Entretien avec Sylvain Boulouque.

Historien, spécialiste du communisme et de l’anarchisme, Sylvain Boulouque revient sur le mythe des « agents provocateurs » que le pouvoir utiliserait pour discréditer les mouvements sociaux.

Conspiracy Watch : D’où vient cette notion d’« agent provocateur » ?

Sylvain Boulouque : C’est une expression qui a été abondamment utilisée par le passé par l’appareil communiste, principalement pour dénoncer des forces hostiles à l’URSS, souvent d’ailleurs avec un recours à un lexique animalier. En France, à partir de 1929, le Parti communiste français (PCF) publie une liste d’anciens militants communistes sous le titre « Une brochette d’agents provocateurs ». Elle vise au départ les opposants puis s’étend aux militants communistes suspectés d’avoir des conduites douteuses sur le plan des mœurs, etc. Il y aura au total plus d’une dizaine de listes de ce genre avant la guerre. La dénonciation des « agents provocateurs » par le Parti renvoyait à toutes les pratiques qui, en creux, mettaient en danger le PCF. C’est devenu une sorte de litanie.

Ainsi, en 1940, dans un texte publié en anglais – la correspondance internationale a été suspendue en français en raison de la guerre –, Maurice Thorez exige, depuis Moscou où il est installé, qu’on mette « les traîtres au pilori ». Il fustige comme « agents provocateurs », « traîtres » et « policiers » une myriade de militants ayant quitté le Parti depuis plus ou moins longtemps comme Jacques Doriot ou Paul Nizan. Les listes noires du PCF reprennent pendant la guerre. Il en publie encore une dizaine puis quelques-unes après 1945. La culture politique de la dénonciation et du soupçon de tout ce qui n’est pas ou plus en accord avec la ligne du Parti demeure. Le PCF continue à dénoncer ses adversaires comme des « agents provocateurs » au service de cause diverses et variés. Il reste des traces de cette culture de la suspicion permanente. Dans le livre que nous avons écrit avec Franck Liaigre, Les listes noires du PCF (Calmann-Lévy, 2008), nous avons trouvé quelques militants communistes qui avaient donné des informations à la police ou qui, pendant la guerre, avaient été retournés, mais pas de « provocateurs » au sens où l’entend Georges Marchais quand il évoque par exemple des provocations de « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit ».

CW : A-t-on des exemples historiques de policiers se livrant à des déprédations ou à des violences à l’encontre d’autres policiers en se faisant passer pour des manifestants ?

S. B. : Non, c’est un mythe. Au XXe siècle, les policiers font surtout du travail de renseignement par filature avant la guerre, et du travail d’infiltration après la guerre. C’est une des spécificités de la police française. Il n’y a pas de « provocation » dans le sens où il n’y a pas d’utilisation de la violence contre les autres forces de l’ordre ou de destruction de biens matériels : informer, ficher oui ; taper sur les collègues, non. Tous les travaux sur la police le montrent. Jean-Paul Brunet dans un ouvrage La Police de l’ombre. Indicateurs et provocateurs dans la France contemporaine (Seuil, 1990) souligne que même s’il y a eu parfois des infiltrés ou le plus souvent des militants retournés, en aucun cas les forces de l’ordre étaient à l’initiative de ces violences. Il existe un cas d’un policier cassant une vitrine en 1979 avec d’autres militants pour éviter de se brûler et d’être reconnu comme infiltré. Et ce mythe des « agents provocateurs » continue d’être utilisé aujourd’hui.

CW : N’est-ce pas sous-estimer la capacité de certains manifestants à utiliser sciemment la violence ?

S. B. : Oui, on sous-entend une vision totalitaire de l’histoire dans laquelle les hommes ne sont que des pantins de causes qui les dépassent. Si l’on prend les dernières manifestations depuis le 17 novembre, on entend systématiquement la même musique complotiste : au mieux, le pouvoir laisse sciemment les violences se produire, au pire il les organise pour que la situation pourrisse.

Or, il suffit d’écouter un certain nombre de Gilets jaunes pour comprendre que la violence est assumée comme une sorte de mal nécessaire à la précipitation du changement et comme une réponse à une violence initiale, la violence « sociale » exercée par le gouvernement. Il suffit aussi de lire n’importe quel site de la droite radicale (nationalistes révolutionnaires, Civitas, sans parler de tous les sympathisants non identifiés des autres courants) pour voir que des militants d’extrême droite ont participé aux affrontements. Une partie de l’ultra gauche théorise la violence également. Le site « lundi matin » reflète les positions de la mouvance autonome qui a participé aux violences. La violence est revendiquée alors que nombre de politiques pratiquent le syllogisme du soupçon glissant vers le complot ou permettant à d’autres de voir un complot…

CW : Pouvez-vous en donner des illustrations ?

S. B. : S’agissant de la manifestation du 24 novembre, on a pu voir par exemple, à gauche de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon réduire l’événement à une « caricature de ce que peut être une bataille de propagande », sous-entendant que les débordements s’inscrivaient dans un « scénario écrit et imaginé par » le ministre de l’Intérieur. A droite, Isabelle Balkany suggère le même type de manipulation. Une thématique reprise en fin de journée par Gilbert Collard sur LCI le puis par Marine Le Pen le lendemain sur la même chaîne. Elle est construite à travers des questions insidieuses posées par les cadres frontistes. Gilbert Collard affirme ainsi que la Ville de Paris a délibérément laissé sur l’avenue des Champs Elysées des matériaux pour que les manifestants s’en saisissent et fassent dégénérer la situation. Le lendemain et le surlendemain, d’abord sur LCI puis sur BFM TV, Marine Le Pen reproduit le même discours. Dans la journée son parti lance une pétition en ligne intitulée « Incompétence, manipulation, mensonges, mépris : le Ministre de l’Intérieur Christophe Castaner doit démissionner ! ». Cette idée devient vite virale dans la fachosphère et la déborde largement. Le 25 novembre, dans l’émission « C politique », Priscillia Ludosky, l’une des porte-paroles médiatiques des Gilets jaunes, déclare : « Les forces de l’ordre ont laissé faire les casseurs hier sur les Champs Elysées et on m’a bien fait comprendre que les décisions venaient d’en haut. » Le lendemain Michel Onfray fait de même dans une vidéo sur son site. Après la manifestation du samedi 1er décembre, la même petite musique a repris de plus belle. Ce « à qui profite le crime ? » est depuis repris en boucle.

Tweet de la Police nationale (2 décembre 2018).

CW : Y a-t-il d’autres raisons qui vous paraissent fragiliser cette thèse des « agents provocateurs » ?

S. B. : Sérieusement, peut-on imaginer une seconde que de telles consignes puissent être données à des services de police à une époque où tout peut être photographié et filmé en permanence puis posté sur les réseaux sociaux ? Comment imaginer que des représentants de syndicats de policiers puissent permettre cela ? C’est très mal connaître la réalité de la police. Comme je l’ai dit tout à l’heure, ce n’est pas parce que l’on voit des policiers s’habiller en civil pour infiltrer une manifestation qu’ils participent aux dégradations. Ils sont là pour observer, consigner des informations et parfois arrêter les manifestants. Les intellectuels et les politiques qui développent ces thématiques ne sont pas sérieux ou pire : soit ils ne connaissent rien à l’histoire, soit ils l’instrumentalisent. Ce genre de théories du complot repose sur un arrière-fond culturel fortement empreint d’une pensée totalitaire.

 

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