« Le vrai, dans quelque sujet qu’il se trouve, ne peut être effacé par aucune comparaison d’un autre vrai, et quelque différence qui puisse être entre deux sujets, ce qui est vrai dans l’un n’efface point ce qui est vrai dans l’autre : ils peuvent avoir plus ou moins d’étendue et être plus ou moins éclatants, mais ils sont toujours égaux par leur vérité, qui n’est pas plus vérité dans le plus grand que dans le plus petit. »

La Rochefoucauld, Maximes et réflexions diverses, « Du vrai », GF Flammarion, p. 109.

Comme souvent, La Rochefoucauld parvient à mettre dans le mille en quelques mots. Il n’y a pas de grandes et de petites vérités : la vérité est d’un bloc, et il faut faire avec. Mais puisque le moraliste se donne la peine de rappeler cette évidence, il faut croire que certains ont du mal à se faire à cette idée. Les complotistes, en particulier, semblent avoir une passion pour calibrer à leur guise la valeur de vérité de certains événements, en fonction de l’importance qu’ils y accordent.

Cette démarche peut se résumer dans l’adage suivant : « Un grand événement est le résultat d’une grande cause », ce que les psychologues appellent le « biais de proportionnalité ». Une épidémie fait des millions de morts ? Il est ridicule de penser qu’un tel drame puisse être le fruit d’un minuscule microbe de rien du tout, mu par les forces aveugles de lois de la nature indifférentes à notre sort. Non, la chose a forcément été concoctée dans un laboratoire et planifiée méticuleusement dans un but inavouable par des individus malfaisants. Un président d’une grande puissance occidentale est assassiné, changeant à jamais le cours de l’histoire ? Croyez-vous sérieusement qu’un simple tocard aux idées confuses puisse être responsable d’un bouleversement pareil ? Cherchez mieux, cherchez plus grand. Une princesse au grand cœur meurt dans un accident de voiture ? Ben voyons ! Vous n’avez rien trouvé de plus banal ?

Evidemment, toutes les « théories du complot » n’obéissent pas à un tel schéma de pensée[1], mais l’objectif de cette note n’est pas d’argumenter en ce sens. Je me propose plus modestement de faire un point rapide sur ce que dit la recherche sur cette question. De fait, c’est précisément (à ma connaissance) avec ce sujet qu’est née la recherche psychologique sur le complotisme. Dans un article de 1979, 16 ans après la mort de J.F. Kennedy, C. McCauley et S. Jacques se sont demandé ce qui peut bien expliquer « la popularité des théories du complot sur l’assassinat présidentiel. »[2] Utilisant des scénarios fictifs, ils trouvaient que les personnes interrogées avaient une forte tendance à expliquer un assassinat de président réussi par un complot, tandis qu’une tentative d’assassinat manquée (et donc aux conséquences beaucoup moins lourdes) était plus volontiers attribuée à un « loup solitaire » un peu dérangé[3]. Aux grands effets, des grandes causes.

Une tendance archaïque de nos cerveaux

Trois études plus récentes[4], utilisant d’autres variantes de scénarios et des mesures plus fines, ont essentiellement confirmé cette observation : quand quelque chose de grave se produit, les explications trop simples ne nous satisfont pas. Peut-on donc conclure que le complotisme est, au moins en partie, le fruit du biais de proportionnalité ? Pas si vite.

Tout d’abord, le biais de proportionnalité est un phénomène très général qui ne s’applique pas qu’aux complots. De fait, il s’agit probablement d’une tendance archaïque de nos cerveaux destinée originellement à interpréter le monde physique, où la proportionnalité s’applique réellement entre causes et effets (plus de force produit plus de vitesse, une plus grande vitesse recouvre une plus grande distance, un gros poids est plus lourd à porter, etc.) Bien entendu, cette logique échoue lorsqu’il s’agit de comprendre le monde social ou la marche de l’histoire. Or, aucune recherche n’a montré qu’une susceptibilité générale à ce biais serait liée au complotisme, ou en d’autres termes, que plus on serait sensible au biais de proportionnalité, plus on aurait de chances d’adhérer aux théories du complot. Inversement, aucun chercheur n’a trouvé que le complotisme, tel que mesuré par des questionnaires appropriés, est directement lié au besoin d’expliquer un assassinat politique fictif en termes de complot plutôt que d’un acte isolé.

Il y a de plus des explications alternatives au biais de proportionnalité pour expliquer la popularité des complots comme explication des grands événements. Notamment, il est fort possible qu’un complot soit simplement perçu comme plus efficace qu’un acte solitaire ou que le hasard, du fait même qu’il implique plusieurs « cerveaux », une grande organisation, des moyens, etc. De plus, il me semble que la notion-même de théorie du complot présuppose en quelque sorte la réussite de celui-ci : je ne connais aucune « théorie du complot raté ». De ce fait, l’attrait du complot ne serait pas qu’il fournit une « grande » cause, mais simplement une cause jugée plus plausible. Ce qui soulève la question de ce qui est censé être « proportionnel » dans un complot. Les études réalisées ne sont pas claires sur ce sujet : est-ce l’événement lui-même qui compte, ou ses conséquences plus générales ? Ses conséquences objectives immédiates, ou ses conséquences possibles sur le long terme ? Son « ampleur », sa « taille », son « importance », son « atrocité » ?

