Du Caire (Egypte)

Sept ans plus tard, dans le monde arabe, la plupart des gens restent convaincus qu’Oussama Ben Laden et Al-Qaïda ne peuvent pas avoir été les seuls responsables des attentats du 11 septembre 2001, et que les Etats-Unis et Israël ont forcément été impliqués dans leur préparation, voire dans leur exécution.

Ce n’est pas la conclusion d’une enquête scientifique, c’est ce qui vient spontanément dans les conversations : dans un centre commercial de Dubaï, dans un parc d’Alger, un café de Riyad ou un peu partout au Caire.

« Ecoutez, je ne crois pas ce que disent vos gouvernements et vos médias. Ça ne tient pas debout », estime Ahmed Issab, 26 ans, un ingénieur syrien qui vit et travaille dans les Emirats arabes unis. « Je pense que les Etats-Unis ont organisé tout ça pour avoir un prétexte pour envahir l’Irak et s’emparer de son pétrole ».

Il est facile, pour les Américains, de traiter ce type de raisonnement par le mépris, mais ce serait ne pas prendre en compte un élément que les gens ici pensent que les leaders occidentaux, notamment à Washington, devraient comprendre : le fait que ces idées aient la vie dure représente le premier échec dans la lutte contre le terrorisme, l’incapacité à convaincre les populations du monde arabe que les Etats-Unis mènent vraiment une guerre contre le terrorisme, et non une croisade contre les musulmans.

« Les Etats-Unis devraient s’en préoccuper parce que, s’ils veulent convaincre les gens de l’existence d’un vrai danger, eux aussi doivent y croire pour vous aider », note Mushairy Al-Thaidy, journaliste à Asharq Al-Awsat, un quotidien saoudien diffusé du Moyen-Orient jusqu’au Maghreb. « Sans cela, on ne pourra guère lutter contre le terrorisme. Ce n’est pas le genre de bataille qu’on peut livrer seul, c’est une bataille collective ».

Si les gens ici sont convaincus que les attentats du 11 septembre font partie d’un vaste complot contre les musulmans, c’est pour de nombreuses raisons. Certaines sont liées à la politique des pays occidentaux, d’autres y sont totalement étrangères.

Les gens le disent et le redisent : ils ne croient pas qu’un groupe d’Arabes ait pu mener à bien une telle opération contre une superpuissance comme les Etats-Unis. Mais ils disent aussi que la politique étrangère menée par Washington après le 11 septembre, notamment l’invasion de l’Irak, prouve que les Etats-Unis et Israël étaient à l’origine des attentats.

« Les exécutants étaient peut-être des Arabes, mais les cerveaux ? Impossible », soutient Mohammed Ibrahim, 36 ans, propriétaire d’un magasin de prêt-à-porter au Caire. « Cela a été organisé par d’autres, les Américains ou les Israéliens ».

Les rumeurs qui ont commencé à circuler peu après le 11 septembre ont si bien fait leur chemin que les gens ne savent plus où, ni quand, ils les ont entendues pour la première fois.

Parmi celles-ci, il y a notamment le fait que les Juifs ne sont pas allés travailler ce jour-là au World Trade Center. « Comment se fait-il que, le 11 septembre, il n’y ait pas eu de Juifs dans les Tours jumelles ? » s’interroge Ahmed Saied, 25 ans, chauffeur d’un avocat du Caire. « Tout le monde sait ça, je l’ai vu à la télévision, et beaucoup de gens en parlent ».

Zein Al-Abdin, 42 ans, électricien attablé à un café du quartier Bulaq, s’échauffe de plus en plus à mesure qu’il livre sa version de ce qui s’est passé le 11 septembre. « Comment se fait-il que les Américains n’aient jamais capturé Ben Laden ? On ne va pas nous faire croire qu’ils ne savent pas où il est, alors qu’ils savent tout. S’ils ne le capturent pas, c’est parce qu’il n’y est pour rien. Ce qui s’est passé en Irak confirme que cela n’a rien à voir avec Ben Laden ou Al-Qaida. Ils ont attaqué les Arabes et l’islam pour servir les intérêts d’Israël, voilà pourquoi ».

Que tant de gens énoncent comme une évidence le fait que les Etats-Unis aient pu s’attaquer eux-mêmes pour avoir une raison de s’en prendre aux Arabes et d’aider Israël, voilà qui en dit long sur la manière dont on perçoit ici les dirigeants, américains mais aussi égyptiens et de l’ensemble du Moyen-Orient. Ils n’inspirent que méfiance au même titre que les médias officiels. Donc, dans l’esprit des gens, la version des autorités ne peut être que mensongère. « Moubarak [le président égyptien] dit tout ce que les Américains veulent qu’il dise et il ment pour eux, bien sûr », estime M. Ibrahim.

Les Américains comprendraient mieux la région, disent des experts locaux, s’ils prêtaient attention à ce que disent les gens et s’ils essayaient de comprendre pourquoi ils le disent, au lieu de s’en offusquer. Le point de vue le plus répandu ici est que, même avant les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis n’étaient pas un arbitre impartial dans le conflit israélo-arabe et qu’ils ont ensuite tiré prétexte des attentats pour faire encore davantage le jeu d’Israël et déstabiliser le monde arabo-musulman. Aux yeux de la plupart des gens, l’invasion de l’Irak le prouve amplement.

« C’est le résultat d’une méfiance très répandue, et aussi du fait que les Arabes et les musulmans croient que les Etats-Unis ont des préjugés contre eux », assure Wahid Abdel Meguid, directeur adjoint du Centre Al-Ahram d’études politiques et stratégiques, le premier institut de recherches égyptien. « Ils ne pensent donc jamais que les Etats-Unis soient bien intentionnés, ils ont toujours le sentiment que tout ce que font les Américains cache quelque chose ».

Lire l’article en anglais sur le site du New-York Times (titre original : ‘’9/11 Rumors That Become Conventional Wisdom’‘ ; traduction : Courrier International.

Voir aussi :
* Quid de la pensée complotiste dans le monde arabe ?
* En anglais : The 4,000 Jews Rumor
* L’antisémitisme de notre temps (2/2)