Les médias russes ont lancé « une importante campagne de désinformation » en Europe afin de semer la discorde affirme un rapport interne du service diplomatique de l’Union européenne.

Crédits : AFP/Emmanuel Dunand.

« Une importante campagne de désinformation concernant le COVID-19 est en cours, menée par les médias officiels russes et les médias pro-Kremlin ». C’est ce que l’on peut lire dans un rapport de neuf pages, daté du 16 mars 2020, émanant du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), qui conduit la politique étrangère et de sécurité de l’Union européenne (UE).

Ce document, qui n’a pas été rendu public mais que le Financial Times et l’agence de presse Reuters ont pu consulter, indique que la campagne russe de désinformation, diffusée en anglais, espagnol, italien, allemand et français, consiste à publier des informations contradictoires, confuses et malveillantes pour saper la confiance dans les réponses qui peuvent être apportées à la pandémie de coronavirus, « conformément à une stratégie plus large du Kremlin visant à subvertir les sociétés européennes de l’intérieur en exploitant leurs vulnérabilités et leurs divisions ».

Mercredi 18 mars, le Kremlin a rejeté ces allégations, les qualifiant de « gratuites », « infondées » et dénuées de bon sens.

« 80 cas de désinformation »

Depuis le 22 janvier, l’UE a constitué une base de données d’environ 80 cas de désinformation sur le coronavirus, soulignant la détermination russe à amplifier les accusations sans preuve et à caractère conspirationniste selon lesquelles le coronavirus serait une arme biologique américaine, au mépris du consensus scientifique international sur le fait que la maladie est apparue en Chine chez des chauves-souris avant d’être transmise à un animal hôte intermédiaire, puis à l’homme :

« Les médias pro-Kremlin ne semblent pas être à l’origine de la désinformation elle-même. Ils ne font qu’amplifier des théories qui ont leur origine ailleurs, par exemple en Chine, en Iran ou au sein de l’extrême droite américaine. Cette tactique leur permet d’éviter l’accusation de créer eux-mêmes la désinformation, en prétendant au contraire qu’ils ne font que rapporter ce que les autres disent. »

Le rapport du SEAE note également que le recours à des faux comptes sur les réseaux sociaux – comme pour des sujets tels que la Syrie ou les manifestations de Gilets jaunes en France – est encore une fois observable dans la crise du coronavirus. Les contenus pro-Kremlin promeuvent parfois l’idée que le Covid-19 est « une création humaine, militarisée par l’Occident ». Les messages ciblant l’Italie visent à exacerber les craintes quant à la capacité des autorités nationales et internationales à gérer l’épidémie, tandis que les messages en espagnol « mettent en avant des histoires apocalyptiques, accusent les capitalistes de chercher à tirer profit du virus, et soulignent la manière dont la Russie et [le président Vladimir] Poutine gèrent l’épidémie ».

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a noté que le rapport du SEAE ne produisait aucun exemple spécifique ni aucun lien avec un média spécifique pour étayer ses accusations : « Une fois de plus, il s’agit d’allégations infondées qui, dans la situation actuelle, sont probablement le résultat d’une obsession anti-russe », a-t-il déclaré.

Le document du SEAE cite pourtant des exemples de fausses nouvelles concernant la Lituanie ou l’Ukraine. Ainsi la fausse allégation selon laquelle un soldat américain basé en Lituanie aurait été infecté et hospitalisé.

Il est aussi précisé que la chaîne Russia Today (RT) en espagnol est devenue, entre janvier et la mi-mars, la 12e source d’informations la plus populaire sur Internet s’agissant de l’actualité ayant trait au coronavirus. Filiale du réseau RT, RT en Español a ainsi enregistré, entre le 1er janvier et le 12 mars 2020, plus de 6,8 millions de partages sur Facebook, Twitter et Reddit pour ses contenus concernant le coronavirus.

D’après le rapport du SEAE, « la désinformation représente 7% des échanges d’informations sur le virus sur les réseaux sociaux ».

L’UE et l’OTAN ont déjà accusé la Russie de mener des opérations clandestines, notamment de désinformation, afin de déstabiliser l’Occident en exploitant les dissensus au sein de la société.

La Russie nie toute tactique de ce genre et, symétriquement, Vladimir Poutine a accusé les ennemis de la Russie de répandre de fausses nouvelles sur le coronavirus pour semer la panique dans son pays.

Comme le montrent des analyses émanant de l’UE ou de diverses ONG, les médias russes en Europe ne réussissent toujours pas à toucher le grand public, mais ils fournissent une plateforme aux populistes anti-européens, et ils polarisent le débat.

Le rapport du SEAE cite les émeutes de fin février en Ukraine comme un exemple des conséquences d’une telle désinformation. Ainsi, un document estampillé « Ministère ukrainien de la santé » fait état de cinq cas de coronavirus dans le pays, alors que les autorités ukrainiennes affirment que ce document est un faux fabriqué à l’étranger. « Les Russes veulent faire croire que le coronavirus a été fabriqué en laboratoire et transformé en arme par les Occidentaux », lit-on dans le rapport.

On y lit aussi qu’en Italie, pays qui détient le triste record mondial de victimes du coronavirus, les Russes s’ingénient à répandre la nouvelle selon laquelle l’UE serait incapable de faire barrage à la pandémie, malgré les mesures collectives prises récemment par les différents gouvernements.

Le SEAE a aussi partagé des informations avec la Slovaquie concernant la fausse nouvelle qui voudrait que son premier ministre, Peter Pellegrini, soit porteur du virus et ait pu contaminer d’autres responsables politiques lors de récents sommets.

Si les plateformes de réseaux sociaux ont pris des mesures pour tenter de freiner la propagation de la désinformation sur le coronavirus, il est difficile d’évaluer précisément leur impact compte tenu des restrictions liées à la confidentialité des données qu’elles peuvent partager avec les autorités, indique le rapport du SEAE.

La Commission européenne déclare être en contact avec Google, Facebook, Twitter et Microsoft. Un porte-parole de l’UE a accusé Moscou de « jouer avec la vie des gens. » Il exhorte les citoyens européens à se montrer « très prudents » et à n’utiliser que des sources d’information dignes de confiance.

« Le Conseil européen a reconnu la menace que représentaient les campagnes de désinformation en ligne pour la première fois en 2015, lorsqu’il a demandé à la haute représentante de s’attaquer aux campagnes de désinformation orchestrées par la Russie. […] Selon la cellule de fusion de l’UE contre les menaces hybrides, les activités de désinformation menées par la Russie constituent la plus grande menace pour l’UE. Elles sont systématiques, bénéficient d’importantes ressources et se distinguent par leur ampleur des activités menées par d’autres pays », peut-on lire dans le Plan d’action contre la désinformation adopté par la Commission européenne en décembre 2018.

 

Voir aussi :

Un réseau de trolls russes démantelé au Ghana et au Nigeria