Il me semble aussi plutôt hâtif de forcément considérer un complot comme une « grande » cause. Ce facteur n’a jamais été manipulé expérimentalement, et on peut très bien imaginer des « grands » et des « petits » complots, ainsi que des explications non-complotistes monumentales ou extravagantes.

Au final, s’il est fort possible qu’au moins certaines « théories du complot » s’alignent harmonieusement avec le biais de proportionnalité, il me semble qu’en termes explicatifs celui-ci est trop peu spécifique. En tous les cas, les données sont à ce jour insuffisantes pour lui attribuer un rôle décisif dans l’émergence du complotisme.

Notes :

[1] Les « théories du complot » du type « opération sous faux drapeau » (false-flag) sont à cet égard intéressantes : c’est comme si l’événement lui-même devait être « dégrossi » (en niant purement et simplement sa réalité), afin d’exonérer les vrais coupables, au lieu de l’accepter comme tel, mais d’en exagérer les causes.

[2] McCauley C. & Jacques S. (1979). The Popularity of conspiracy theories of presidential assassination : a Bayesian analysis. Journal of Personality and Social Psychology, 37 : 637-644. La recherche a été inspirée par un article du journaliste Tom Bethell (« The quote circuit », The Washington Monthly, Décembre 1975, pp. 34-39), au demeurant très amusant et actuel, puisqu’il s’intéresse au « circuit » des petites phrases pour journalistes, c’est-à-dire aux experts qu’on appelle (et qui sont toujours disponibles) pour expliquer tout et surtout n’importe quoi, si possible en confirmant ce que le journaliste avait de tout façon l’intention d’écrire. Dans ce contexte, Bethell se demande si les médias ne sont pas eux-mêmes victimes du biais de proportionnalité, puisque pour les grands événements ils sont également friands de grandes explications. Bethell se sert en fait de l’assassinat de Kennedy pour illustrer le principe, je reproduis le passage en question :

“[T]he demand for extra explanation is not necessarily rational. The “explanation” is sought because the potential consequences of the act-a new President, a new Administration, a new foreign policy-are out of all proportion to its cause, namely a disgruntled or deranged person squeezing a trigger. This, more than anything, accounts for the currently widespread search for a new “explanation” of the Kennedy assassination: We are expected to believe, according to the official explanation, that the Johnson Administration and all that it entailed, possibly including the debacle of Vietnam, was set in motion by one man who had quarrelled with his wife; who had, as it were, gotten out of bed on the wrong side that morning, and found a gun lying there. The cause doesn’t fit the effect. But the fact is, when great power is vested in one man, as in the President of the United States, it is always possible that a small cause (a microbe in his blood, for example, leading to a fatal disease, leading to a new President, leading to a “Vietnam”) can trigger a large effect. In such cases many people will seek a new cause that is commensurate with the effect-seek, in other words, large and global explanations that thereby imbue the event with appropriate meaning. In the case of the Kennedy assassination, of course, this means looking for a conspiracy – preferably a large one” (p. 39).

[3] Robert Brotherton remarque que la tentative d’assassinat ratée de Ronald Reagan en 1981, par un homme perturbé qui cherchait à impressionner l’actrice Jodie Foster, n’a suscité aucune théorie du complot (il en existe cependant au moins une, impliquant George Bush père, ancien directeur de la CIA et vice-président de Reagan au moment des faits, mais celle-ci a été « développée » tardivement et n’a suscité quasiment aucun écho – merci à Rudy Reichstadt pour cette précision). Cf. Brotherton R. (2015). Suspicious minds : why we believe conspiracy theories. Bloomsbury: Londres, p. 207. Le chapitre 10 de ce livre, intitulé “Proportion distortion” (pp. 203-219) est consacré au biais de proportionnalité. Voir aussi : https://conspiracypsychology.com/2013/11/21/jfk-conspiracy-theories/

[4] Leman P.J. & Cinnirella M. (2007). A major event has a major cause : evidence for the role of heuristics in reasoning about conspiracy theories. Social Psychological Review, 9: 18-28; LeBoeuf R.A. & Norton M.I. (2012). Consequence-Cause Matching: Looking to the Consequences of Events to Infer Their Causes. Journal of Consumer Research, 39: 128-141; van Prooijen J.W. & van Dijk E. (2014). When consequence size predicts belief in conspiracy theories: the moderating role of perspective taking. Journal of Experimental Social Psychology, 55: 63-73.

 

L’auteur : Sebastian Dieguez est chercheur en neuroscience cognitives à l’Université de Fribourg.