Entretien avec Guillaume Perrier

Journaliste, Guillaume Perrier a longtemps été en poste à Istanbul. Il est le co-auteur, avec Laure Marchand, de La Turquie et le Fantôme arménien (Actes Sud, 2013) et, avec Gilles Cayatte, du film Erdogan, l’ivresse du pouvoir (2016). En janvier 2018, il a publié, chez Actes Sud, Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan.

Conspiracy Watch : L’Open Society Foundation, l’organisation philanthropique créée par le milliardaire américain George Soros, a annoncé fin novembre qu’elle mettait fin à ses activités en Turquie après que le président turc Recep Tayyip Erdogan a accusé celui qu’il appelle « le célèbre juif hongrois Soros » d’inciter les gens à « diviser les nations et à les briser ». Dans quel contexte ces attaques sont-elles intervenues ?

Guillaume Perrier : Soros finançait des activités depuis une vingtaine d’années en Turquie. Ces derniers temps, surtout en direction des réfugiés syriens. Il y a 15 ans, à l’arrivée d’Erdogan au pouvoir, Soros était plutôt le bienvenu, les deux hommes s’étaient rencontrés. L’opposition « kémaliste », d’ailleurs, le reprochait au Premier ministre Erdogan (devenu président en 2014).

Le retrait de Soros intervient quelques jours après l’arrestation d’une vingtaine de personnes par la police turque dans les milieux universitaires et culturels. Parmi eux figuraient le directeur de la fondation turque Open Society. Tous sont des proches du philanthrope Osman Kavala, détenu depuis 400 jours. La justice n’a pas encore produit d’acte d’accusation contre Kavala. Mais pour les membres du gouvernement, la presse voire Erdogan lui-même, l’affaire est déjà jugée. Kavala est comparé à un Soros turc ou à un « Soros rouge ». La rumeur se nourrit de fake news publiées à longueur de colonnes dans la presse turque.

Soros et Kavala sont mis en cause aussi par Erdogan pour avoir supposément soutenu les révoltes du parc Gezi en 2013. Erdogan veut se venger aujourd’hui de Gezi. Ces événements, qui ont fait vaciller le chef de l’AKP, ont décuplé les penchants conspirationnistes du pouvoir turc, persuadé d’être la cible d’un grand complot international pour l’affaiblir. Un jour c’est l’Allemagne, un autre « l’Etat profond britannique »… Hier encore, il accusait « les spéculateurs » d’être responsables de l’envolée du prix de l’oignon, symbolique de la hausse des prix et de l’envolée du cours de la monnaie turque. Les théories du complot viennent généralement masquer les échecs du gouvernement. Erdogan accuse souvent « le lobby du taux d’intérêt » de vouloir l’affaiblir. En évoquant « le juif hongrois Soros » il a encore plus clairement exprimé l’antisémitisme qui nourrit cette rhétorique complotiste.

CW : Ces accusations restent-elles anecdotiques en Turquie ou assiste-t-on au contraire à une recrudescence du complotisme antisémite ?

G. P. : Non, cela n’a rien d’anecdotique. Ce n’est pas un phénomène nouveau mais il s’est renforcé depuis une dizaine d’années. La Turquie a toujours été friande de théories du complot, et ce n’est pas réservé aux partisans d’Erdogan, loin de là. Selon une étude sur la désinformation, la Turquie est le pays au monde le plus exposé aux fake news.

Depuis la fin de l’Empire ottoman, la Turquie souffre d’une crainte obsessionnelle d’être divisée par ses « ennemis ». Les minorités (Grecs, Juifs, Arméniens…) sont régulièrement accusées d’être la « cinquième colonne » de complots de l’étranger pour affaiblir une Turquie conquérante. Cette idée irrigue le discours politique. Elle nourrit les éditorialistes de la presse ou de la télé, influence les séries, une certaine littérature.

Lire, sur Conspiracy WatchLa Turquie, proie du complot juif mondial selon Erdogan et ses partisans (22/03/2015)

La radicalisation nationaliste et anti-occidentale du pouvoir turc s’est accentuée depuis 2013. Erdogan pense être la cible d’un complot qui mêle : le prédicateur Fethullah Gülen, les Kurdes, Israël, l’Occident… Il s’est nettement rapproché de la Russie depuis 2016, mais aussi de l’Iran ou du Venezuela. Ce contexte favorise encore plus les théories conspirationnistes.

