Comment l’État islamique se positionne-t-il face à la pandémie de coronavirus ? Auteur de État Islamique, le fait accompli (Plon, 2016), spécialiste des mouvements djihadistes et journaliste à France 24, Wassim Nasr a accepté de répondre à nos questions.

Crédits : Amas News (agence de propagande de l’État Islamique).

Conspiracy Watch : On assiste depuis quelques mois à une vague complotiste qui semble au moins aussi pandémique que le Covid-19 lui-même. Beaucoup remettent en cause la véracité des connaissances scientifiques sur l’origine du nouveau coronavirus, soutiennent qu’il s’agit d’une « pseudo-épidémie » ou dénoncent un complot de l’industrie pharmaceutique et/ou de certains gouvernements. Les djihadistes participent-ils de ce mouvement ?

Wassim Nasr : Non, ils n’ont pas du tout versé dans ce type de complotisme. En fait, on observe une dynamique inverse chez les djihadistes. Ceux de l’État islamique par exemple se sont exprimés officiellement très rapidement sur la question du virus en éditant une brochure sur les gestes et attitudes à adopter pour se prémunir de toute contamination. Ils s’appuient d’ailleurs sur des hadiths du Prophète rapportés par ses compagnons incitant à appliquer ces recommandations.

Il faut préciser aussi que ces recommandations ont été montées en épingle dans la presse occidentale. On a pu lire le mois dernier je ne sais pas combien d’articles expliquant que l’État islamique interdisait ou déconseillait à ses combattants de se rendre en Europe alors que l’Europe n’était même pas mentionnée. Non, ce que disent les djihadistes, c’est qu’il convient d’observer un certain nombre de comportements pour éviter d’être infecté par le virus, notamment éviter de se rendre dans des zones à risque ou même de quitter les zones touchées.

Par la suite, ils ont publié dans leur hebdomadaire en arabe, Al-Naba, un édito dans lequel ils ont ouvertement raillé les complotistes. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’ils le font. Pour résumer, ils font valoir que les dirigeants arabes sont tellement subjugués, tellement aveuglés par la puissance des États-Unis, qu’ils en arrivent à attribuer tout ce qui se passe dans le monde à des manœuvres américaines. Les djihadistes estiment que ce complotisme montre que les dirigeants arabes ou du monde musulman sont incapables de penser par eux-mêmes et qu’ils ont oublié que la seule véritable puissance est celle de Dieu. Par la même occasion, ils se moquent également de la version chinoise qui incrimine elle aussi les Américains. Et, dans le même registre, ils récusent les théories selon lesquelles les Européens voudraient se débarrasser de leurs vieillards. Car si l’épidémie est un complot occidental, arguent-ils, comment expliquer que les Occidentaux sont touchés eux aussi et payent le prix sanitaire et économique de la pandémie ?

CW : On se souvient qu’en 2015, dans un numéro de la revue Dabiq, l’État islamique avait condamné les théories du complot qui l’assimilaient à une marionnette de la CIA et alertait contre un complotisme qu’il considérait comme une forme d’« idolâtrie ». Al-Qaïda a aussi plusieurs fois fustigé la propagande conspirationniste faisant des attentats du 11-Septembre un complot interne américain. Pour autant, la vision du monde des djihadistes est imprégnée de références à la culture conspirationniste occidentale : le thème du « Nouvel Ordre Mondial » est repris à son compte par Abou Moussab al-Souri, celui du complot « judéo-maçonnique » l’a été par l’État islamique dans son magazine en langue française, etc. Quelle forme prend aujourd’hui cette ambivalence face aux théories du complot sur le Covid-19  ?

W. N. : Le sentiment d’avoir été trahi et victime des complots occidentaux à l’époque de la colonisation – les accords Sykes-Picot, les promesses non tenues faites par Lawrence d’Arabie, etc. – est très ancré dans l’inconscient arabe. Ce que dit l’État islamique, c’est que les dirigeants des pays musulmans sont tellement habitués aux défaites et d’être les supplétifs des puissances occidentales, qu’ils n’arrivent plus à réfléchir par eux-mêmes et se réfugient dans l’« idolâtrie » que représente le complotisme ; « idolâtrie » car le complotisme placerait les desseins de Dieu au-dessous des plans des hommes. Or, pour les djihadistes, c’est Dieu qui est tout-puissant.

S’ils reprennent à leurs comptes les théories du complot qui incriminent les Juifs et les franc-maçons, c’est aussi parce qu’ils sont dans le registre de la guerre contre Israël. Mais pour eux, il ne s’agit en rien d’un combat national pour la Palestine. C’est une guerre sainte pour reprendre Jérusalem.

Après, il est vrai que lorsqu’on discute avec les dirigeants d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) par exemple, ils sont tout à fait convaincus que la France est au Mali pour piller le Mali, dans une entreprise néo-coloniale. Ils en sont persuadés parce qu’il y a tout un historique colonial, et parce que le ressentiment contre l’ex-puissance colonisatrice française est une sorte de machine populiste infaillible pour faire des recrues.

CW : Parmi les théories du complot qui ont circulé, il y a celle selon laquelle il s’agirait d’une fausse épidémie…

W. N. : Les djihadistes ne sont pas du tout là-dedans. Cela fait dix ans que je travaille sur le sujet. À part le complotisme visant les Juifs, j’ai rencontré des personnes qui n’étaient pas du tout perméables aux théories du complot. Être complotiste, c’est d’une certaine manière être fataliste. Or, les mouvements djihadistes sont, par essence, des mouvements révolutionnaires. Ils sont aux antipodes de cette manière de voir les choses. Pour eux, il faut que les musulmans sortent des sentiers tracés par des gouvernements oppresseurs qui ont pris l’habitude d’expliquer leur impuissance par le complot.

CW : Vous voulez dire qu’il y a un effet stérilisateur du complotisme sur l’action et la capacité à mobiliser ?

W. N. : Oui. C’est pour cette raison que les djihadistes sont, pour ainsi dire, anti-conspirationnistes. Selon eux, les musulmans doivent se réapproprier leur destin. C’est le contraire du complotisme, pour lequel tout est de toutes façons joué d’avance. De plus, il y a le facteur religieux : pour eux, les desseins de Dieu sont supérieurs à ceux des hommes, tandis que dans le complotisme, on est soumis aux diktats des hommes.

CW : Voient-ils l’épidémie comme un châtiment divin à l’instar de beaucoup d’autres discours religieux ?

W. N. : On l’a entendu comme un bruit de fond mais le discours officiel de l’État islamique est clair : l’épidémie est un châtiment de Dieu contre « Sa Création ». Les mots sont importants. Ils disent « Sa Création ». Cela signifie que cette punition divine peut s’abattre de manière indifférenciée sur les musulmans et sur les non-musulmans. Sur la même page, ils disent que le virus « vise pour le moment les nations des mécréants ». Et ils poursuivent en formant le vœu que cela continue. C’est-à-dire qu’ils savent très bien qu’ils ne sont pas à l’abri du virus, même s’il y a, pour l’instant, une donnée factuelle qui joue en faveur de leur récit : ils sont en train d’opérer en Syrie et en Irak avec des petites cellules, dans des régions très reculées où ils vivent en autarcie, dans la clandestinité : de fait, ils sont déjà en confinement. Par conséquent, ils sont probablement, pour le moment en tous cas, moins touchés par le virus.

 

Voir aussi :

« Contre les Juifs et les Croisés » : l’arrière-fond complotiste de l’islamisme radical