En « produisant de l’ignorance », le complotisme détourne notre attention de l’urgence que constitue le dérèglement du climat.

Anomalies de température à la surface du globe entre 2014 et 2018. Les températures supérieures à la normale sont indiquées en rouge et les températures inférieures à la normale sont indiquées en bleu (crédits : Kathryn Mersmann, NASA Scientific Visualization Studio, février 2019).

Agnotologie : dans le brouillard de la désinformation, du négationnisme, du complotisme et des fake news, ce néologisme peut nous aider à y voir clair. Conçu par l’historien américain Robert Proctor en 1992, il désigne une discipline aussi exigeante que singulière : l’étude de l’ignorance, plus précisément de sa « production ». En France, l’universitaire Mathias Girel est sans doute celui qui a poussé le plus loin l’analyse du concept, en rappelant que « la production d’ignorance [peut également être] le but explicitement visé, élément d’une stratégie. » [1] Et de citer sur ce point deux exemples parmi les plus paradigmatiques : la « production d’ignorance » de certaines grandes entreprises en matière de tabagisme et de climato-scepticisme ; et le complotisme.

Le premier exemple vient de faire l’objet d’une nouvelle révélation : à l’instar des grandes sociétés pétrolières ExxonMobil, BP et Shell, l’entreprise française Total a, elle aussi, « produit de l’ignorance » sur la nature et l’ampleur du dérèglement climatique, comme l’établit une étude circonstanciée parue dans la revue scientifique Global Environmental Change [2]. Plus précisément, ses dirigeants ont été « avertis dès 1971 de la possibilité d’un changement climatique catastrophique dû à leurs produits, ont été plus amplement informés du sujet dans les années 1980, ont commencé à entretenir le doute quant à la base scientifique du changement climatique à la fin des années 1980, avant d’adopter à la fin des années 1990 une position consistant à accepter publiquement la science climatique tout en poussant pour retarder les politiques publiques permettant de limiter le recours aux énergies fossiles. » [3]

Quoique informées depuis les années 1970 de l’origine humaine et de l’impact dévastateur des gaz à effets de serre, ces sociétés ont conduit un intense lobbying pour distiller le poison du doute dans l’esprit du grand public. Commandes d’études scientifiques orientées, exploitation intensive de relais médiatiques, cette campagne reposait sur le précepte libéral selon lequel toutes les idées se valent et donc méritent débat, utile manière de légitimer la désinformation… et de nier, purement et simplement, la réalité [4].

« Paradoxalement, fait observer Mathias Girel, les tentatives délibérées de production d’ignorance sont un témoignage et une affirmation de la valeur de la connaissance. En effet, elles présupposent que la possession d’une connaissance et la capacité à s’en servir changeraient l’issue des choses, dans l’intérêt de celui qui cherche à produire de l’ignorance. » [5]

Dans le cas du lobbying des grandes entreprises (que ce soit pour nier les effets mortifères du tabac ou l’activité humaine sur le dérèglement climatique), il observe que cette « production d’ignorance » tend à « bâtir une controverse de toutes pièces, de brouiller une connaissance constituée et de rassurer le consommateur », si bien que « le doute permet de retarder l’action » [6].

Cette « fabrique de l’ignorance » se retrouve, bien entendu, dans le conspirationnisme. Pour Mathias Girel, climato-sceptiques et complotistes, sous couvert d’objectivité, manipulent les données et déforment la notion même d’« enquête ». De la sorte, ils conçoivent et diffusent le doute, le mensonge, ce qui a pour but et pour effet de répandre l’ignorance. C’est ainsi que les climato-sceptiques usent à l’envie de l’argumentaire complotiste, puisque eux-mêmes n’hésitent pas à clamer « à qui profite le crime ? », c’est-à-dire à accuser « les chercheurs en climatologie d’être démesurément alarmistes afin d’assurer à bon compte le financement de leurs recherches » [7].

Ces différents courants se rejoignent, du reste, sur l’essentiel, à savoir une négation, sinon une perversion, du réel. Quitte à se nourrir l’un l’autre, voire à s’allier contre l’objet de leur ressentiment : en témoigne la montée d’un nouveau bobard conspirationniste, celui du « confinement climatique ».

