
« Film formidable qui montre que les Américains ne sont pas venus libérer la France mais la vassaliser et l'occuper », assène Michel Onfray. « La Caste euromondialiste ne peut qu'être très mal à l'aise avec ces films qui valorisent le patriotisme français, montrent AMGOT, [...] expliquent à quel point une nation ne peut être sauvée que par le combat permanent et acharné pour sa souveraineté ! », interprète Florian Philippot. Tous les deux parlent de La Bataille de Gaulle, l'excellent diptyque d'Antonin Baudry qui a franchi durant l'été les 5 millions d'entrées. Philippot et Onfray s'attardent plus spécifiquement sur l'AMGOT. User de la fiction pour interpréter le présent : c'est la nouvelle tendance de la complosphère. Une façon de faire qui vient interroger, une nouvelle fois, la frontière entre la fiction et le réel, autant que démontrer ce que Gérald Bronner a théorisé : « la contamination du croire par le désir ».
Dans l'excellent diptyque d'Antonin Baudry, le deuxième épisode fait de l'AMGOT l'un des grands combats de De Gaulle. L'Allied Military Government of Occupied Territories est un dispositif de l'administration militaire alliée destiné aux territoires libérés ou occupés. Roosevelt, qui se méfie profondément du Général et refuse longtemps de le reconnaître comme représentant légitime de la France, envisage bien que l'administration des territoires libérés puisse échapper provisoirement aux gaullistes. Des billets de banque libellés en francs (et sans aucune mention « République française ») sont même imprimés aux États-Unis et circuleront quelques semaines en Normandie. Jusque-là, le film s'appuie sur des faits.
Toutefois, et la nuance est importante, cela ne signifie pas que Washington ait élaboré un plan destiné à coloniser, démembrer ou durablement vassaliser la France. L'historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac, ancien de la France libre, estimait lui-même que la menace de l'AMGOT avait relevé pour une bonne part d'un fantasme collectif, alimenté par l'hostilité bien réelle de Roosevelt à De Gaulle, puis grossi côté français. Dès décembre 1943, Eisenhower assure d'ailleurs au Général qu'il ne reconnaîtra en France d'autre autorité que la sienne. Et après le Débarquement, l'installation rapide des autorités françaises rend l'hypothèse caduque.
Julian Jackson, dont la monumentale biographie de De Gaulle a directement inspiré le film où il fut conseiller historique, le résumait ainsi récemment dans Franc-Tireur : sur l'AMGOT, « ce n'est pas faux, mais ce n'est pas tout à fait vrai ». L'idée d'une administration américaine a existé mais Baudry la dramatise, la condense, et lui donne une intention plus nette qu'elle ne l'a jamais été. C'est le droit de la fiction. Et même sa force : simplifier, resserrer, donner un visage au conflit. Le problème commence lorsque Philippot, Onfray et d'autres prennent cette fiction pour une archive et sa dramatisation pour une preuve. Le tout pour servir leur propre récit.
Car le mécanisme est là. Un fait réel : la défiance de Roosevelt envers De Gaulle. Une hypothèse historique : l'AMGOT en France. Puis un saut vers le présent : l'Amérique voulait déjà nous « vassaliser », la « caste euromondialiste » poursuit aujourd'hui le même dessein. Le cinéma ne sert alors plus à éclairer l'Histoire, mais à confirmer ce que l'on voulait déjà croire. Et la fiction, au lieu d'ouvrir un imaginaire, devient une machine à refermer le réel sur une conviction préalable.













