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« Parbleu ! monsieur, je suis un fourbe, ou je suis honnête homme ; c’est l’un des deux. » lit-on dans l'acte II des Fourberies de Scapin.
On devrait toujours relire Molière avant d’ouvrir X. Cette semaine, Dieudonné a glissé un nom dans une liste, comme on glisse une allumette dans une botte de paille. Une affiche — relayée en ligne — annonçait une réunion numérique autour de la liberté d'expression et de la censure. A l'affiche : une brochette de figures familières de la complosphère. Au milieu : l'humoriste Blanche Gardin. Il n'en fallait pas plus pour donner à cette réunion confidentielle un retentissement national.
La polémique lancée, Blanche Gardin a démenti, via son attachée de presse. Il n'a jamais été question, dit-elle en substance, de participer. L’affaire ressemble alors à ce que Scapin sait faire mieux que personne : inventer une scène, fabriquer un décor, puis se retourner vers la salle avec cet air outré du manipulateur pris en flagrant délit — outré qu’on puisse douter de son honnêteté.
Car la diagonale du troll, c’est ça : avancer en biais. Ne pas attaquer de face, mais par l’angle mort. Le troll ne cherche pas une vérité, il cherche un projecteur. Il prend un visage connu, il l’accroche à son annonce, et il laisse le public faire le reste : indignation, curiosité, disputes, démentis… Peu importe la couleur du bruit, pourvu qu’il y ait du bruit. C'est exactement la logique mise en place par Dieudonné dans cette affaire. Au-delà de la publicité que cela assure à sa petite sauterie numérique, il adresse le baiser de la mort à Blanche Gardin. Peu importe le démenti. Le mal est fait. Le possible est là et celle-ci se retrouve associée à Dieudonné.
Pis, le coup possède même une seconde lame, tout aussi sournoise, parce qu’elle nous vise nous. Beaucoup ont cru l’affiche au premier regard. Pourquoi ? Parce qu’elle « collait » bien avec une histoire déjà connue : la transgression qui dérape, les convergences entre deux humoristes aux trajectoires comparables. La vraisemblance vaut preuve. C’est la pente du biais de confirmation : on retient d’abord ce qui conforte, on vérifie après — parfois jamais. Et l’ironie, ici, tient au détail : le visuel portait des maladresses grossières (le nom de Xavier Poussard apparaissait deux fois, celui de Karl Zéro était mal orthographié...). Ces erreurs sentaient le montage pressé voire l'affiche générée par une IA mal promptée. Un piège qui avait l'élégance du gros rouge qui tâche, mais qui a quand même fonctionné. Cela raconte l'époque. Et cela raconte nos réflexes autant que leur absence.
Pour Dieudonné, cette diagonale du troll a un intérêt : l'auto-justification. Si ça prend, ça fait audience. Si ça casse, ça fait scandale. Si c’est démenti, il reste la pirouette : ce n’était qu’un « test », la preuve que les médias, le public, « tout le monde » se laisse berner. Scapin encore : le mensonge, puis la morale ; la combine, puis la leçon.
Cette méthode — la provocation comme hameçon, puis la posture de victime ou de pédagogue — s’observe depuis longtemps dans son parcours public. Chacun se souvient de son ignoble mise en scène autour du négationniste Robert Faurisson recevant un prix de la part de son régisseur vêtu d'un pyjama rayé de déporté et arborant une étoile jaune. Ou de la séquence, plus récente, où demandant pardon aux juifs pour ses nombreux propos antisémites, il se met en scène devant l'entrée du camp d'Auschwitz coiffé du chapeau du chef de fil des négationnistes français. Toujours la même mécanique : choquer, capter, retourner l’accusation.
Moralité : la diagonale du troll ne marche que si on lui ouvre la voie.
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