Attentats du 11-septembre : Ces Français qui n'y croient pas
Sept ans après les attentats aux Etats-Unis, ils sont de plus en plus nombreux à rejeter ce qu’ils appellent «la version officielle». Leurs soupçons se nourrissent du silence des médias classiques et de la cacophonie d’internet.

Un type lui avait dit : «Va sur internet. Regarde ce site. Il a changé ma vie.» C’était pendant une réunion sur l’économie alternative, il y a quelques mois. Nora venait de finir une formation en arabe, elle voulait se lancer dans le maraîchage bio. 29 ans, au chômage. «Forcément, j’ai eu envie de me connecter.»

Le site s’appelle ReOpen911. Il demande la réouverture aux Etats-Unis de l’enquête officielle sur les attentats du 11 septembre 2001. Les Twin Towers ? Nora se souvient surtout que, «à l’époque, elle n’en avait rien à taper». Sept ans plus tard, elle a l’impression de passer de l’autre côté du miroir. Et si un avion n’était pas tombé sur le Pentagone ? «Il faut commencer par casser le blocage. Ca semble trop grave.» Et les tours elles-mêmes, si elles avaient été piégées avec un exposif ? Et par qui ? «On est tous passé par là : on voit un film, un deuxième, puis on surfe pendant des semaines, dit Bertrand, 47 ans, commercial à Bordeaux. On cherche des réponses. On trouve d’autres questions.» De double-clic en double-clic, «on peut partir très loin, y laisser sa peau», continue Vincent, ingénieur. «Ca donne le vertige.» Et si Al-Qaida n’était pas responsable ? Bertrand, à nouveau : «On se retrouve dans le triangle des Bermudes.»

Devant le Cinéma Grand-Action à Paris, des centaines de personnes font la queue pour voir Zéro – Enquête sur le 11- Septembre, réalisé par Giulietto Chiesa, député européen italien (indépendant). La veille, la librairie Résistances, à Paris, avait déjà fait salle comble avec une autre projection.

On y croise des amis, son médecin, un collègue. Etonnement mutuel : «Toi aussi, tu en es ?» Rires timides. «J’ai eu le temps de me plonger dedans au moment de mon divorce.» La moitié du public est refoulée, faute de place. «Personne ne veut voir qu’on est si nombreux : au moment où l’enquête sera réouverte, on sera un énorme rouleau compresseur contre l’adversaire», reprend Daniel, employé aux impôts. Il a perdu «confiance dans la société depuis une erreur médicale». Au fait, c’est qui l’adversaire ? «Le mensonge». «Bush». «Le libéralisme». «La course au pétrole».

Pour Nora, aujourd’hui, rien n’est plus comme avant. Elle n’a plus ce sentiment d’impuissance. «Le 11-Septembre, c’est le prisme à travers lequel j’ai compris le monde. Tout s’est ordonné.» Certes, elle y a perdu des amis. Martin aussi. Lui est musicien. «J’essaye de ne pas en parler, avec la famille surtout. Le ton monte tout de suite. Ma mère m’a même demandé si j’étais antisémite.» Marianne évite le sujet «surtout avec des gens de l’élite. Ils nous traitent comme des demeurés, mais l’histoire nous donnera raison.» Des étudiants en informatique expliquent que le mouvement est «hors politique». «Et pourquoi les journalistes ne parlent pas de nous ? Où est le tabou ? On va encore nous faire passer pour des fous, c’est ça ?»

Il a fallu le lâcher d’un Bigard pour mesurer l’ampleur du phénomène. Sept ans après les attaques du World Trade Center et du Pentagone, conspirationnistes ou simples sceptiques n’ont jamais été aussi nombreux, aussi fervents, aussi pénétrés de leur sujet. Le «pardon» de l’humoriste, assorti de sa promesse de ne «plus jamais» parler «des événements du 11 septembre 2001», n’ont fait que convaincre un peu plus ceux qui l’étaient déjà. Le comique n’est-il pas un ami de l’Elysée, donc dans le secret des dieux ? Puis, réduit au silence, forcément sur ordre ? Le voilà martyr, comme l’actrice Marion Cotillard. Elle croit plutôt à la thèse «gros business», une de celles qui circulent sur le Net, parmi d’autres : «C’était un gouffre à thunes parce qu’elles [les tours] ont été terminées, il me semble, en 1973, et pour recâbler tout ça, pour les mettre à l’heure de toute la technologie, c’était beaucoup plus cher de faire des travaux et caetera que de les détruire.»

