faurisson » (éd. La Vieille Taupe).

1996 Création du site internet Aaargh.

2000 Révocation du CNRS.

2009 Assiste, avec Robert Faurisson et Pierre Guillaume, au spectacle de Dieudonné M’Bala M’Bala.

15 octobre 2017 Mort à Créteil.