Ou comment fut monté en épingle un texte déclassifié évoquant les rétentions d’informations de la CIA devant la Commission Warren.

Capture d’écran du site Politico.

Le mois dernier, le journaliste américain Philip Shenon publiait sur Politico un article au titre retentissant : « Oui, le directeur de la CIA a pris part à une tentative de dissimulation sur l’assassinat de Kennedy ».

Shenon appuie ses « révélations » sur un article déclassifié paru en septembre 2013 dans Studies in Intelligence, le journal interne à la CIA. Aujourd’hui disponible en accès libre sur le site de The George Washington University’s National Security Archive, ce texte de 20 pages est un extrait de la biographie, toujours classifiée, que David Robarge, l’historien de la CIA, a consacré à John McCone, le directeur de l’Agence entre novembre 1961 et avril 1965.

L’article compile toute une somme de renseignements bona fides que l’on peut obtenir dans différents ouvrages et documents pour fournir une synthèse passionnante, à travers les yeux de son directeur, des éléments qu’avait pu rassembler la CIA autour de l’assassinat de Kennedy et du parcours de Lee Harvey Oswald.

De vraies « révélations », il n’y en a aucune dans ce rapport. Mais il n’est pas inutile de mentionner – ce qu’aucun journal n’a apparemment pris la peine de faire – que Philip Shenon est l’auteur d’un livre (Anatomie d’un assassinat, Presses de la Cité, 2013) développant la thèse selon laquelle Oswald aurait pu être utilisé par les services secrets cubains.

La « Castro did it theory »

Cette théorie – qui s’appuie sur quelques soupçons légitimes, aucune preuve et beaucoup de rumeurs dont certaines sont avérées infondées – a le mérite, par comparaison avec les autres théories complotistes, de ne pas contester les preuves matérielles et les faits établis. Admettant que c’est Oswald seul qui a tué Kennedy, elle se contente de spéculer sur ses motivations et ses connexions avec les services secrets cubains. JFK aurait ainsi été assassiné en représailles des opérations clandestines contre Cuba et des tentatives d’éliminations de Fidel Castro. En d’autres termes, Oswald aurait été l’instrument de la « vengeance » cubaine.

Si la thèse est plausible (elle fut d’ailleurs exprimée publiquement par Lyndon B. Johnson ou, plus récemment, par John Kerry), elle se heurte néanmoins au bon sens quant au déroulé des événements. Ne prenons qu’un seul exemple : comment imaginer, pour une telle opération, qu’une organisation quelle qu’elle soit (une agence de renseignements ou la mafia) n’aurait pas prévu de plan d’exfiltration d’Oswald à sa sortie du Dépôt de livres juste après l’attentat ? Quel service secret capable de faire assassiner le président des Etats-Unis aurait pris le risque de laisser courir tout seul dans les rues de Dallas l’agent qu’elle avait préalablement mandaté pour perpétrer l’un des plus grands complots de l’Histoire ? Le risque que, dans sa fuite, il panique, abatte un policier puis finisse par tomber dans les rets des forces de l’ordre…

Comme l’a souvent objecté le regretté Vincent Bugliosi, l’auteur de Reclaiming History : si Oswald avait fait partie d’un complot, alors une voiture avec des complices l’aurait attendu à la sortie du Dépôt de livres. Ce pour l’exfiltrer au plus vite de la scène de crime puis, au choix, tenter de le faire passer à l’étranger, ou, plus probablement, se débarrasser de lui. Ce qui est vrai pour la CIA ou la mafia l’est ici tout autant pour le KGB ou la DGI (les services secrets cubains). D’ailleurs, John McCone remarquait lui aussi avec raison qu’une puissance étrangère hostile aurait, au minimum, fourni un visa valide à Oswald pour au moins lui donner l’illusion d’avoir une porte de sortie.

« Une dissimulation bénigne »

Dans son article, Philip Shenon souligne les termes utilisés par David Robarge pour définir les mensonges par omission (« une dissimulation bénigne ») de John McCone devant la Commission Warren : en l’occurrence, les tentatives américaines d’assassinat contre Fidel Castro. Il insiste sur la stratégie de communication mise en place à la CIA pour ne partager avec la Commission d’enquête que les informations qui lui semblaient nécessaires («Si la Commission ne savait pas quelles questions poser à propos des opérations clandestines contre Cuba, il [John McCone] n’allait faire aucune suggestion pour montrer où chercher» écrit Robarge dans son rapport). Il revient également sur les critiques amères dont n’ont pas manqué de faire part les enquêteurs de la Commission quand ils ont appris, quelques années plus tard, cette rétention d’informations. S’ils avaient été mis au courant à l’époque, leur investigation aurait été beaucoup plus agressive pour rechercher les liens potentiels entre Oswald et Cuba, écrit Philip Shenon.

“Anatomie d’un assassinat”, de Philip Shenon (Presses de la Cité, 2013)

C’est exact. Toutefois, l’essentiel du rapport de Robarge n’est pas là. L’essentiel, c’est que malgré les questions, les tensions internes et les nombreuses rumeurs, l’Agence de Langley n’a jamais eu de preuve que Lee Harvey Oswald avait des complices ou qu’il agissait sur ordre. John McCone en a très vite déduit la seule conclusion qui s’imposait : si aucun élément ne pouvait montrer qu’Oswald n’avait pas agi seul… c’est qu’Oswald avait bel et bien agi seul ! Du reste, toute la biographie d’Oswald milite en faveur de cette hypothèse.

