
Mardi 23 juin, la République accueillera Marc Bloch sous le dôme du Panthéon. C'est le premier historien à franchir le seuil de la crypte où la patrie honore ses grands hommes. Et pas n'importe quel historien : probablement l'un des plus importants historiens français du XXe siècle, l'auteur des Rois thaumaturges et de L'Étrange défaite, le cofondateur, avec Lucien Febvre, de la revue des Annales, mais aussi le soldat de la Grande Guerre, le patriote, le citoyen du monde, le résistant, enfin, arrêté, torturé par la Gestapo et fusillé le 16 juin 1944, dix jours après le Débarquement.
De quelle manière un homme né en 1886 peut-il éclairer la prolifération des bobards et des théories du complot à l'âge numérique ? La réponse se trouve dans un petit texte paru en 1921 dans la Revue de synthèse historique. Une trentaine de pages intitulées « Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » (disponible chez Dunod poche avec une préface de Stéphane Audoin-Rouzeau ou en accès libre sur Wikisource).
Démobilisé depuis deux ans, Bloch met ses pensées mûries à l'ombre des tranchées au pot commun de la connaissance, convaincu que la guerre a représenté « une immense expérience de psychologie sociale d'une richesse inouïe ». Car la guerre modifie substantiellement l'économie du vrai et du faux. Et l'historien de rappeler un « vieux proverbe allemand » qui pourrait servir d'épigraphe à notre époque : Kommt der Krieg ins Land, dann gibt's Lügen wie Sand (« Quand la guerre éclate dans le pays, les mensonges s'y multiplient comme le sable »).
Comment se fait-il que certaines rumeurs prennent et pas d'autres ? On pourrait croire qu'une intox se propage à la manière d'un virus frappant au hasard. Ce que montre Bloch, c'est qu'elle a besoin d'un terreau fertile pour s'épanouir : « L'erreur ne se propage, ne s'amplifie, ne vit enfin qu'à une condition : trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. » Autrement dit, elle ne prospère jamais sur un sol vierge de peurs, d'attentes et de préjugés. La thèse de Bloch tient en quelques mots : « Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance ; elle n'est fortuite qu'en apparence, ou, plus précisément, tout ce qu'il y a de fortuit en elle c'est l'incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations, mais cette mise en branle n'a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. »
Non seulement la fausse nouvelle est « le miroir où la « conscience collective » contemple ses propres traits », mais elle peut aussi rétroagir sur la guerre elle-même : c'est l'autre grand enseignement de Bloch. S'appuyant sur l'étude du sociologue belge Fernand van Langenhove (Comment naît un cycle de légendes, Francs-Tireurs et atrocités en Belgique, 1916), l'historien montre comment les soldats allemands, nourris depuis l'enfance des récits de francs-tireurs de 1870 et hantés de « terreurs d'autant plus fortes qu'elles demeurent nécessairement assez vagues », ont pris les trous de hourdage des façades des maisons belges – en fait de banals orifices d'échafaudage – pour des meurtrières. De cette hallucination collective naquirent des massacres bien réels se comptant en plusieurs milliers de victimes civiles.
Suit cette observation glaçante : une fois le crime commis, l'erreur devient nécessaire à ceux qui ont souillé leurs mains du sang des innocents. « Des hommes animés d'une colère aveugle et brutale, mais sincère, avaient incendié et fusillé ; il leur importait désormais de garder une foi parfaitement ferme en l'existence d'« atrocités », qui seules pouvaient donner à leur fureur une apparence équitable ; il est permis de supposer que la plupart d'entre eux eussent reculé d'horreur s'ils avaient dû reconnaître la profonde absurdité des terreurs paniques qui les avaient poussés à commettre tant d'actes affreux ; mais ils ne reconnurent jamais rien de semblable. » Et Bloch de conclure : « Une légende qui a inspiré des actes retentissants et surtout des actions cruelles est bien près d'être indestructible. »
Comment ne pas songer, en le lisant, aux rumeurs de guerre contemporaines, comme cette histoire inventée de crucifixion d'un enfant de trois ans par des soldats ukrainiens à Sloviansk, dans le Donbass ? Comment ne pas songer, aussi, aux fausses informations qui ont suivi le 7 octobre 2023 ? La réalité des massacres perpétrés ce jour-là était suffisamment monstrueuse. La sidération y a pourtant ajouté la rumeur sordide des « quarante bébés décapités » du kibboutz Kfar Aza, exagération dont les négationnistes de la plus grande tuerie jamais commise contre des citoyens israéliens s'empareront pour jeter le doute sur l'ensemble des crimes documentés. Bloch avait déjà tout dit, dans une petite note de bas de page : « L'imagination populaire déforme toujours. Quelles qu'aient été les « atrocités » hélas ! trop réelles perpétrées par les Allemands sur le sol français, il s'est mêlé aux récits qui en furent faits bien des scories légendaires : telle, si je ne me trompe, la légende des « mains coupées ». […] La vérité perd de sa force, lorsqu'elle est mêlée à des erreurs. » Inversement, l'accusation déshumanisante selon laquelle l'armée israélienne dresserait des chiens pour violer des prisonniers palestiniens – récit lancé il y a deux ans par une ONG pro-palestinienne dont le dirigeant considère que les viols commis par le Hamas le 7-Octobre sont une invention – a été relayée le mois dernier par un chroniqueur du New York Times, suscitant une intense polémique. Marc Bloch, encore : « On croit aisément ce que l'on a besoin de croire ».
Mais qu'est-ce qui, à l'échelle individuelle, nous rend si vulnérables aux fake news ? « Au front, écrit Marc Bloch – dont les mots pourraient servir à dépeindre l'internaute conspirationniste lambda –, on voyait le même homme, alternativement, accepter bouche bée les récits les plus fantaisistes ou repousser avec mépris les vérités les plus solidement établies ». À l'heure où les réseaux sociaux captent notre attention en algorithmisant le circuit de la récompense dopaminique, la réponse d'un intellectuel instruit de l'expérience des tranchées doit être méditée : « On ne dira jamais à quel point l'émotion et la fatigue détruisent le sens critique. Je me souviens que lorsque, dans les derniers jours de la retraite, un de mes chefs m'annonça que les Russes bombardaient Berlin, je n'eus pas le courage de repousser cette image séduisante ».
Les croyances infondées prolifèrent avec une vigueur étonnante alors même que les moyens de les réfuter n'ont peut-être jamais été aussi facilement accessibles. Marc Bloch nous en livre la raison : les légendes ne survivent pas malgré leur fausseté mais parce que le faux nous est utile, individuellement ou collectivement. Reste à élucider ce que nos automystifications contemporaines disent de nous-mêmes.













