
L'acétamipride est un insecticide susceptible d'être nocif pour les pollinisateurs. Ce néonicotinoïde est présent dans les sprays contre les punaises de lit, les gels anti-cafards ou encore les boîtes à fourmis. Les biocides domestiques qui en contiennent seront définitivement interdits à la vente à compter de janvier 2027. Interdit depuis 2018 dans les champs, l'acétamipride a toutefois été autorisé à titre dérogatoire par la loi d'urgence agricole du 18 août 2026 qui encadre strictement son utilisation en la réservant à la seule culture des noisettes.
Le magazine Complément d'enquête (France 2) a consacré jeudi soir 54 minutes d'enquête à cette molécule qui a enflammé le débat public l'année dernière, lors de l'adoption de la loi Duplomb.
L'émission a eu le mérite de montrer à quel point le thème du cancer a pu être utilisé politiquement comme instrument de mobilisation et de rappeler qu'il n'existe pas de preuve que l'acétamipride provoque des cancers, comme l'avaient pourtant affirmé à tort plusieurs responsables politiques tels que le député LFI Antoine Léaument, la députée écologiste Léa Balage El Mariky, le député écologiste Benoît Biteau ou encore Ségolène Royal.
En juillet 2025, l'autrice et activiste Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère, lançait aux députés qui venaient d'adopter la loi Duplomb : « Vous êtes les alliés du cancer ! ». Dans le même temps, elle dénonçait dans L'Obs une loi imposant selon elle à la population « le risque grandissant de cancer ». Interrogée par Complément d'enquête, Fleur Breteau dément aujourd'hui avoir fait ce lien... avant de se reprendre : « Ou peut-être, si je l'ai fait, c'est parce que, effectivement, j'étais en brouillard chimio, ou ça m'a échappé [...] Pour moi, c'est pas un débat en fait. Est-ce que l'acétamipride donne le cancer ou pas ? L'acétamipride a des effets hautement toxiques sur le corps humain : pour moi, ça suffit. Peu importe les maladies. [...] Pour moi, essayer de dire “oui mais l'acétamipride, ça donne pas le cancer”, ça fait partie de la désinformation, ça n'est pas le sujet ». On peut penser au contraire que c'est le sujet et que Fleur Breteau confond ici la toxicité intrinsèque d'une molécule et le rique sanitaire qu'elle représente, lequel dépend notamment de la dose effectivement reçue et de la voie d'exposition.
Voici un morceau choisi ✂️ de @Cdenquete qui explique mon engagement et celui de nombreux autres collègues sur le sujet de l'#acetamipride
Voici pourquoi j'ai pu écrire ceci :
« Cancérologues, nous ne signerons pas les pétitions contre la loi Duplomb et l'interdiction de… pic.twitter.com/C1oVhJoYsX— Dr Jérôme BARRIERE, MD. (@barriere_dr) September 4, 2026
Que l'acétamipride soit toxique, c'est une évidence. C'est même pour cela qu'il a été développé : pour tuer des insectes. Mais, en l'état actuel des connaissances, il ne présente pas, selon l'Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), « d'effet nocif pour la santé humaine, dans le respect des conditions d'emploi fixées dans les autorisations de mise sur le marché ». Autrement dit, l'utiliser pour éliminer des nuisibles est une chose, en ingérer tous les matins au petit-déjeuner en est une autre. Des incertitudes sur ses effets neurodéveloppementaux ont toutefois conduit l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), en 2024, à recommander un abaissement des seuils d'exposition admissibles, preuve que cette autorité sanitaire ne complote pas contre notre santé.
Là où Complément d'enquête s'est attiré les critiques de beaucoup d'internautes, c'est pour avoir pris le parti éditorial de s'attarder sur l'affirmation erronée selon laquelle l'acétamipride serait présent dans les colliers antipuces pour chiens et chats (il s'agit en fait d'un autre néonicotinoïde, l'imidaclopride). Relayée notamment par la ministre de l'Agriculture Annie Genevard, cette fausse information l'a également été par le sénateur Horizons Vincent Louault et par les journalistes Géraldine Woessner (Le Point) et Emmanuelle Ducros (L'Opinion), ce dont le présentateur de Complément d'enquête, Tristan Waleckx, a pris prétexte pour accuser ses deux consœurs de « fake news ».
Ce faisant, Tristan Waleckx introduit une confusion regrettable entre erreur et fake news, contribuant à vider cette expression de son sens. Une fake news est en effet une fausse information diffusée délibérément pour tromper le public tandis qu'une erreur est commise de bonne foi. Les journalistes ne sont détenteurs d'aucune vérité révélée. Ils sont faits de chair et de sang, traversés par des croyances, des opinions, des visions du monde. Et il leur arrive de se tromper, à l'instar des mécaniciens ou des médecins. Leur déontologie exige d'eux qu'ils reconnaissent ces erreurs et les corrigent lorsqu'ils s'en rendent compte ou que cela a été porté à leur connaissance.
Sur les colliers antipuces, les deux journalistes ont reconnu l'erreur. Géraldine Woessner l'avait même rectifiée publiquement l'année dernière. Elle a fait valoir que cette confusion n'invalidait en rien son argument de fond puisque l'imidaclopride est un néonicotinoïde significativement plus toxique que l'acétamipride. Elle a enfin fustigé la thèse d'un « complot de l'industrie, des élus, des scientifiques et des agences sanitaires pour empoisonner les Français » qui, d'après elle, semble avoir les faveurs de Complément d'enquête.
Interrogé dans le reportage, le sénateur Horizons Vincent Louault, co-signataire de la loi Duplomb, admet lui aussi avoir « nommé la mauvaise molécule », plaidant le « raccourci » et assumant « la fake news » dans le cadre d'un débat polarisé où ses contradicteurs se livrent, dit-il, à des « attaques puissance 10 avec des simplifications qui sont puissance 100 ». François de Rugy, ancien président de l'Assemblée nationale et co-animateur du média « Et si l'économie sauvait l'écologie » − qui a consacré en avril une émission à la désinformation sur les pesticides −, s'est engagé lui aussi à publier un rectificatif. Évoquant « une erreur de dénomination », il estime que la focalisation de Complément d'enquête sur la confusion entre imidaclopride et acétamipride sert à « détourner l'attention du téléspectateur de la vraie manip (la fake news autrement plus grave sur acetamipride = cancer) ».
Sur ce dossier, ce qui se rapproche le plus d'une théorie du complot est bien l'idée selon laquelle la représentation nationale agirait délibérément et en toute connaissance de cause contre la santé publique en cherchant à « nous faire manger [...] du poison », ainsi qu'on pouvait le lire dans la pétition contre la loi Duplomb − la première dans l'histoire de la Ve République à avoir obtenu plus de 2 millions de signatures.
Une désinformation symétrique consisterait à considérer que l'avis de l'Anses clôt définitivement le débat, que des groupes d'intérêt agro-industriels ne cherchent pas à influencer le débat public ou que l'interdiction de l'acétamipride répondrait à une pulsion irrationnelle et obscurantiste. Car l'acétamipride, c'est également un fait, présente des risques documentés pour la biodiversité. S'opposer à son utilisation au titre du principe de précaution demeure on ne peut plus légitime. S'y opposer avec de faux arguments ne fait qu'empoisonner le débat public.