Le « climate lockdown » : quand les complotistes se réapproprient un avatar climato-sceptique

Dans un rapport publié lundi dernier, l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) a signalé l’apparition d’une nouvelle théorie du complot, celle du « climate lockdown », à savoir le « confinement climatique ». Qu’on en juge : prenant acte de ce que les premiers confinements ont effectivement réduit les émissions de gaz à effet de serre en 2020, nos gouvernements projetteraient d’instaurer une « tyrannie verte » en mettant en place… des confinements périodiques ; le prétexte (« sauver le climat ») camouflerait, comme d’habitude, une volonté d’accentuer le contrôle étatique sur les populations.

Contrairement à quantité d’allégations conspirationnistes qui pourtant lui ressemblent (notamment QAnon), ladite théorie n’a pas rampé des cloaques d’Internet pour atteindre les médias « mainstream ». Elle a prospéré à partir d’une lecture orientée, non pas d’articles, mais de titres d’articles publiés dans des médias professionnels généralistes citant l’expression « confinement climatique » sans pour autant recommander une telle pratique, bien au contraire.

Il est vrai que certains titres se voulant provocateurs ou sensationnalistes pouvaient prêter à confusion, tels que celui d’un article du Guardian du 3 mai 2021 (et rapidement rectifié) : « Nécessité d’un confinement tous les deux ans pour atteinte les objectifs CO2 de l’accord de Paris ».

En France, Les Echos ont également sombré dans la même imprécision, en traitant le 19 mai 2020 de l’impact des premiers confinements sur les émissions de CO2 sous le titre « Un confinement tous les ans pour atteindre les objectifs climatiques ». Une entrée en matière assez contestable dans la mesure où l’article concerné ne faisait nullement état d’une telle thèse !

Il n’en fallait pas plus, évidemment, pour que l’industrie du faux s’emballe. La dénonciation du « confinement climatique » a d’abord été portée par des médias conservateurs, tels que Fox News, pour promouvoir leur rhétorique climato-sceptique et hostile à l’intervention de l’Etat, avant de se mêler aux thèmes du « Great Reset » (« Grande Réinitialisation »)  et de QAnon. Nos complotistes hexagonaux se sont également mis à recycler le concept – par exemple les DéQodeurs [archive] ou encore Florian Philippot – il est vrai si pratique pour s’en prendre aux mesures de lutte contre le Covid-19 comme le pass sanitaire.

En ce sens, la « caisse de résonnance » des relais climato-sceptiques a puissamment réverbéré une théorie du complot, désormais réemployée par l’extrême-droite la plus dure. Preuve encore, s’il en était une nouvelle fois besoin, que « déni climatique » et complotisme ne sont, au fond, que deux « variants » du même virus, celui qui transmet l’ignorance. Formulé autrement, par le podcast conspirituality.net : « les théories du complot dissimulent un monde en flammes ».

 

Notes :
[1] Mathias Girel, « Agnotologie, mode d’emploi », Critique, 2013/12, n°799, p. 964-977. Voir également Stéphane Foucart, « L’ignorance : des recettes pour la produire, l’entretenir, la diffuser », Le Monde, 3 juin 2021.
[2] Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet, Benjamin Franta, « Early warnings and emerging accountability: Total’s responses to global warming, 1971–2021 », Global Environmental Change (septembre 2021).
[3] Ibid. Ce dernier glissement vers le « greenwashing » ne saurait faire oublier, rappelle l’un des auteurs de l’étude, qu’« entre 2015 et 2019, Total a dépensé en cinq ans 77 milliards de dollars dans l’exploration et la production du pétrole et du gaz contre à peine 5 milliards de dollars d’investissements dans les sources d’énergies renouvelables sur la même période ».
[4] Voir sur ce point Naomi Oreskes et Erik M. Conway, Les marchands de doute, Paris, Le Pommier, 2012 et 2014 (trad. de l’anglais).
[5] Mathias Girel, Science et territoires de l’ignorance, Versailles, Éditions Quæ. Chapitre II : « Dynamiques de l’ignorance ».
[6] Girel, Science et territoires de l’ignorance, Chap. II, op. cit.
[7] Girel, Science et territoires de l’ignorance, Chap. IV, op. cit.