Sur le caractère antisémite de ce complotisme : Il existe en Turquie un antisémitisme assez répandu, historique, notamment dans les milieux islamistes et dans la doctrine nationaliste turque. Il existe un vieux fantasme que la Turquie républicaine serait gouvernée par des Juifs cachés, les dönme, des crypto-Juifs. Mustafa Kemal était originaire de Salonique, où était établie une importante communauté juive. Comme l’a souligné l’historien Rifat Bali, cet antisémitisme est profondément ancré. Les islamistes remontent ainsi jusqu’à 1901 et le refus du sultan Abdulhamid à Theodore Herzl d’installer une colonie juive en Palestine. Abdulhamid est souvent cité en exemple par Erdogan.

Dans les années soixante-dix, Erdogan et ses camarades de lycée avaient monté une pièce de théâtre intitulée Mas-Kom-Yah (pour Mason-Komunist-Yahudi, c’est-à-dire ou « Franc-maçon, communiste, juif »). L’un de ses mentors idéologiques est Necip Fazil Kisakurek, un poète et pamphlétaire antisémite turc qui avait traduit et publié les Protocoles des Sages de Sion (un faux antisémite extrêmement répandu – ndlr).

CW : Comment le gouvernement actuellement en place en Turquie se positionne-t-il par rapport à la question du génocide des Arméniens sous l’empire Ottoman ?

G. P. : C’est une longue histoire… La position du gouvernement d’Erdogan a effectivement été en rupture, à un moment, avec le dogme négationniste de l’Etat turc. Sous l’influence de l’ancien président Abdullah Gül notamment. Avant de retomber dans le discours classique de l’Etat turc.

L’élan réformateur du début, l’opposition au pouvoir des militaires, ont fait tomber quelques tabous historiques. Mais c’est surtout l’assassinat du journaliste Hrant Dink en 2007 qui a bousculé le consensus négationniste en Turquie. La parole s’est libérée. Des commémorations publiques du 24 avril se sont tenues à partir de 2008… jamais encouragées par le pouvoir mais tolérées.

En 2014, l’année précédant le centenaire, Erdogan a opportunément présenté des « condoléances » à toutes les victimes de 1915, sans pour autant reconnaître le début d’un génocide. Il s’agissait surtout de couper l’herbe sous le pied aux revendications qui allaient émerger pour le centenaire en 2015.

Aujourd’hui, le négationnisme d’Etat a repris de la vigueur. Le mot « génocide » (soykirim) a par exemple été décrété interdit dans l’enceinte du Parlement. C’est de nouveau un mot tabou. Quand on l’emploie, c’est pour parler du « soi-disant génocide » ou des « allégations arméniennes ». Et les commémorations sont de nouveau interdites.

CW : Quel est l’intérêt pour Erdogan de continuer à nier la réalité du caractère génocidaire des massacres de 1915 alors que plus de vingt pays – dont la France, l’Allemagne ou encore la Russie – ont reconnu le génocide arménien ?

G. P. : Il n’y a aucun « intérêt » à nier le génocide, c’est pour la Turquie une plaie ouverte, une question obsessionnelle, un frein à son développement. Mais la reconnaissance entraînerait de nombreuses et profondes questions qui peuvent effrayer ses dirigeants.

La négation du génocide, c’est la fake news fondatrice : « il n’y a pas eu de génocide des Arméniens en 1915-16 ». L’Etat turc qui s’est fondé sur ce génocide reconnaît qu’il a dû procéder à des déportations et des déplacements de population mais nie le caractère planifié. La République turque a amnistié et recyclé les génocidaires Jeunes Turcs, elle s’est nourrie de la spoliation collective des Arméniens. La reconnaissance du génocide impliquerait une déconstruction et une démocratisation profonde du régime turc. Erdogan pouvait y trouver un intérêt quand cela lui permettait d’affaiblir le pouvoir des militaires. Aujourd’hui, l’Etat c’est Erdogan, il n’a donc aucun intérêt à affaiblir le dogme nationaliste.

Quant aux reconnaissances de pays étrangers, il faut bien admettre qu’elles sont aussi motivées par des intérêts politiques et non pas par une vision légale et éthique. La seule exception pourrait être la reconnaissance en 2015 par l’Allemagne qui a aussi reconnu sa « responsabilité » dans le génocide de 1915. Alliée à l’Empire ottoman, l’Allemagne a joué un rôle clé dans ces événements.