
Vider la mer à la petite cuillère. C'est le sentiment qui étreint parfois celles et ceux qui luttent contre la diffusion algorithmique et mondiale des théories du complot. Et puis, dans le marasme, une lueur apparaît. Durant la période du Covid, cette lueur portait un nom : « le gang des cerises trottinettes ». Un collectif de scientifiques et de citoyens, d'abord anonymes, qui se rapprochent sur les réseaux sociaux avec la conviction que les études mises en avant par Didier Raoult sur l'hydroxychloroquine sont biaisées, fragiles ou fausses.
Alors ils travaillent. Ils lisent les publications, vérifient les données, confrontent les résultats, collaborent à distance et avancent des contre-arguments qui nourrissent la réflexion de tous ceux qui veulent comprendre. Le collectif tire son nom de l'expression anglaise « cherry picking » (« cueillette de cerises » en français), qui désigne une technique consistant à ne retenir que les résultats allant dans le sens souhaité et à écarter les autres. La « trottinette », elle, renvoie aux déclarations de Didier Raoult affirmant que le coronavirus ferait « moins de morts » que les « accidents de trottinette ».
Cette histoire est racontée dans l'excellent documentaire diffusé sur HBO, « Professeur Raoult vs le gang des cerises ». On y suit six personnes qui ont travaillé de concert pour démonter les failles des travaux et des affirmations du professeur marseillais. Il y a Magali, médecin à Marseille ; Guillaume, prof de maths et ancien chercheur ; Alexander, enseignant et musicien ; Fabrice, patron d'une boîte d'informatique et surfeur ; Samuel, chercheur et « emmerdeur en colère contre la mauvaise science » ; et Frédérique, infirmière.
Ils n'ont ni rédaction, ni laboratoire commun, ni institution pour les réunir. Seulement des compétences différentes, du temps, de la méthode et cette possibilité offerte par les réseaux de travailler ensemble. C'est peut-être ce que le documentaire montre de plus précieux. Les mêmes outils qui accélèrent les rumeurs, les intox et les emballements peuvent aussi permettre à des inconnus de se rencontrer, de confronter leurs savoirs et de fabriquer patiemment du contradictoire.
Alexander Samuel était d'ailleurs venu l'année dernière dans Les Déconspirateurs raconter son expérience et sa manière d'envisager le doute scientifique. Le film montre aussi la difficulté de trouver les bons arguments, le temps nécessaire pour vérifier, les désaccords, mais aussi la haine et le cyberharcèlement que peut déclencher cette recherche obstinée du vrai. Il révèle enfin l'identité de Magali, fille de Didier Raoult, brouillée avec son père.
Six personnes, une collaboration de tous les instants et des réseaux sociaux utilisés, cette fois, pour coordonner une riposte aux croyances pseudo-scientifiques. Les « cerises trottinettes » n'ont pas vidé la mer de la désinformation. Elles ont montré qu'avec quelques petites cuillères bien employées, on pouvait au moins empêcher qu'elle ne déborde.













