
Au cours des deux dernières décennies, la crise des démocraties représentatives a parfois été interprétée comme l'indice d'un passage à la « post-démocratie », définie par la dissociation entre ce que fait un gouvernement et ce que les citoyens qui l'ont élu voudraient qu'il fît. Le mépris de la souveraineté populaire par une technocratie dénationalisée n'a cessé de se manifester. En témoigne l'annulation, par les élites européistes, du rejet par référendum du projet de traité constitutionnel européen (29 mai 2005). D'où, chez les citoyens-électeurs, le sentiment d'une trahison permanente des élites gouvernantes, qui alimente leur indignation, leur colère ou leur révolte, mais aussi leurs fantasmes, notamment l'idée d'un « complot contre les peuples ». Des fantasmes qui se nourrissent cependant de faits, liés à l'entre-soi, au cynisme et à la corruption des élites. Ce qu'on appelle « populisme » est avant tout une série de symptômes de cette crise et un ensemble informel de propositions, souvent floues et contradictoires, censées permettre de la surmonter.
Depuis les années 2000, nombreux sont les politistes qui caractérisent le populisme comme une idéologie conceptuellement « maigre » ou « mince » (thin), réductible à la vision sommaire d'une coupure entre un peuple « pur » ou vertueux et des élites corrompues, assortie de l'idée d'une « trahison » de ceux d'en bas par ceux d'en haut – ce qui se traduit souvent par une vision complotiste des dirigeants en place. Les « théories du complot » permettent en effet de diaboliser les élites, supposées illégitimes, en les assimilant à un groupe de conspirateurs ou aux agents d'une puissance occulte. À vrai dire, c'est là un résumé de ce qui se répétait chez certains spécialistes du phénomène depuis les années 1960, frappés par la pauvreté idéologique des mouvements dits populistes. C'est ce qui m'a conduit, au début des années 1990, à catégoriser le populisme comme un « style politique ».