Mais il y a également ce qu’a caché McCone aux membres de la Commission. Parce qu’il avait vécu en Union soviétique pendant deux ans et demi (1959-1962), Oswald était sur les listes du programme secret et illégal HTLINGUAL. A ce titre, sa correspondance était méthodiquement interceptée par la CIA qui n’ignorait rien des lettres envoyées par Lee et son épouse, Marina, à destination de l’Union Soviétique. Toutes ces lettres, dont celles adressées à l’ambassade d’URSS, figurent dans les annexes du Rapport Warren. La réalité la plus dure à admettre pour les complotistes, c’est que non seulement ces lettres ne révèlent aucune menace mais qu’elles montrent bien, de surcroît, l’absence du moindre réseau.

La stratégie du soupçon

Il y a un autre point sur lequel le rapport de Robarge est remarquable. Il nous renseigne sur le cheminement des théories du complot à l’intérieur d’une agence de renseignements comme la CIA comme en témoigne tristement l’affaire Nosenko, dans laquelle un vrai transfuge, Yuri Nosenko (réhabilité et indemnisé en 1969), fut traité comme un agent ennemi et soumis à un régime carcéral pendant des années par la CIA au motif qu’il disait qu’Oswald n’avait jamais été utilisé par le KGB. Ce qui est, aujourd’hui, amplement démontré.

Lorsqu’il demanda à passer à l’Ouest en janvier 1964, Yuri Nosenko fournissait depuis deux ans des informations à la CIA. Il était l’officier du KGB le plus gradé que l’Agence avait réussi à retourner mais, soupçonnant d’avoir été découvert, il craignait pour sa vie. Parmi toutes les informations qu’il prétendait détenir, l’une d’entre elles était, dans le contexte, tonitruante : il avait eu accès au dossier du KGB sur Lee Harvey Oswald. Trop beau pour être vrai selon certains stratèges de l’Agence ! Dans cette « jungle des miroirs » où la méfiance a vite fait de laisser place à la paranoïa, Nosenko se vit soupçonné d’être un faux transfuge envoyé par le KGB pour s’exonérer de toute implication dans l’assassinat de Kennedy. Le dossier du KGB sur Oswald, déclassifié durant la présidence de Boris Eltsine, se résume en une formule lapidaire que Nosenko avait employée : « Instable et inintelligent ». Malgré l’avis favorable du FBI qui, en utilisant son propre réseau de renseignements, a toujours considéré que Nosenko disait la vérité, le transfuge du KGB ne fut jamais autorisé par la CIA à témoigner devant la Commission Warren.

Quand le complotisme nourrit le complotisme

Ce dont nous instruit également l’article de David Robarge, c’est de l’émergence des premières théories du complot et de leur influence sur le cours même de l’enquête. Très rapidement après l’assassinat de Kennedy, les autorités furent soumises à l’urgence de répondre aux hypothèses complotistes qui n’ont pas manqué de proliférer, soit qu’elles apparussent spontanément dans l’opinion, soient qu’elles furent propagées par l’extrême-droite ou la propagande soviétique. Quelques jours après le 22 novembre 1963, seulement 29% des Américains pensaient qu’Oswald avait pu agir seul. Si, en plus, la CIA avait avoué au public les coups tordus dont elle était capable – sous le regard goguenard du KGB qui n’en a jamais fait moins en toute impunité –, non seulement l’Agence se serait mise en grande difficulté mais la Guerre froide aurait risqué de dangereusement se réchauffer.

Il n’empêche, comme le constate David Robarge dans son texte : loin d’éteindre tous les feux des théories complotistes, les cachotteries de la CIA ont plutôt contribué à en allumer d’autres.

Mais c’est aussi le cas quand la CIA fait preuve de transparence. Car pour résumer, qu’avons-nous ici ?

1/ Un document déclassifié du journal interne de la CIA qui exonère l’Agence de toute implication dans l’assassinat de JFK et montre ses hésitations dans les débats internes mais aussi son manque de preuves sur l’implication de puissances étrangères comme l’URSS ou Cuba. L’article souligne que le directeur de la CIA de l’époque pensait que, selon toute vraisemblance, Lee Harvey Oswald avait agi seul – c’est aussi vrai de ses successeurs à la tête des services de renseignements américains.

2/ Un journaliste, Philip Shenon, qui préfère braquer les projecteurs sur les mensonges par omission du directeur de la CIA à la Commission Warren plutôt que sur les autres dimensions d’un texte qui ne corrobore, à aucun moment, l’implication active des services secrets cubains et qui en démonte même certaines rumeurs.

3/ Une complosphère qui se délecte du titre de l’article de Shenon, ne prend pas la peine de lire l’article de Robarge, et en conclut illico que, puisque la CIA a menti par omission, c’est qu’elle a quelque chose à cacher et qu’elle est donc sûrement derrière l’assassinat de JFK.

 

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