Quand Thierry Meyssan vend son livre L’Effroyable Imposture à plus de 200 000 exemplaires en 2002, son succès fait d’abord croire à un contre-choc des attentats, un coup de librairie sans lendemain. Chasseur de complots, il y affirmait qu’aucun avion ne s’était écrasé sur le Pentagone. La façade déchiquetée ? La mort de 59 passagers du vol AA77 et de 125 employés civils et militaires ? Une mise en scène conçue par une partie de l’administration Bush pour justifier un Etat policier. Six ans plus tard, le fondateur du réseau Voltaire a écrit deux autres livres sur le même thème, et multiplie les conférences à travers le monde, à commencer par l’Iran. Les médias russes sont les seuls dont il ne se plaint pas : le 12 septembre dernier, il était encore à Moscou, en prime-time sur la télévision publique, ORT : «L’Audimat va exploser, prédisait la veille son éditeur, Arno Mansouri. C’est ce qu’on ne sait pas faire chez nous : un débat contradictoire.»

Depuis, de nouveaux Meyssan apparaissent régulièrement, chacun avec ses adeptes et ses théories. Le vol UA93, par exemple, celui qui s’est crashé en rase campagne sans atteindre sa cible. Faux, bien sûr. C’est un simulacre. Mais, non : il a été abattu par un missile. Pas du tout, il a atterri sans dommage à l’aéroport Hopkins de Cleveland. Certains aperçoivent le diable dans la fumée des attentats. D’autres continuent d’affirmer que 4 000 juifs, prévenus par le Mossad, ne sont pas venus travailler dans les tours ce jour-là. Une vieille rumeur lancée par Al-Manar, la chaîne du Hezbollah. S’il fallait pourtant trouver des points communs, tous incriminent l’empire américain. Tous pensent, comme Marion Cotillard, «qu’on nous ment sur énormément de choses».

Combien sont-ils à rejeter ce qu’ils appellent la «version officielle» ? En France, ils seraient 11% à croire à la culpabilité des Etats-Unis, 20% chez les 15-24 ans, selon un récent sondage Sofres-Logica pour Nouvelobs.com. Des chiffres qui ne mesurent pas toute l’étendue du doute : 17% se déclarent sans opini
on. Même phénomène, outre-Atlantique. Un tiers des Américains suspecteraient leur propre gouvernement, d’après une enquête effectuée en 2006 par l’Université de l’Ohio. «Autant ce phénomène à l’époque de Meyssan était assez limité, autant, aujourd’hui, il est devenu massif», dit Antoine Vitkine, journaliste et auteur du livre Les Nouveaux Imposteurs. Il ne touche pas seulement quelques cercles radicaux, de gauche comme de droite, ou des illuminés qui recensent sur internet «les maîtres de la planète : des reptiliens, mi-serpents mi-humains». Le plus souvent, le «conspirationniste», terme désormais consacré, est jeune, féru d’internet, méfiant à l’égard des corps intermédiaires et de la classe politique. Pour le reste, ils sont inclassables. Prenons Alix D, 36 ans, surnommé Atmoh sur la blogosphère : musicien «précaire», militant à Jeudi noir, un mouvement radical de mallogés, admirateur de François Bayrou à cause «de sa pondération et de son esprit critique». En 2005, il découvre ReOpen 911, un site américain de vidéos sur le 11-Septembre. Il décide de créer son pendant français. Il commence par tout traduire, tout mettre en ligne. Aujourd’hui, ils sont une centaine en France à collaborer au site. Atmoh dit faire du «journalisme citoyen», il prétend ne poser que des questions. «Les médias actuels nous proposent des certitudes, moi, je m’attache aux faits.» Karl Zéro, un autre sceptique, l’invite de temps en temps sur sa web télé (leweb2zero). «Il vient en combinaison orange pour être comme à Guantanamo, raconte ce dernier. Il est arc- bouté comme tous les gars qui rentrent là-dedans.» Sur son plateau, en novembre 2006, Atmoh a piégé une de ses invitées de marque, Christine Boutin, future ministre du Logement. Quand il lui demande si Bush est derrière ces attentats, elle répond : «Je pense que c’est possible (…) Les sites qui parlent de ce problème sont les plus visités. Cette expression de masse et du peuple ne peut être sans aucune vérité». La preuve par le clic.

