« Débattre » disent-ils…
Quiconque s’intéresse aux théories du complot, à ceux qui les répandent et à leurs motivations, est fatalement amené à se poser cette question : peut-on et doit-on débattre avec les conspirationnistes ?

Faut-il « débattre » des attentats du 11 septembre 2001, par exemple, avec quelqu’un qui, après avoir vu Loose Change, vous soutient que l’enregistrement de la conversation téléphonique qu’a eu une hôtesse de l’air quelques minutes avant d’être pulvérisée dans le crash de son avion contre le World Trade Center est « un faux » ? Peut-on avoir un « débat » avec une personne qui vous affirme que les passagers du vol 77 (celui qui a été projeté dans le Pentagone) étaient pour la plupart liés au gouvernement américain, laissant entendre que ces passagers ou ne sont pas vraiment morts, ou n’ont pas réellement existé, ou ont été les acteurs d’une vaste mise en scène ?

Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) a tranché cette question il y a trente ans. L’attitude qu’il prescrit à l’égard des négationnistes mérite d’être méditée tant elle s’applique à merveille à ces autres « redresseurs de morts » que sont, parfois, les conspirationnistes :

« Qu’il soit entendu une fois pour toutes que je ne réponds pas aux accusateurs, que, sur aucun plan, je ne dialogue avec eux (1). Un dialogue entre deux hommes, fussent-ils adversaires, suppose un terrain commun, un commun respect, en l’occurrence, de la vérité. Mais avec les "révisionnistes", ce terrain n’existe pas. Imagine-t-on un astrophysicien qui dialoguerait avec un "chercheur" qui affirmerait que la lune est faite de fromage de Roquefort ? C’est à ce niveau que se situent ces personnages. Et, bien entendu, pas plus qu’il n’existe de vérité absolue, il n’existe de mensonge absolu, bien que les "révisionnistes" fassent de vaillants efforts pour parvenir à cet idéal. Je veux dire que, lorsqu’il s’avère que les passagers d’une fusée ou d’une navette spatiale ont laissé sur la lune quelques grammes de Roquefort, il n’y a pas à nier cette présence. Jusqu’à présent, l’apport des "révisionnistes" à nos connaissances se place au niveau de la correction, dans un long texte, de quelques coquilles. Cela ne justifie pas un dialogue, puisqu’ils ont surtout démesurément agrandi le registre du mensonge.

Je me suis donc fixé cette règle : on peut, et on doit discuter sur les "révisionnistes" ; on peut analyser leurs textes comme on fait l’anatomie d’un mensonge ; on peut et on doit analyser leur place spécifique dans la configuration des idéologies, se demander le pourquoi et le comment de leur apparition, on ne discute pas avec les "révisionnistes". Il m’importe peu que les "révisionnistes" soient de la variété néo-nazie, ou la variété d’ultra-gauche ; qu’ils appartiennent sur le plan psychologique à la variété perfide, à la variété perverse, à la variété paranoïaque, ou tout simplement à la variété imbécile, je n’ai rien à leur répondre et je ne leur répondrai pas. La cohérence intellectuelle est à ce prix (2) » (extrait de l’Avant-Propos des Assassins de la Mémoire, éd. Maspero, 1981 ; rééd. La Découverte, 2005, pp. 8-9).

Notes :
(1) J’ai regretté en son temps que « Un Eichman de papier » soit présenté, sur la couverture d’Esprit, comme une « Réponse à Faurisson et à quelques autres » ; j’ai protesté contre la présentation par Zéro (avril 1987) d’un « Exclusif : Faurisson contre Vidal-Naquet », composé d’interviews réalisées par Michel Folco.
(2) C’est pour cette même raison que je ne réponds pas, dès lors qu’il s’agit de moi, personnellement, aux mensonges que ces « savants » accumulent et dont certains touchent au cocasse (voir par exemple la préface de P. GUILLAUME à la Réponse à P. V.-N. de R. FAURISSON, ou les Annales d’histoire révisionnistes, I, printemps 1987, p. 175).