«Les médias anciens n’en parlent jamais et, sur internet, j’ai l’impression qu’on ne parle que de ça, souligne Karl Zéro. Sur la Toile, c’est presque devenu une religion. Les gens qui entrent là-dedans ne peuvent plus en sortir. Ils sont subjugués par ce secret.» Leur source principale s’appelle Loose Change, un documentaire réalisé avec 2 000 dollars et un ordinateur portable, par Dylan Avery, 22 ans, serveur à Red Lobster, une chaîne de restaurants aux Etats-Unis. Ses trois versions ont été vues par plus de 100 millions de personnes à travers le monde. La dernière change d’échelle : elle a coûté 200 000 dollars. Beaucoup de faits prétendument bruts, peu de commentaires politiques. Et une idée maîtresse : les tours jumelles ont été détruites pour camoufler le casse du siècle. «Ils sont allés trop vite. Ce n’est vrai qu’à 80%. Je considère ça comme une oeuvre de contre-propagande, reprend Arno Mansouri. On nous traite de révisionnistes, de négationnistes, d’antisémites. Mais, pour moi, c’est une espèce de devoir.» En trois ans d’existence, Demi-Lune, sa petite maison d’édition en est déjà à neuf livres sur le 11-Septembre.

D’un Meyssan à David Ray Griffin, son équivalent américain, les méthodes sont toujours les mêmes. En guise de preuves, les auteurs se citent les uns les autres, la réalité est fragmentée, puis délégitimée. Les témoins ? Des complices qui travaillent pour le gouvernement fédéral ou des victimes d’hallucination collective. «Physiologiquement parlant, ils ne peuvent pas avoir identifié l’avion [sur le Pentagone] sauf par un phénomène de reconstitution mentale, de feed-back», affirme Pierre-Henri Bunel, traducteur de plusieurs ouvrages «conspirationnistes» américains. Bunel est un ancien officier français, condamné par la justice française pour trahison au profit des Serbes pendant la guerre au Kosovo. Sur son site baptisé « Désordres mondiaux », il stigmatise «la presse achetée» et la «finance mondiale corrompue».

La rumeur est immémoriale, mais chaque époque lui donne sa couleur. «Aujourd’hui, j’aurais tendance à dire que ce phénomène est très lié à la mondialisation, déclare le sociologue Cyril Lemieux. Il témoigne d’un sentiment d’être loin des centres de pouvoir. On se sent hors-jeu, donc on fait comme si on était initié.» Le 11 septembre 2001 a ouvert l’ère du soupçon : la faute, entre autres, à George W. Bush qui «a tout fait pour susciter des théories du complot par ses mensonges sur les armes de destruction massive ou les liens supposés entre Al-Qaida et Saddam Hussein», souligne Antoine Vitkine. Les zones d’ombre, propres à tout dossier de terrorisme, laissent aussi prospérer les amateurs de conspirations. «Le 11-Septembre a provoqué un krach bien plus grave que celui de 1929 car il affecte notre foi dans le langage, explique l’essayiste Christian Salmon. Nous sommes entrés dans un univers postpolitique, où il n’y a plus ni fiction, ni réalité, ni vrai, ni faux, "un monde de simulation généralisée", pour reprendre la formule de Baudrillard.» «Il faut parler à tous ces gens», insiste Karl Zéro. Un avis partagé par Antoine Vitkine : «Il faut leur répondre preuves contre preuves. Il va falloir bosser, on n’a pas le choix.»

Car Thierry Meyssan, lui, continue. La semaine dernière, sa dernière trouvaille flambait sur le net à coups d’une dizaine de mails par internaute en quelques heures. Le texte s’intitule : «Opération Sarkozy, comment la CIA a placé un de ses agents à la présidence de la République française.» Vous voulez la preuve que c’est vrai ? La rumeur soutient que le site de Meyssan est censuré depuis. En fait, il est toujours accessible.

Source : Le Nouvel Observateur, n° 2289, semaine du 18 septembre 2008.